Sentiment d'insécurité : refus de la violence et reconnaissance (6-9)

Le sentiment d'insécurité revient sur le devant de la scène politico-médiatique. Mais comment est-il possible que celui-ci s'opère dans une société qui, selon de nombreux chercheurs, n'a jamais été autant en sécurité ? Plusieurs éléments se dégagent mais celui-ci est le plus important : depuis 50 ans s' opère une reconnaissance de la souffrance d'autrui corrélée à un refus de la violence.

Plan de l'écrit

Introduction

1. Une société amnésique de son histoire

2. Le refus de la violence, une reconnaissance de la souffrance

3. Des évolutions dans la société française

        a. Processus sociétal de pacification des mœurs

        b. Processus politico-juridique de disciplinarisation

        c. Une société sans avenir ?

4. Médias et politiques

Conclusion

 

Introduction

A la suite du billet qui traitait de la complexité des statistiques de la délinquance et qui concluait sur une critique de « l’ensauvagement de la société », en montrant que la délinquance globale est dans une certaine stabilité depuis 20 ans malgré certaines fluctuations, celui-ci va développer l’idée suivante : le sentiment général d’insécurité repose en partie sur les transformations culturelles de la société française qui est devenue plus sensible à la souffrance d’autrui, intolérante à la violence, et par des institutions diverses (médias et politiques). Comme je l’ai déjà exprimé dans mes derniers papiers, il ne faudra pas se tromper dans l’intention de l’article qui n’a pas l’absurdité de prétendre que la délinquance est inexistante et insignifiante, mais que le sentiment d’insécurité global et général ne caractérise pas les actes qui sont commis dans la société.

Dans cet article, nous verrons comment le sentiment général d’insécurité est produit de manière inflationniste par une multitude d’éléments hétérogènes. En effet, car même si celui-ci se base sur des actes réels de délinquance et de criminalité, nous avons vu dans le dernier billet qu’il n’y a pas eu d’explosion de la délinquance. Ainsi, ce sentiment relève plus d’une construction sociale, c’est-à-dire que le phénomène social (la délinquance) subi un traitement particulier par la rencontre de multiples agents et institutions, qui fait que ce phénomène est vu d’une manière particulière. Sans être exhaustif, ces éléments sont les médias, la classe politique, une amnésie collective de notre histoire, un processus de décriminalisation et de criminalisation, une intolérance à la violence (processus sociétal de pacification des mœurs) et un processus politico-juridique de disciplinarisation. Ces multiples éléments seront présentés ci-dessous.

 

1. Une société amnésique de son histoire

Contrairement à l’idée reçue, il est presque certain que nous vivons l’époque la moins dangereuse de notre histoire. Par exemple pendant l’époque féodale, les individus n’avaient aucun droit et la justice se faisait soi-même. La violence et la mort étaient inscrites dans le quotidien. La justice était corrompue par la religion et la noblesse et lorsqu’elle rendait le droit, elle utilisait des moyens de tortures et de supplices comme sanction comme le souligne Michel Foucault. Dans le capitalisme naissant, l’industrialisation provoquait chaque jour des violences carabinées. L’Etat et les industriels ont tué des milliers de personnes dans les usines, les mines, la maladie, l’épuisement professionnel, les accidents de travail, par leur force armée, dont les enfants n’étaient pas épargnés. Par ailleurs, les rixes entre ouvriers immigrés et ouvriers français faisaient parfois de nombreux morts. Entre 1870 et 1945, la France sera en conflit dans 3 guerres. Le conflit franco-allemand en 1870, la première guerre mondiale ainsi que la seconde guerre mondiale qui fut le conflit le plus meurtrier de l’Histoire.

Ainsi, lorsque certaines personnes affirment que « c’était mieux avant ! », de quelle époque parlent-elles ? C’est surtout celle des « Trente Glorieuses ». Une société de plein-emploi, de croissance, avec la création et le développement sans précédent du Régime Général de la Sécurité Sociale, l’augmentation croissante des salaires, une conscience de classe qui resserrait les liens entre les individus, le développement du système éducatif, les nouvelles possibilités d’ascension sociale, la mise en place des politiques de logement, les nouveaux équipements collectifs etc. Pourtant, derrière cet univers « merveilleux », il y avait de la délinquance notamment celle des Blousons Noirs. Elle faisait peur à l’époque, ils vandalisaient, volaient, organisaient des bagarres de masse et commettaient des viols collectifs.[1] Les questions de mœurs (homosexualité, droit de jouissance, avortement) étaient des perversions ou des scandales. La domination patriarcale tuait tous les jours par la répression des « mauvaises » conduites : « Dans les années soixante-dix, une femme meurt chaque jour des suites d’un avortement clandestin. D’autres en réchappent mutilées, stériles. Les femmes qui en ont les moyens partent à l’étranger : Angleterre, Hollande, Suisse… où l’avortement est légal et sûr. » Par ailleurs, des dizaines de femmes étaient condamnées pour avortement clandestin.

