Ça s’est passé dans les douches, on m’avait mis un sac sur la tête...

Sexualité et prison 14/14 - Parmi toutes les violences subies en milieu carcéral, le viol est sans doute le plus tabou. Avec des conséquences parfois irréversibles sur la sexualité des victimes. Paul, ex-détenu, témoigne.

Une cour de promenade de prison © Bernard Bolze Une cour de promenade de prison © Bernard Bolze
« Dans ma vie, j’ai subi plusieurs viols. Le premier quand j’étais enfant. Les autres, c’était en prison. Dans un premier établissement, j’ai subi deux fois des attouchements sexuels. Dans un autre, j’ai été violé avec actes de torture et de barbarie. Je ne me souviens pas de tout. Ça s’est passé dans les douches, on m’avait mis un sac sur la tête. J’ai seulement des flashs. Quand j’ai dit à l’AP [administration pénitentiaire] ce qui m’était arrivé, on m’a enfermé dans ma cellule avec des cachets. Je me suis ouvert les veines plus d’une fois. J’ai demandé à être mis dans une aile spéciale. Je ne demandais pas un aménagement de peine. Je voulais juste être placé dans un centre adapté, loin des détenus qui m’avaient fait ça. L’AP a fini par m’envoyer en psychiatrie. J’ai fait plusieurs séjours. Je ne sais pas si réellement ça m’a servi, parce que ça m’a encore plus endurci.

Si je suis en vie aujourd’hui, c’est grâce aux personnes qui m’ont défendu dans la détention, et non à l’administration. C’est ironique : ce sont les personnes que la société juge les plus dangereuses qui m’ont aidé. Ces détenus m’ont appris à surmonter. Quand ils ont appris ce qui m’était arrivé, ils sont venus vers moi en me disant : Ne t’inquiète pas, on ne te touchera plus, il ne faut pas être humain pour faire ce qu’on t’a fait.Plus d’une fois ils m’ont relevé la tête en me disant Pense à ton fils. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait pour ne plus qu’on me touche.

Aujourd’hui, j’ai un comportement assez agressif. Des fois, dans ma salle de bain, je revois certaines des personnes qui m’ont agressé. Je n’ai plus de sexualité épanouie, encore moins avec un homme. Depuis que je suis sorti, j’ai eu simplement une relation avec une copine. Cette histoire n’est pas allée plus loin parce qu’il lui fallait quelqu’un de stable ; elle voyait bien que je ne l’étais pas. J’ai du mal à être avec une fille. Je fais un bisou mais ça ne va pas plus loin, je n’y arrive pas. Donc les seuls plaisirs que je peux avoir, c’est avec moi-même. Et encore, j’ai du mal aussi de ce côté-là. Je trouve ça tellement sale et écœurant… Je pète un plomb rien que quand on me touche. Ce que je vis au quotidien, c’est irrévocable. »

 

Recueilli par Anne Chereul

Cet article est issu de la revue trimestrielle Dedans-Dehors, éditée par l'Observatoire intertional des prisons. Pour le citer : Observatoire international des prisons, "Je ne suis plus comme avant, je n'ai plus de désir", Dedans-Dehors, n°90, décembre 2015, p.16 Pour vous abonner à la revue papier, c'est ici.

 

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