Le Printemps républicain, un danger pour les libertés fondamentales

Le Printemps républicain s'assoit sur la présomption d'innocence, le droit de la défense et la liberté de la presse. Il justifie les violences policières. Il entend définir les droits et les devoirs des journalistes de façon très simple : être d'accord avec le Printemps républicain.

 

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Le groupe créé par Laurent Bouvet et Gilles Clavreul, et présidé par Amine El Khatmi, publie aujourd'hui un texte  expliquant à une vingtaine de sociétés de journalistes ce que sont leurs droits et devoirs. En dehors de cette vision très particulière du journalisme, ces professionnels sont invités à se taire quand un des leurs est enfermé et frappé par les forces de l'ordre et la présomption d'innocence, la dignité d'un traitement policier, le respect de la vie privée ne valent rien.

La cible du Printemps républicain est Taha Bouhafs, jeune journaliste récemment arrêté et mis en garde à vue alors qu'il couvrait une action de travailleurs sans-papiers, et dont le téléphone a été confisqué et mis sous scellé. La rhétorique des « universalistes » consiste à nier à Taha Bouhafs son statut de journaliste et à critiquer les sociétés des journalistes de vingt rédaction qui ont pris sa défense au nom de la liberté de la presse.

Or, 1/ les raisons invoquées pour lui refuser ce titre n'ont aucune consistance quand on regarde quel genre de journaliste le Printemps républicain adoube. 2/ Ce texte témoigne, s'il en était encore besoin, du mensonge permanent de ses militant-es qui ne cessent de revendiquer l'universalisme pour réserver à des happy fews, et exclure la majorité, des droits fondamentaux.

1 Pour être un bon journaliste, il faut être d'accord avec le Printemps républicain

Les hommes universalistes sont très clairs sur la vision du journalisme qu'ils défendent : l'indépendance (qualifiée de « dérégulation ») est un problème, la « retenue républicaine » est un devoir, la diversité des points de vue (par exemple de caméras embarqués dans une manifestation), un problème. On attend avec hâte la liste des points de vue autorisés en manifestation.

Selon le Printemps républicain, Taha Bouhafs mélangerait journalisme et militantisme : son action reviendrait à « cacher ses opinions personnelles derrière une prétendue qualité de journaliste alors entravée. » Or, le Printemps républicain adoube comme journalistes des militant-es qui correspondent pleinement à cette définition.

La journaliste de France 2 qui a consacré un reportage mensonger à un café de Sevran qui serait interdit aux femmes en se fondant sur la seule vidéo d'un groupe militant, les Brigades des mères, n'a pas jugé bon de la vérifier, de faire entendre d'autres points de vue. Les militantEs du Printemps républicain ont relayé ce reportage et ont continué à faire référence au « café de Sevran » comme symbole de l'islam politique, du sexisme propre aux banlieues, malgré le démontage en règle des faits.

Hadrien Mathoux, de Marianne, a consacré un article diffamatoire au Planning familial, accusé d'être infiltré, quelle surprise, par des islamistes. L'ensemble de son « article » repose sur les inepties complotistes d'un militant islamophobe et antilaïque, Naëm Bestandji. Hadrien Mathoux n'a pas jugé bon de recueillir le point de vue des responsables du Planning ou de l'antenne marseillaise concernée par les bêtises conspirationnistes.

Cela n'a pas empêché les hommes du Printemps républicain de relayer l'article et de considérer Hadrien Mathoux comme journaliste. Laurent Bouvet discutait encore avec lui il y a quelques jours à un pince-fesse pseudo-universaliste.

Dans les deux cas, des « journalistes » ont tordu les faits pour qu'ils correspondent à leurs opinions. Le Printemps républicain les a non seulement reconnus comme journalistes, mais a relayé et défendu le travail de falsification. Dans des organes de presse comme le JT de France 2 ou Marianne.

Dès lors, l'argument pour nier à Taha Bouhafs son statut de journaliste n'a aucune consistance. A moins bien sûr de considérer un oubli dans le texte du Printemps républicain : pour être un bon journaliste, il faut être un militant, tordre les faits, pour qu'ils correspondent à la vision du monde du Printemps républicain.

2 Pour avoir des droits universels, il faut être ami du Printemps républicain

Les Tartuffes de l'universalisme reprochent à Taha Bouhafs de nier la présomption d'innocence car il dénonce des violences policières. Quand on se rappelle, exemple parmi tant d'autres, comment les militantEs du Printemps républicain, Laurent Bouvet notamment, ont traité en délinquants les jeunes arrêtéEs à Mantes-la-Jolie en décembre dernier, on trouve toujours de quoi rire de ces hypocrites pour qui la présomption d'innocence ne vaut que pour leurs amis politiques arrêtés pour viol, non pour les des jeunes racisé-es comme des lycéen-nes ou Taha Bouhafs, se plaignant de violences policières.