Les institutions de socialisation telles que la famille, l’école et l’entreprise avaient toute autorité sur leurs membres : discipline, obéissance et soumission sont les garants du bon fonctionnement de l’ordre social. Les corps doivent être dociles et les familles respectables. L’individualité est prise dans les disciplines, les interdits et des règles d’obéissance comme le montre Alain Ehrenberg.[2] Les violences intrafamiliales contre les femmes étaient passées sous silence tout comme les violences contre les enfants. Le viol conjugal qui représente environ 47 % des viols adultes n‘était pas condamné avant le début des années 90.

La bonne époque n’existait pas. Par ailleurs, certaines grandes violences interpersonnelles se sont raréfiées depuis 30 ans. Par exemple le taux d'homicide a fortement diminué[3]. En effet, il a chuté de 50 % en 25 ans : 1600 en 1995 à 850-900 dans les années 2010, malgré une hausse inédite en 2019 (970 homicides), alors que la population a augmenté de 8 millions de personnes.[4] Ensuite, les violences idéologico-politiques ont fortement diminuées : les attentats multiples, le sabotage matériel, les milices patronales et policières, l'assassinat de personnalités politiques et de juges d’instruction, le grand banditisme... Pour prendre quelques exemples de ces violences[5] : le massacre des algériens le 17 et 18 octobre 1961 fit entre 50 et 200 victimes et plusieurs centaines de blessés (arme à feu, matraque, noyade dans la seine). L’année suivante, la répression de la manifestation du métro Charonne faisait 9 morts. Que dire de l’été rouge de Marseille, cette violence raciste anti-maghrébine à la fin de 1970. Officiellement c’est 15 maghrébins qui seront assassinés[6], mais selon l'étude de F. Guidice, entre 1970 et 1990, plusieurs centaines de crimes de ce type (sans distinguer crime de haine et à simple connotation raciste) se sont produits, majoritairement par les militants d’extrême droite.[7]

Notre amnésie collective nous laisse croire qu’avant, à la ''belle époque'', il y avait moins de violence. Or celle-ci existait bien mais elle était passée sous silence, s’inscrivait banalement dans les relations sociales, était pratiquée de manière décomplexée par l’Etat comme seul détenteur de la violence légitime. Les violences interpersonnelles (notamment les homicides) et idéologico-politiques étaient plus fortes et plus meurtrières. Cependant, il y avait moins de reconnaissance de la souffrance d'autrui, moins de récupération politique, ni une telle pluralité de médias contraint par la dictature de l’audimat et du sensationnalisme à uniformiser l’information au détriment de l’enquête et de l’analyse, ni les chaines en continu qui se branche 24h/24 – 7 jours sur 7 inondant l'espace public de faits divers dramatiques, ni les réseaux sociaux pour partager en un clic les actes de violence au niveau local ou national etc.

 

2. Le refus de la violence, une reconnaissance de la souffrance

Pendant les 50 dernières années, il s’est produit un double mouvement de décriminalisation et de criminalisation. La décriminalisation fait référence à tout ce qui, dans la société disciplinaire et bureaucratique, était perçu comme un crime, une honte, une perversion. Prenons pour exemple deux luttes sociales : le droit de jouissance - l’avortement, et l’homosexualité. Les luttes du mouvement féministe, notamment du Mouvement de Libération des Femmes et du Planning familial, ont permis de mettre le droit des femmes à l’ordre du jour politique. Le combat pour le droit à la contraception et pour l’avortement est donc une lutte de décriminalisation des femmes et de la sexualité. A la même époque, la lutte pour les droits des homosexuels est également importante. En 1968, la France ratifie la classification des maladies mentales de l’Organisation Mondiale de la Santé qui indiquait que l’homosexualité est une maladie mentale. La France ne la retirera qu’en 1981 et il faudra attendre 1993 pour que l’OMS enlève l’homosexualité de la catégorie « maladie mentale ». Par ailleurs, ce n’est qu’en 2013 que le droit au mariage et à l'adoption pour les couples du même sexe fut accordé. La lutte pour le droit de jouissance, pour l’avortement, et pour le droit des homosexuels, sont donc des processus de décriminalisation qui continuent aujourd'hui, et qui reçoivent encore certaines critiques voire l’opposition de la droite et de l’extrême droite.

