Liberté d'expression sous contrainte

Lundi 2 novembre, nos écoliers de maternelle et de primaire seront tenus de participer à un hommage à la mémoire de Samuel Paty. Une telle démarche, sous les apparences avantageuses d'un hymne à ladite "liberté d'expression", ne provoque pas autre chose en nous que de la colère et du mépris. Arguments.

Lundi prochain, nos écoliers de maternelle et de primaire seront tenus de participer à un hommage à la mémoire de Samuel Paty. De quoi décaler la rentrée à 10H00, ce en pleine pandémie, et de déclencher l'incompréhension de certains parents.

Lundi, les enseignants auront le bonheur d'arriver dans leur établissement de bonne heure, sans avoir plus de 2 heures pour avaler un nouveau protocole COVID tout en préparant un dispositif autour de la liberté d'expression à l'intention d' enfants âgés de 3 à 10 ans. Nous espérons pour les enseignants qu'ils aient pu profiter convenablement de leur vacances, car il va leur falloir être en forme.

Quand bien même les enseignants se (re-)trouveraient en état de fatigue, ou d'angoisse, ou de colère, ou bien cumuleraient ces trois affects à la fois - ce que nous comprendrions bien volontiers - nous leur accorderons sans détour notre confiance. En effet, nous sommes en droit de penser que la plupart d'entre eux prendront sûrement conscience que lire du Jean Jaurès à des enfants de trois ans est un non sens absolu, pour rester poli.

Les CP pourront peut-être supporter quelques lignes, mais qu'en retiendront-ils ? Leur raconter qu'un enseignant de collège tout à fait inconnu d'eux s'est fait décapiter dans la rue en sortant de l'école est-il une bonne idée ? Sans doute que chacun s'accordera à concéder que non. Mais alors, leur dire quoi ? Décapitation ? non. Meurtre ? bof. Charlie Hebdo ? Non plus. Leur montrer des caricatures ? Toujours pas. Liberté de la presse, tolérance religieuse, valeurs de la république ? Pourquoi pas, mais avec quel impact pour des enfants de 6 ans qui seront eux-mêmes excités de se retrouver et joueront avec leurs masques tous neufs ? 

Nous imaginons donc les enseignants mettre de l'eau dans le vin de la vérité Blanquerienne. Un tout petit truc et une minute de silence qui ne feront pas de mal à une mouche. Mais au prix d'une contradiction : on signifiera aux enfants que tout ça est très important bien sûr, puisque c'est une journée spéciale, mais que ce n'est pas important en fait, qu'ils se rassurent (!), ou bien qu'on ne peut pas vraiment leur dire de quoi il s'agit. 

Certes, il semble que les contenus évoqués par le ministre ne soient pas obligatoires. C'est donc cela l'efficacité selon notre bon gouvernement : organiser...rien ? Ou pas grand chose ? Mais quels que soient les éléments dits aux enfants, les parents ne seront pas en mesure de les connaître. A chaque parent, donc, pour accompagner psychiquement son enfant, de s'autoriser de lui-même pour placer le curseur dans un juste milieu entre ce qu'il est souhaitable de lui dire ou pas, ce qu'il lui a été dit ou pas (mais sans savoir quoi), ce qu'il a entendu malgré lui ou pas, tout en étant obligé de dire quelque chose. Bon courage !

 

Et allez donc expliquer la liberté d'expression à un enfant de 6 ans, quand cela fait 6 ans que vous vous exténuez à lui expliquer tout le contraire : "ne dis pas ci", "ne dis pas ça comme ça", "dis bonjour", "dis merci", "non, tu n'as pas le droit de dire à la maîtresse que c'est une grosse vache !". C'est donc en certain sens à la portée d'un enfant de 6 ans de savoir que la liberté d'expression, ça ne va pas tout droit, en tout cas pas aussi droit que ce qu'on voudrait leur faire croire. A moins que l'on décide de prendre les enfants pour des enfants - et leurs parents avec - ce qui est le plus mauvais moyen d'en faire des adultes. 

