Démocratie affaiblie. L’exécutif pire que l’épidémie

Dans son allocution du 13 avril, E. Macron a à nouveau enchainé déformations de la réalité et mensonges dans un moment de crise où la dignité d’un chef d’état imposerait un tout autre comportement. Cette épidémie, disait-il, ne saurait affaiblir notre démocratie. Qu’il se rassure, avec son gouvernement, ils s’en chargent bien mieux qu’elle.

Tout bien réfléchi, je trouve que les personnes (très) nombreuses, dont moi dans de précédents billets, qui critiquent notre président et notre gouvernement, se trompent, ou du moins sont injustes car ils omettent un point important et, pour le coup extrêmement bien organisé par notre exécutif, au point qu’il l’a quasiment érigé au statut d’œuvre d’art. Car l’un des grands fléaux que nous avons à craindre en période de confinement est l’ennui. Et l’une des stratégies les plus efficaces pour le combattre est de critiquer, râler, s’énerver. Ça ne passe pas seulement le temps, ça mobilise l’esprit. Alors soyons justes et sachons remercier nos dirigeants de nous offrir une quantité de sujets de critiques telle qu’ils nous mobilisent en permanence et nous permettent de vivre au mieux cette période si inhabituelle. C’est bien simple, voilà un mois que nous sommes confinés et depuis, ils ont dit tant de conneries ou pris tant de décisions catastrophiques ou scandaleuses (parfois les deux en même temps quand ils sont en forme, et ils sont souvent en grande forme), que je n’ai pas vu le temps passer.

Le 13 avril, lors de sa nouvelle (mal)adresse aux français dans le cadre de l’épidémie de Covid-19, E. Macron s’est encore une fois montré le digne chef de file de cette équipe qui a érigé le mensonge et la manipulation opportuniste en mode de gouvernance et de communication. Cela n’a certes pas atteint les sommets de son allocution du 12 mars, difficilement surpassable sur ce point, mais à certains passages, il était quand même difficile de retenir l’envie d’envoyer son fauteuil dans la télévision (les extrait de cette allocution sont en italiques).

Très vite dans le discours est repris l’argumentaire de l’imprévisibilité comme justificatif au moins partiel d’un certain nombre d’errements : « Nous avons donc dû parer à l'urgence, prendre des décisions difficiles à partir d'informations partielles, souvent changeantes, nous adapter sans cesse, car ce virus était inconnu ». Nous avons déjà montré dans d’autres billets (ici et ici), en nous appuyant sur nombre de données accessibles, que cet argument est irrecevable. Si ce virus est effectivement inconnu, voilà plus de 15 ans que la perspective d’une pandémie de ce type était considérée comme quasiment inéluctable. L’impréparation de l’état est donc indépendante du caractère inconnu du virus et des informations partielles et souvent changeante le concernant. Certes, elle n’est pas le fait que de ce gouvernement, mais aussi des précédents. Mais recourir de façon récurrente à cet argumentaire de l’imprévisibilité pour minimiser les responsabilités de l’exécutif aux commandes depuis trois ans est d’une malhonnêteté grave, une manipulation de la réalité à la limite du mensonge.

Ce n’est pas la seule ; une autre intervient peu après : « Dès l'instant où ces problèmes ont été identifiés, nous nous sommes mobilisés - Gouvernement, collectivités locales, industriels, associations - pour produire et pour acquérir le matériel nécessaire. Mais je mesure pleinement que, lorsque l'on est au front, il est difficile d'entendre qu'une pénurie mondiale empêche les livraisons. » Ainsi donc, nos problèmes de pénuries de masques, pour prendre l’exemple le plus emblématique, ne seraient que le fruit d’une pénurie mondiale, et en aucun cas de dysfonctionnements ou de retards dans les prises de bonnes décisions ; les soignants au front auraient tort d’en faire le reproche à l’État. C’est évidemment faux au sens où la pénurie mondiale n’est qu’une partie de l’explication. Cafouillages et atermoiements à tous les niveaux sont aussi responsables de l’inacceptable pénurie de masques pour nos soignants et nos ainés. Et la pénurie mondiale n’excuse en rien les mensonges répétés à ce sujet et désormais connus de tous, comme, entre tant d’exemples, celui de J. Salomon qui disait le 26 février : « Il n’y a donc pas de pénurie à redouter, ce n’est pas un sujet. »