Dans le même temps, la société a évolué dans un processus de criminalisation. C’est-à-dire que des pratiques et de comportements autrefois acceptés et tolérés ont été condamnés. Ce processus s’opère dans tous les phénomènes de violence. Prenons comme exemple la violence interpersonnelle. Le mouvement féministe a lutté pour que le viol soit véritablement reconnu comme un crime puisqu'il était quasiment invisible avant les années 70 ! Pendant les 30 glorieuses, les violences faites aux femmes (sexuelles, physiques et psychiques) étaient relativement tolérées et relativisées, que ce soit par la justice, la police ou encore par le sens commun. Il suffit de voir les archives INA de l’époque, ainsi que le tableau pénal. La violence contre les enfants est un deuxième exemple. A partir des années 60, on reconnaît progressivement que l’enfant existe, avec une individualité propre qu’il doit construire avec l’aide de ses parents. Mais la notion de maltraitance n'est apparue que dans les années 70-80 grâce aux médecins spécialisés qui accompagnent les enfants en difficulté, ce qui amènera la loi sur la protection de l’enfant du 10 juillet 1989. Celle-ci organise le dispositif de signalement, de prévention des mauvais traitements toujours en place actuellement. Ce processus de criminalisation de la violence contre les enfants continue aujourd’hui avec l'interdiction des « violences éducatives ordinaires », dont la fessée est reconnue peu à peu comme « châtiment corporel ».

Depuis quelques années, nous avons une nouvelle forme de criminalisation qui s’opère, donc d'une nouvelle reconnaissance de la souffrance d’autrui par le refus de la violence à son égard : c’est la criminalisation de la violence animale. Depuis 2015, l’animal est un « être vivant doué de sensibilité », ce qui le sépare pour la première fois des biens meubles. Cette sensibilité humaine à l’égard des animaux et donc de leur souffrance est une sensibilité nouvelle. Des peines de prison sont maintenant données pour sanctionner la maltraitance animale ce qui, dans la « belle époque », était inconcevable. Les vidéos qui circulent sur le net montrant l’horreur de l’abattage et du gavage des animaux soulèvent de nouvelles questions éthiques et politiques qu’on ne se posait pas auparavant. Les débats sur les abattoirs, le gavage, et l’élevage, démontrent bien ce refus de la violence contre les animaux. Dans ce même mouvement de criminalisation, il y a la question de l’environnement. Depuis quelques années, on commence à voir apparaître les termes de crimes contre l’environnement et de violence environnementale. Ainsi, on applique désormais le principe de souffrance autrefois exclusifs aux êtres humains, aux animaux et à la nature.

Ce qui s’est produit progressivement depuis une cinquantaine d'années, c’est une mutation de l’image de la victime. La violence est de moins en moins tolérée, la violence privée devient une affaire publique. Le pouvoir disciplinaire et discrétionnaire du père patriarcal, du prêtre, du surveillant, de l’enseignant perd de sa substance graduellement jusqu’à n’être réduit à rien.[8] Dans le dernier quart du 20ème siècle, la souffrance humaine est prise dans un élan de reconnaissance. Alors que le viol était inexistant dans avant les années 70, il devient le mal absolu dans les années 90 et les médias font le portrait de nombreux pédophiles-assassins, et ce que la religion nommait le « devoir conjugal » se transforme pénalement en viol conjugal en 1992. Par ailleurs, la violence s’émancipe de la seule catégorie du corps physique pour s’élargir au psychisme. Les insultes verbales, la discrimination et le harcèlement sont de plus en plus reconnues malgré la très grande difficulté de les condamner. La dignité humaine devient aussi sensible que le corps, mais tout comme les animaux et l’environnement.[9] Notre société est une société qui ne supporte plus la violence, mais plus que la violence, « c’est la souffrance qui est devenu le maitre-mot[10] ».

C’est pourquoi si nous prenons comme exemple le sujet des violences intrafamiliales et interpersonnelles, il est faux de prétendre qu’il y a une explosion de la maltraitance. Il y a surtout un élargissement de sa reconnaissance et une augmentation de sa condamnation pénale. Ainsi, nous savons qu’environ 47 % des femmes violées le sont par leur conjoint ou ex-conjoint, mais celles-ci n’ont été reconnue victime de viol qu’en 1992 ! Au siècle dernier, la plupart des crimes et délits de maltraitance étaient étouffés dans l’intimité de la famille, de l’école, de l’église, et non reconnus par la loi pénale. L’explosion de leur reconnaissance construit un certain imaginaire dans lequel le monde d’aujourd’hui n’a jamais été aussi violent, en témoigneraient les brutalités sur les enfants, les femmes, les animaux, alors que celles-ci existaient autrefois, mais étaient relativisées, euphémisées, étouffés, tolérées et oubliées.