 

Et puis, et peut-être surtout, comment faire avaler la "liberté d'expression" aux enfants, quand les parents de ces mêmes enfants font de plus en plus l'épreuve d'un virage autoritaire de leur pays ? L'Etat (ou ce qu'il reste) pense-t-il vraiment que les français, sur lesquels pèsent tous les jours d'avantage un management mortifère qui écrase dans l'œuf toute discussion, toute contestation, tout désaccord, vont chanter en cœur à la messe de la liberté d'expression ? L'Etat pense-t-il vraiment que l'autoritarisme néolibéral qui écrabouille tout sur son passage par un unilatéralisme idéologique autocentré serait le terreau salvateur d'un sentiment de liberté retrouvé au sein de son peuple ? L'Etat imagine-t-il que ses citoyens ont oublié les blouses des avocats et les cartables des enseignants, jetés à terre en signe d'impuissance - justement - à se faire entendre, sans parler de la tournure des manifestations des gilets jaunes, pour maintenant entonner le gloria de la liberté avec leur enfants ?   

Bien sûr, nous ne pouvons qu'être touché par la mort terrible de Samuel Paty. Mais nous n'avons pas souvenir d'une telle débauche d'énergie de la part de l'éducation nationale pour le décès de Christiane Renon. Elle était une enseignante aussi, et elle est morte. Nous n'avons pas souvenir d'une minute de silence demandée à nos enfants il y a un an, mais plutôt du "devoir de réserve" rappelé aux enseignants qui dans la foulée du suicide de leur collègue se sont mis alors à témoigner des conditions épouvantables dans lesquelles ils exercent parfois leur métier. 

Ce serait une expérience intéressante que de voir l'école apprendre aux enfants dans quelles conditions de travail évoluent leurs parents. Que l'école explique aux enfants ce que ça peut coûter à leur parent que de parler "librement" à leur employeur. Que l'école leur explique quelles pressions on fait peser sur les adultes pour qu'ils fassent ce qu'on leur dit en silence, comme des moutons, sous peine de sanction, de harcèlement, ou de licenciement. Que l'école souligne comment le système politico-médiatique a rendu invisible les discours économistes alternatifs depuis 40 ans, etc.

Ce serait donner une nouvelle forme à la liberté d'expression. Car la liberté d'expression, c'est chacun la sienne. Le triste personnage  inculte qui sert de président associatif à notre établissement médico-social nous le disait l'autre jour, pour faire passer en force l'autoritarisme de notre Agence Régionale de Santé : bien sûr, vous avez le droit d'être en désaccord, mais alors vous devez démissionner. Voilà ce que les français entendent toujours plus, et que je transmettrai à mes enfants quand ils en auront l'âge.

 

Enfin, notre colère cède maintenant à l'inquiétude. Ce misérable coup de com du gouvernement n'est-il pas une manière de mettre encore de l'huile sur le feu ? Faudra-t-il des enfants assassinés dans les écoles pour que nos "responsables" cessent leur canulars idéologiques irresponsables ? 

Finalement, c'est sur le dos de nos enfants que l'Etat entend détourner notre attention de la vérité selon laquelle, depuis les années Sarkozy, il fait partie des mœurs politiques que de situer le débat sur les questions sécuritaires, identitaires, immigratoire et religieuses afin de conquérir des suffrages.

Cette parodie d'expression des bonnes valeurs républicaines qui nous attend lundi ne fait que renforcer notre sentiment de honte d'être français. Et ce d'autant plus que pendant ce temps, le monde de l'école des grands, de l'université, s'indigne des menaces que le gouvernement fait peser sur cette même liberté d'expression !

Voilà donc l'école contrainte de collaborer à la gabegie intellectuelle de l'Etat, au motif de la liberté d'expression.

Ce lundi, nous ne mettrons pas nos enfants à l'école. 

M.

 

 

    

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