Car ce texte s'attaque très violemment à la présomption d'innocence de Taha Bouhafs. Admirons les jésuites : « Si le Printemps Républicain n’a pas vocation à s’exprimer sur les raisons des arrestations, c’est la réaction à ces arrestations qui soulève nos interrogations et que nous voulons discuter. » Dans la mesure où les réactions à ces arrestations étaient des réactions de soutien, faisant certes valoir la protection due à la presse, mais niant par ailleurs les faits reprochés, rappelant l'innocence de l'intéressé (et du militant sans papier arrêté avec lui), ce texte revient à décréter la culpabilité d'une personne.

Mais qui s'étonnera que, sur de tels sujets, l'organisation présidée par Amine El Khatmi ne relaie que la version policière. Lisons-les : « Revenons tout d’abord sur les faits [Ils donnent des leçons de vrai journalisme, alors eux sont dans « les faits », hein] : le mardi 11 juin 2019, Taha Bouhafs a été placé en garde à vue durant 24 heures alors qu’il couvrait une manifestation de travailleurs sans papiers et son portable a été mis sous scellé. Il sera jugé début 2020, pour « outrage et rébellion sur une personne dépositaire de l'autorité publique ». Passé sous silence, les versions contradictoires des témoins et de l'intéressé. Passée sous silence l'atteinte au secret des sources que représente la confiscation du téléphone, ou, au moins, au respect de la confidentialité et de la vie privée. Seul le point de vue de la police et de la justice est digne d'intérêt.

Passés sous silence, les coups reçus, la blessure visible, les journées d'ITT. Est-ce parce qu'il n'est pas un « vrai » journaliste que Taha Bouhafs méritait ces coups au point que le Printemps républicain ne leur accorde aucune attention, trop pris par ses fantasmes de contrôle des journalistes ?

Oubliées, les critiques citoyennes sur ces délits d'outrage et rebellion, systématiquement invoqués par les forces de l'ordre en cas de non respect des droits de la défense ou de dénonciations de violences policières. On peut par exemple lire ce point de vue de l'ACAT (Action des chrétiens pour l'abolition de la torture), cité dans cet article de Libération : « «le risque d’être ainsi poursuivi constitue un obstacle dans le recours à la justice à double titre: d’une part il dissuade un grand nombre de personnes de porter plainte, d’autre part il participe à décrédibiliser le plaignant et à déconsidérer sa plainte. Dans ce type d’affaires, les plaintes pour outrage et rébellion participent de facto à une stratégie de défense contre les accusations de violences policières et aggravent le climat d’impunité.»

Mais il est vrai que ces faits, documentés, sourcés, ne rentrent pas dans la croisade du Printemps républicain : autant l'occulter pour donner des leçons de droits universels et de journalisme à des rédactions expérimentées, et sans cesse confrontées aux pressions de la censure.

Des journalistes sont convoqués par la DGSI pour avoir enquêté sur les ventes d'armes au Yémen. Le Printemps républicain se tait. D'autres sont poursuivis par des magnats de la finance, par exemple Bolloré, pour étouffer leurs actions. Le Printemps républicain se tait D'autres font l'objet de harcèlement en meute, orchestrés par la FI, le RN, LREM ... le Printemps républicain suit l'exemple, dénonce à son employeur Samuel Laurent, le harcèle ensuite en ligne.

Mais pour le Printemps républicain, la liberté de la presse passe par la remise en cause du journalisme indépendant. Ces gens seraient des blagues si leur croisade ne visait pas à normaliser la restriction constante de nos droits.

Au reste, l'action que couvrait Taha Bouhafs est bien la preuve du mensonge de « l'universalisme républicain » et le silence du groupe de Bouvet sur cette manifestation révélatrice de cet assentiment au piétinement des droits. Des sans-papiers manifestaient contre les conditions imposées par Chronopost. Certains d'entre eux, travaillant depuis deux ans, ont droit à être régularisés. Ils devraient donc être soutenus par les forces de l'ordre d'un état réellement universalistes, qui devraient obliger l'employeur à améliorer les conditions de travail. Ils ont été réprimés, leur porte-parole arrêté, leur action invisibilisée par des gens qui se disent « universalistes », nient qu'il existe un racisme d'Etat, refuse de considérer la réalité des inégalités et des discriminations qui traversent notre pays, et se battent pour qu'elles soient perpétuées et appelées « universalisme ».

II faut dénoncer l'hypocrisie constitutive de ce groupe, la prétention du Printemps républicain à l'universalisme et son agenda liberticide.

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