 

3. Des évolutions dans la société française

a. Processus sociétal de pacification des mœurs

Comme nous l’avons vu ci-dessus, notre société ne supporte plus la violence publique ou privée. Les débats sur la fessée et sur la souffrance animale s’inscrivent dans un contexte de pacification des conflits sociaux et politiques, qui excluent le recours à la violence et au conflit[11] : « Si le processus de pacification des mœurs tend à réduire le recours à la violence, c’est parce qu’il a pour conséquence première de la stigmatiser, de la délégitimer. », d’où le paradoxe suivant : « le sentiment général d’une augmentation des comportements violents accompagne l’accélération de leur dénonciation, mais aussi la stagnation, voire le recul de leur fréquentation réelle ».[12]  La mutation du statut de la victime conduit la société à vouloir protéger la personne individuelle et non pas l’ordre institué[13]. Le processus de criminalisation et de judiciarisation des violences faites aux femmes en est le meilleur exemple, prenant en compte a souffrance physique, psychiques et sexuelles : violence conjugal, viol, harcèlement professionnel, moral et sexuel. Le seuil de tolérance de la société ou plutôt d’intolérance à la souffrance personnelle ont fait du « sujet une victime en puissance.[14] »

 

b. Processus politico-juridique de disciplinarisation

Le processus politico-juridique de disciplinarisation commence à la fin des 30 glorieuses. D’abord, il y a un mouvement de pénalisation de la violence physique, sexuelle, psychique, verbale et morale : viol, crime de torture et de barbarie, délit de provocation, alcoolisme, sécurité routière, avec un durcissement des peines en matière d’atteinte à la personne. Dans le même temps, pour contenir la montée du chômage, la fin de la croissance et l’arrivée d’une nouvelle précarité, l’Etat va utiliser l’arme pénale pour maintenir son ordre social et symbolique. C’est le début d’une révolution sécuritaire ! La France va connaître une accélération législative inédite, un élargissement de la criminalité, et une augmentation massive de l’incarcération : « faire une loi est un moyen les plus économiques d’affirmer que l’on s’occupe du problème »[15]. Comme le montre Laurent Mucchielli, ce sont surtout des réformes symboliques comme pour réaffirmer le pouvoir de l'Etat face à des phénomènes socio-économiques qu’il n’arrive plus à cadrer. Il y a deux cibles qui seront privilégiées par l’Etat : l’immigration clandestine et la justice des mineurs. L'ordonnance de 1945 sur la protection des mineurs a été réformé 12 fois entre 2002 et 2012 (mise en place des peines planchers, nouvelles sanctions éducatives, etc). De nouvelles infractions ont été créé telles que la mendicité agressive, le rassemblement dans les halls d’immeubles, l’outrage au drapeau et à l’hymne national etc.[16] Ainsi, la disciplinarisation de l’Etat passe par une nouvelle répression qui s’élargit et s’intensifie.

 

c. Une société sans avenir ?

Que faut-il entendre dans l’idée du « c’était mieux avant » ? Outre notre amnésie collective sur la violence, il y avait des structures économiques moins prédatrices qui liées le développement économique au développement social. Le plein-emploi, le développement de la sécurité sociale, les espoirs d’ascension sociale, une conscience de classe plus prégnante, et des idées pour l’avenir plus optimistes. Or aujourd’hui, les structures économiques, ajoutant à cela la délinquance en col blanc, ont créé un chômage de masse, une nouvelle précarité  et ont fabriqué une vue pessimiste de l’avenir. Outre que ceci favorise très grandement la déviance délinquante, elle crée un univers d’insécurité constant, dans lequel la précarité serait devenue l’horizon indépassable, et où la norme serait le changement permanent et l’instabilité. Notre sentiment général d’insécurité lié à la délinquance se nourrit également de cette vision pessimisme de l’avenir, de cette violence économique et sociale du présent.