Le pire est que malgré tout ceci, l’information malhonnêtement présentée au sujet des masques continue de la bouche même d’E. Macron : « D'ici trois semaines, nous aurons, imaginez-le, multiplié par cinq la production de masques pour nos soignants en France. » Justement, on aimerait bien faire plus que d’imaginer. Qui connait la capacité de production nationale qui va être multipliée par cinq ? Il faut déjà au moins 40 millions de masques par semaine rien que pour équiper les soignants. Même multipliée par 5, de combien sera la production française par rapport aux besoins nécessaires non seulement pour les soignants mais à terme pour l’ensemble des citoyens dans le cadre du déconfinement ? Et il y fort à parier que la pénurie mondiale ne sera pas résorbée d’ici le 11 mai. Le déconfinement étant fortement dépendant de l’approvisionnement en masque, comment croire que ce problème crucial sera résolu dans un mois ? Bon, vous me direz, ce n’est peut-être pas si grave si nous n’avons pas assez de masques pour enfin commencer le déconfinement dans un mois, puisqu’il est également indispensable d’avoir des tests en grand nombre et que nous n’en aurons peut-être pas assez non plus. Cela expliquerait le très surprenant passage d’E. Macron à ce sujet : « le 11 mai, nous serons en capacité de tester toute personne présentant des symptômes », « on ne va pas tester toutes les Françaises et les Français » parce que « cela n’aurait aucun sens ». Pour une maladie dont on envisage que quatre personnes sur cinq sont des porteurs asymptomatiques, et alors que l’OMS a émis une recommandation très claire (« Once again, our key message is: test, test, test. »), cela nous promet un déconfinement aux conséquences possiblement aussi lourdes que le maintien des élections municipales. Quelle organisation dans l’inorganisation !

La désinformation, cela peut aussi être l’habilité qu’il y a à transformer en victoire les conséquences de ses échecs, comme en témoigne cette phrase pleine d’une audace assez abjecte et d’une malhonnêteté intellectuelle confondante : « Ces dernières semaines, soyons aussi justes avec notre pays, ont été marquées par de vraies réussites : le doublement du nombre de lits en réanimation, ce qui n'avait jamais été atteint, […] , le transfert de patients, vers les régions les moins touchées, mais aussi vers le Luxembourg, la Suisse, l'Allemagne et l'Autriche ». Est-ce une réussite, vraiment, pour un pays qui se voudrait « grand », que de considérer comme une fierté d’avoir réussi à doubler un nombre de lits en réanimation dont la grave insuffisance était dénoncée depuis des années, ou d’avoir dû délocaliser des malades dans des pays voisins ? Comme le reconnait E. Macron « Très souvent, ce qui semblait impossible depuis des années, nous avons su le faire en quelques jours. » Et oui, preuve que ce n’était pas impossible, mais que cela semblait seulement impossible à ceux que l’idéologie aveuglait et rendait sourds aux appels désespérés des soignants de l’hôpital public, alors que c’était indispensable. Nous ne connaitrons sans doute jamais le nombre de victimes parmi les malades qui ont été sortis des hôpitaux pour contribuer à doubler le nombre de lits en réanimation. Il est atterrant et obscène vis-à-vis de ces victimes « collatérales » que notre président y voit une réussite.

La désinformation, c’est aussi brandir une bonne raison pour en masquer une moins reluisante, comme lorsque E. Macron parle de la réouverture des écoles. « A partir du 11 mai, nous rouvrirons progressivement les crèches, les écoles, les collèges et les lycées. C’est pour moi une priorité car la situation actuelle creuse des inégalités. » Par contre, « Pour les étudiants de l'enseignement supérieur, les cours ne reprendront pas physiquement jusqu'à l'été. Le Gouvernement précisera pour chacun la bonne organisation qui sera nécessaire, en particulier pour les examens et les concours. » Comment comprendre que, moyennant des précautions, renvoyer des enfants à l’école, au collège ou au lycée, ne poserait pas de problème, mais que cela en soit un pour les étudiants de l’enseignement supérieur ? Les examens de fin d’année représentent pourtant, pour ces derniers, des enjeux très importants, parfois décisifs, et l’organisation de ces examens sous forme non-présentielle constitue souvent un problème redoutable auquel il n’y pas toujours de solution satisfaisante. Mais il est inutile de perdre trop de temps sur ce point, tout le monde a déjà compris que même si l’argument de l’inégalité est réel, il est instrumentalisé ici pour un autre but : « Le 11 mai, il s'agira aussi de permettre au plus grand nombre de retourner travailler, redémarrer notre industrie ». Et pour que les gens puissent retourner au boulot, il faut bien qu’on garde leurs enfants, et tant pis pour l’amorçage d’un second pic, y’a le MEDEF qui piaffe.

E. Macron nous dit aussi qu’« il nous faudra rebâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique française et plus d'autonomie stratégique pour notre Europe. » Au moment même où l’Europe vient de confier à BlackRock, une multinationale américaine, spécialisée dans la gestion d’actifs, un contrat pour étudier comment l'UE pourrait intégrer au mieux les facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance dans sa supervision bancaire, il est légitime d’avoir des doutes, aussi bien sur le réalisme de l’autonomie stratégique envisagée, que sur l’impact positif que pourra avoir cette délégation d’expertise sur le financement de la transition écologique (BlackRock est notamment l’un des principaux investisseurs dans huit des plus grandes sociétés pétrolières).

