La Manif pour tous est homophobe

"Alors que l'homophobie et que la transphobie structurent la société, ne pas être condamnéE pour avoir dit « La Manif pour tous est homophobe » reste une maigre consolation qui ne doit pas nous bercer d'illusions."

Affiche du collectif La Rage Affiche du collectif La Rage

 

La Cour de Cassation vient d'annuler la condamnation de Laure Pora, présidente d'Act Up-Paris au moment des faits. En première instance et en appel, la militante avait été condamnée pour injure à l'encontre de la Manif pour tous pour une affiche, « Homophobe », lors d'une action contre la Fondation Lejeune, haut lieu des luttes anti-choix dans lequel Ludovine de la Rochère est salariée.

On peut se réjouir de cette décision. Mais on doit s'inquiéter qu'elle ait été nécessaire. D'abord, une telle plainte est lourde pour la personne concernée. Le droit de la presse empêche de juger une personne morale, une telle plainte doit donc s'individualiser sur la responsable. Laure a donc dû vivre avec la perspective d'un casier judiciaire pour injure, juste pour avoir rappelé une évidence qui aurait dû être partagée par toutes et tous, à commencer par les responsables politiques socialistes – ceux-là mêmes qui se sont empressé-es alors de recevoir les homophobes à l’Élysée ou dans les ministères, de leur concéder les victoires symboliques, à coup de possibilités pour les maires de se soustraire à leur obligation pour ne pas avoir à marier des invertis ou des camionneuses, ou de porter leurs revendications politiques, comme le refus de la PMA dont Valls ou Collomb se sont faits les hérauts.

La plainte est lourde pour l'association, qui traversait une grave crise financière aggravée par d'autres procès – comme la plainte de hauts fonctionnaires de Bercy scandalisés qu'Act Up ait rappelé leur rôle dans les négociations d'ACTA, un accord de libre-échange particulièrement dangereux pour l'accès aux traitements dans les pays du Sud. Oui, la Manif pour tous a contribué par ses plaintes à fragiliser les actions d'Act Up en matière de prévention, d'accès aux droits et de lutte contre les discriminations.

On doit aussi s'inquiéter du peu de soutien qu'Act Up-Paris a reçu. En dehors des réseaux habituels, nul mouvement d'ampleur chez les autoproclaméEs défenseurSEs de la liberté d'expression, les invocateurRICes des « valeurs républicaines », les partis politiques de gauche. On imagine que beaucoup d'entre elles et eux ont pleuré à 120 Battements par minute. Ouf.

On doit enfin s'inquiéter qu'en France, la Cour de cassation doive intervenir pour rappeler qu' « homophobe » n'est pas une insulte.

En l'espèce, c'est, avec « biphobe » et « transphobe » une caractérisation politique pertinente pour caractériser un groupe dont l'objectif est la disparition de l'espace public de tout ce qui n'est pas hétérosexuel et cisgenre et le renforcement d'une société hiérarchisée en fonction de normes sexuelles, juridiques, familiales, morales totalitaires et excluantes.

C'est un qualificatif adéquat pour caractériser un groupe qui se bat pour le maintien et la progression chez les gays du VIH – qui a décimé les pédés, entre autres à cause des idées pour lesquelles se bat la Manif pour tous - plutôt que d'accepter une campagne de prévention mettant en scène des hommes s'enlaçant.

C'est un qualificatif adéquat pour désigner une structure dont chacune des mobilisations, comme l'a documenté SOS Homophobie, s'est payée en supplémentaires insultes, en coups de poing et barres de fer, en expulsions de la maison, bref, en hausse des violences rapportées.

Alors réjouissons-nous de cette décision, mais ne crions pas victoire. Elle ne compense pas les rapports de forces totalement déséquilibrés et la caution qui a été accordée par des responsables politiques et des médias, qui sont, littéralement, responsables de l'invisibilisation de l'homophobie de la Manif pour tous. Elle ne compense pas les victoires idéologiques qui font que Manuel Valls a pu sacrifier la laïcité pour annoncer depuis le Vatican que la France n'ouvrirait pas la PMA aux lesbiennes. Elle ne compense pas les victoires idéologiques qui font que dans un éditorial de Charlie Hebdo, dont le dessin de Une a été retweeté avec plaisir par LMPT tant il était en adéquation avec leur valeur, Gérard Biard peut en même temps se moquer de la Manif pour tous et reprendre mot pour mot les arguments du collectif pour s'opposer aux droits des lesbiennes. Elle ne compense pas les victoires politiques qui font qu'En Marche recycle sans aucun scrupule l'homophobie la plus crasse des Darmanain, Bru et consorts.

Alors que le surtaux de suicide des jeunes homos et trans continue d'être traité par le mépris ; alors qu'il faut un an pour qu'un tribunal administraif déclare illégale la censure par des maires homophobes et complices du sida d'une campagne de prévention ; alors que des éluEs se trouvent poursuiviEs par un maire homophobe pour avoir précisément dénoncé sa censure de la campagne de prévention du VIH ;  alors que la lutte contre l'homophobie est récupérée à des fins racistes sans provoquer chez toutes les associations LGBTI+ le sursaut nécessaire ; alors qu'un président de la Licra peut insulter les personnes transgenres sans que cela ne provoque de réaction massive, ni de condamnation du CSA ; alors qu’Élisabeth Badinter salue la ligne éditoriale du Figaro Magazine, sacrifiant à sa vision étroite et dévoyée de la laïcité les droits et la dignité des pédés, des gouines et des trans que ce magazine piétine sans cesse ; alors qu'un Gilles Clavreul, dont c'était pourtant la fonction, refuse de condamner l'homophobie catholique la plus sordide s'exprimant dans un hommage à un mort fait devant le chef de l'État et le gouvernement, et ne s'occupe d'homophobie que pour avoir un prétexte de condamner les associations islamisses et les gauchisses ; oui, alors que l'homophobie et que la transphobie structurent la société, alors que tant d'autres "alors que" pourraient être rappelés, ne pas être condamnéE pour avoir dit « La Manif pour tous est homophobe » reste une maigre consolation qui ne doit pas nous bercer d'illusions.

Image de Une : affiche réalisée en soutien à Act Up-Paris, à l'initiative du collectif La Rage.

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