 

4. Médias et politiques

Les médias et les personnalités politiques ont une grande part de responsabilité le développement du sentiment général d’insécurité. Un billet en a longuement discuté. De manière synthétique, les politiques ont imposé dans les années 80 un paradigme sécuritaire avec une inflation législative, un emprisonnement de masse, et un élargissement du droit pénal en prenant comme cible les jeunes, les immigrés et les sans-papiers. C'est le processus de disciplinarisation. Puis dans les années 2000, la droite a poussé encore plus loin cette dynamique entre 2002 et 2012. Nicolas Sarkozy a imposé un management dur avec comme priorité la rentabilité des services de police. Avec la politique du chiffre, le gardien de la paix doit produire des affaires judiciaires en grande quantité, or on ne peut pas inventer la délinquance. Par ailleurs sous le paradigme sécuritaire, le marché de la vidéosurveillance est devenu un horizon indépassable et les industriels du secteur ont vu leur chiffre d’affaires exploser les 20 dernières années malgré l'inefficacité prouvée de ce dispositif.[17] Pour finir, l’insécurité est un outil de manipulation pour la classe politique. Estrosi, Dati, Sarkozy, Le Pen, Darmanin, et nouvellement Michel Onfray sont surement les plus grands spécialistes de cette rhétorique. La délinquance est un phénomène qui touche affectivement toutes les personnes. C’est une corde sensible dont il est facile de faire vibrer à des fins électorales.

Les médias savent également jouer sur cette corde sensible. La mise en scène médiatique transforme le fait divers en fait de société en ajoutant une dramatisation. Le système médiatique vit dans un univers concurrentiel carabinée, sous la tyrannie de l’audimat et la dictature du sensationnalisme, uniformisant l’information, imposant l’impératif du court-terme au détriment de l’enquête, de l’investigation et de l’analyse. Si on rajoute la précarisation de la presse écrite, nous avons les données structurelles du malaise dans le champ journalistique.[18] Les médias ont également laissé apparaître la figure de l’expert, style Alain Bauer, lui laissant une place dominante dans l’univers éditorialiste. Soutenant des intérêts privés et financiers tels que la vidéosurveillance et plus récemment les algorithmes qui prédisent à l'avance les faits de délinquance, il diffuse la parole légitime sur tous les supports médiatiques. Ajoutant à cela le poids croissant de la droite et de l'extrême droite sur les plateaux, on comprend la perte de sens des valeurs éducatives et préventives. Pour finir, certaines émissions de télévision sont également des vecteurs d’insécurité comme je l’explique dans ce billet, avec des ''pseudo-enquête'' stigmatisantes et généralisantes sur les quartiers et leurs habitants, sans qu’aucune analyse socio-économique ne soit réalisée.

 

Conclusion

Nous vivons dans une société où les actes les plus violents ont diminué (homicides, violences idéologico-politique), malgré un retour de violents attentats depuis 5 ans. Mais c’est surtout notre propre regard qui a changé. La société est devenue plus sensible à la souffrance humaine et à la violence. Le faible seuil de tolérance ou plutôt d’intolérante de la société à la souffrance, fait qu’elle supporte de moins en moins les phénomènes de déviance. Ceci est bien évidemment une évolution positive, mais elle a également des effets secondaires. Ainsi, malgré une certaine stabilité de la délinquance, le sentiment générale d’insécurité est en inflation. 

Encore une fois et au risque de le redire, le propos ici n’est en aucun cas d’affirmer que la délinquance n’existe pas, ni de la minimiser, mais seulement de prendre un peu de distance. La majorité de la population ne subira jamais un acte criminel dans sa vie. En fin de compte, il s'est produit une pacification des mœurs qui a amené les individus à être facilement apeuré alors que la société n'est pas plus violente qu'avant. C'est pourquoi, en conclusion de son histoire de la violence, le démographe J-C Chesnais concluait que : « L'histoire de la violence contredit l'imaginaire social, nourri de préjugés et de nostalgies millénaires, toujours rebelle à admettre les vérités élémentaires même (et parfois surtout) quand il s'agit de vérités d'évidence : il y a eu, au cours des derniers siècles, une régression considérable de la violence criminelle ».[19]

 

 

[1] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p121

[2] Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Odile Jacob, 1998, p63

[3] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p114

[4] Ibid, p140

[5] Ibid, p129

[6] Ibid, p131

[7] Ibid, p131

[8] Ibid, p65

[9] Ibid, p68

[10] Ibid, p69

[11] Ibid, p215

[12] Ibid, p216

[13] Ibid, p224

[14] Ibid, p225

[15] Robert, 1991

[16] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p53-54

[17] Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p177-178

[18] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p29

[19] J-C Chesnais, Histoire de la violence en Occident, Paris, Laffont « coll. Pluriel », 1981, 497 pages

 

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