Mais c’est sans doute vers la fin du discours, lorsque l’on arrive aux sublimes envolées lyriques, que le grand-écart entre le discours et la réalité est le plus consternant : « Cette épidémie ne saurait affaiblir notre démocratie » « Nous voilà […] concitoyens d'un pays qui débat, qui discute, qui continue de vivre sa vie démocratique, mais qui reste uni. Et je veux ce soir partager avec vous, au cœur de l'épreuve, cette fierté. » Débat et vie démocratique … Concernant l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR), le décret du 18 mars 2020 donne aux postes hors-statut enseignant.e-chercheur.se (postes précaires, tenure-track, chaires d’excellence) l’accès à des primes jusque-là réservées aux titulaires, une mesure consolidant le poids croissant des emplois précaires dans le fonctionnement de l’ESR, y compris pour les postes cadres. Publié le 3 avril 2020, un autre décret oblige tout∙e étudiant∙e de licence, licence professionnelle, diplôme universitaire de technologie et BTS à obtenir une certification en anglais délivrée par des entreprises privées étrangères. Fin janvier, la ministre F. Vidal fustigeait ceux qui critiquaient la Loi de Programmation Pluriannuel de la Recherche, sur la base notamment de rapports remis au gouvernement. Il ne s’agissait selon elle que de « rumeurs extravagantes » et elle ajoutait à propos des rapports : « ce ne sont que des rapports et je l’ai toujours dit, à la fin, c’est le Gouvernement qui choisira de retenir ou non telle ou telle proposition. » Aujourd’hui, ce ne sont plus des rumeurs extravagantes et nous voyons quelles propositions a choisi de retenir le gouvernement, profitant du confinement pour faire passer ces mesures scandaleuses à base de précarisation accrue et de privatisation rampante. Fallait pas râler avant, c’était des rumeurs, et maintenant, trop tard, ces décrets sont pris, plus la peine de râler. On ne peut pas se réunir pour en débattre ou manifester notre désaccord de toute façon, on est confinés. Évidemment, c’était bien le but de la manœuvre. Cela risque de ne pas être bien différent pour les grandes solutions promises pour l’hôpital public si l’on en croit une note de la caisse des dépôt qui, là aussi, dessine très nettement le contour d’une privatisation accrue de l’hôpital public. Rappelons bien sûr également la décision de recourir au 49.3 pour la réforme des retraites, lors d’un conseil des ministres exceptionnel consacré à ... la crise du Covid-19. Par ces quelques exemples, on voit que nos dirigeants exploitent la crise épidémique en cours avec un opportunisme sidérant et nauséabond pour faire passer nombre de mesures qui rencontraient une opposition opiniâtre. Alors non, l’épidémie n’a pas affaibli notre démocratie, l’exécutif s’en est chargé tout seul, et ce n’est vraiment pas une fierté que j’ai envie de partager avec E. Macron.

En conclusion, notre président exprime, comme le 12 mars, cette prise de conscience, comme un feu de Pentecôte, qui lui a ouvert les yeux sur un monde nouveau : « Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier. Il y a dans cette crise une chance : nous ressouder et prouver notre humanité, bâtir un autre projet dans la concorde. [...] Dans les prochaines semaines, avec toutes les composantes de notre Nation, je tâcherai de dessiner ce chemin qui rend cela possible. » Au vu du grand écart flagrant qu’il y a entre nombre de ses propos et la réalité des actions que son gouvernement est en train de mener en cette période de confinement, on peut voir toutes ces belles paroles de deux façons. Il peut s’agir de mensonges d’un cynisme inouï et délétère pour la démocratie qu’un Président de la République est censé représenter, des propos par conséquent parfaitement indignes de sa fonction, tout particulièrement dans le contexte actuel. Ou l’on peut aussi envisager qu’E. Macron est sincère dans sa volonté de changement. Malheureusement, la réalité de la politique que lui et son gouvernement poursuivent montre qu’ils sont rigoureusement incapables de penser ce changement autrement que dans le cadre de leur idéologie tant ils en sont prisonniers. Aucun autre projet de société ne pourra être construit s’il n’est pas entièrement débarrassé du cadre de pensée qui prévaut partout dans le monde depuis plus de trente ans. Ils sont prisonniers de leur idéologie et ne peuvent avancer que comme un train sur ses rails (malheureusement, ces rails conduisent à un tunnel effondré dans lequel le train va se fracasser). Si nous voulons changer de chemin, il n’y a pas d’autre solution que de descendre du train avant le tunnel, et préférer les sentiers buissonniers.

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