La vague des nénuphars (Carnet de pandémie poétique)

Fable du Roitelet qui ne comprenait rien aux exponentielles: le roitelet se croyait Roi en son royaume, mais il ne savait pas que l’expansion infinie de son autocratie croiserait un jour l’exponentielle de nos souffrances multipliées par celle nos colères et que sa folie de grandeur ne résisterait pas aux limites finies de l’espace de nos patiences.

Carnet

de pandémie

poétique

 

- 18 mars 2020 - Avant le Big-One

- 29 mars 2020 - Dans l’oeil du cyclone

- 2 avril 2020 - Bribe 1

- 23 avril 2020 - Surfer la vague 

- 7 mai 2020 - Bribe 2

- 11 sept 2020 - Entre deux vagues

 

 

- 31 octobre 2020 -

Nage la vague des nénuphars © Agnès Senga Nage la vague des nénuphars © Agnès Senga

La vague des nénuphars 

(ou la fable du Roitelet qui entravait que dalle aux exponentielles.)

 

Nous nous étions quittés à la fin du printemps sur la plage blanche inhospitalière, avant de rejoindre à la faveur de l’été d’autres jaunes, d’autres verts, d’autres bleus. Nous avions regagné la berge à bout de souffle, épuisés pour certains physiquement, pour d’autres psychiquement et pour beaucoup, les deux à la fois. Nous espérions en avoir fini avec cette foutue pandémie et que le savant de Marseille aurait enfin raison quand il disait que le virus serait bien vite nettoyé. Nous voulions croire ceux qui nous rassuraient, nous voulions croire que les masques n’étaient que bâillons inutiles et vils, nous voulions croire à une potion miracle, nous voulions croire que tout cela n’était qu’un mauvais cauchemar. Mais au fond, nous n’étions ni dupes ni naïfs de la sournoiserie de notre ennemi invisible. Nous pressentions bien que la bestiole infâme rampait encore parmi nous et qu’elle n’était pas encore rassasiée de nos vies - enfin c’est ce que d’autres augures scientifiques de la capitale ou d’Angleterre avaient tiré des entrailles des statistiques. Près de trente-cinq mille morts n’était peut-être que le dixième de ce pourquoi le virus avait été programmé et déjà, la ligne d’horizon de nos vacances commençait à frémir.

 

Les premiers nénuphars sont réapparus sur la grève à l’écume des premiers jours de septembre. Cigales égarées, nous avions ri, dansé, chanté, aimé le soleil et rêvé pour conjurer le sort, pour effacer la peur, pour oublier la mort. Ce fut un bel été de liberté contrôlée après ce printemps confiné dans nos angoisses sanitaires. Une soupape, une accalmie, une diversion surtout, face à la malédiction. Mais la mathématique des nénuphars avait impitoyablement rattrapé le lac réanimatoire de nos hôpitaux. La prophétie venue de Chine disait bien que chaque personne atteinte du coronavirus (virus coronaire) porterait un nénuphar planté droit dans le cœur, et que tous les 2,6 jours le nombre de malades doublerait remplissant ainsi de façon exponentielle* le lac jusqu’à ce qu’il n’y ait plus assez d’oxygène pour tous les porteurs de nénuphars qui mouraient d’asphyxie alors même que le lac, lui, ne pourrait plus accueillir les baigneurs habituels qui venaient soigner leurs maux au clair de ses eaux vulnéraires. Et c’était ce qui s’était passé à la belle saison en certains endroits de notre pays, devenu à la grâce des événements et des lobbys, le royaume d’un petit roitelet.

 

Mais aucune leçon n’avait pourtant été retenue. Un jour un guérisseur voyant poindre une nouvelle catastrophe sortit de la forêt numérique et se présenta aux portes du palais pour interpeller le roitelet en lui disant ceci :

« Toi qui mènes ton royaume par les rênes du commerce, des banques et des marchés financiers, saurais-tu répondre à ce simple exercice de comptabilité : imagine un lac hospitalier attaqué par les nénuphars. Sachant que celui-ci sera à nouveau rempli et asphyxié au trentième jour et que le nombre de nénuphars double tous les jours, à quel jour le lac aura-t-il été envahi sur la moitié de sa surface ?

Le roitelet fut incapable de répondre car il ne comprenait rien aux exponentielles. « La réponse est : le 29èmejour ! » lui dit le guérisseur, puis il lui demanda : « A l’heure où nous parlons, le lac réanimatoire est à moitié plein ; sachant que grâce aux mesures sanitaires en place le nombre de nénuphars ne double que toutes les deux semaines, dans combien de semaines penses-tu que le lac sera à nouveau submergé et étouffé ? »

A nouveau, le roitelet fut incapable de répondre car il ne comprenait rien aux explosions exponentielles. Il n'anticipait pas que ce virus-nénuphar une fois implanté se multiplierait à la vitesse de la lumière et que chaque jour qui passait serait un jour de perdition irréversible. Lui, et tous ceux qui doutaient de la réalité des exponentielles, ne se rendaient pas compte que ce qui se passait ou ce qui était décidé à un instant t, n’aurait de conséquence que dans plusieurs semaines. Cela même, simplement, expliquait leur méprise réitérée et leur incompréhension face à ce virus qui nous pliait.

 

Le roitelet ne savait pas que l’expansion infinie des exponentielles ne résistait pas à l’expérience mais surtout que nos vies finies ne résisteraient pas à l’expérience des exponentielles. Et lui, et ses sinistres autour, recommencèrent à jouer avec le curseur de l’épidémie pour nous replonger en enfer. On ne savait pas quel objectif ils cherchaient à atteindre en mettant ainsi sous tension le tissu hospitalier : prouver aux sceptiques le bien fondé de leurs décisions ou éprouver jusqu’où il pourrait user du corps soignant. Mais il semblait de plus en plus clair qu’il n’était qu’un mauvais chef d’orchestre sans stratégie vibrant au seul diapason de l’économie, lui qui ne savait pas même battre la mesure : mesures tardives, demi-mesures, mesures incohérentes, mesures iniques, mesures liberticides… et tout le chœur social en était à nouveau désordonné.

 

Le roitelet ne comprenait rien aux exponentielles épidémiques pas plus qu’il ne comprenait les exponentielles écologiques qui traçaient une augmentation vertigineuse depuis la révolution industrielle : trop d’expansion économique (PIB +2%/an), trop de gaz carbonique (effet de serre), trop de réchauffement climatique, trop d’exploitation des ressources, trop d’extinction des espèces. Lui, le chantre de la croissance, ne savait pas que l’expansion infinie de cette exponentielle productiviste ne résisterait pas à l’expérience de l’univers mais surtout lui et ses amis faisaient mine de nier que notre planète et ses ressources finies ne résisteraient pas à l’expérience des exponentielles capitalistes. Lui et son vieux monde ne comprenait pas que tout était lié et que ce virus était l’enfant maudit de la surpopulation et de la surexploitation des forêts. Lui ne pouvait admettre que la fin de la partie avait sonné : cette épidémie marquait les limites de son vieux monde et celles de leur croyance en une croissance infinie.

 

Le roitelet ne comprenait rien aux exponentielles écologiques pas plus qu’il n’avait conscience des exponentielles sociologiques : trop de pauvreté, trop de chômage, trop d’iniquités, trop de privilèges, trop de restriction des libertés. Lui, le roitelet se croyait Roi en son royaume, mais il ne savait pas que l’expansion infinie de son autocratie* croiserait un jour l’exponentielle de nos souffrances multipliées par celle nos colères et que sa folie de grandeur ne résisterait pas aux limites finies de l’espace de nos patiences.

 

*Croissance exponentielle:

Courbes épidémiques Sars-cov-2 Courbes épidémiques Sars-cov-2

 

*Autocratie : pouvoir politique sans contrôle ni partage, qui trouve en lui-même sa propre légitimité.

 

 

Message pour l’avenir : allons-nous enfin accepter la réalité de "ce virus-qui-nous plie" et adopter une véritable stratégie de compromis sur le long terme qui permette de préserver nos vies, nos libertés et nos qualités de vie dans une forme d’économie décroissante qui prenne aussi soin de la biosphère ?

 

 

Pour terminer deux poèmes :

 

Logarithme

 

Écume de nos jours

Nénuphar

Logarithme de nos cœurs

Virus

Croissance exponentielle

Décalage temporel

Explosion exponentielle

Lac de nos vies

Hécatombe

Prendre la tangente ou

Accepter ce virus qui nous plie

 

 

L’équation capitaliste

 

Surinvestissement

Surcote

Surkiffer

Surendettement

Surpoids

Surmenage

Surtension

Sûreté

Surdité

Surveillance

Surréaliste

Surproduction

Surpopulation

Surconsommation

Surexploitation

Surexposition

Surbooking

Surcommunication

Surplus

Surpollution

Surnaturel

Surcharge

Surfonte

Surge

Surface

Surnageant

Survie

Surhumain

Sursis

Surjouer

 

Surprise

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