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Billet de blog 23 mai 2022

Colombie : Qui est Gustavo Petro, ancien guérilléro, favori aux élections ?

Le 29 mai aura lieu le premier tour de l’élection présidentielle en Colombie. Les sondages donnent comme grand favori le candidat de gauche, Gustavo Petro, largement au-dessus de ses rivaux mais pas assez pour être élu au premier tour. La seconde place est disputée entre le candidat des droites (y compris extrêmes) Federico Gutiérrez, et le candidat sans parti (tendance droite) Rodolfo Hernández.

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La question qui hante les Colombiens est de savoir si Gustavo Petro, ancien guérilléro du M19, réussira à devenir le président d’un pays qui n’a quasiment jamais été gouverné par la gauche au XXème siècle, et si cette élection pourrait être le début d’un changement historique. Rappelons d’abord le profil du candidat et le contexte actuel de la Colombie :

Dernière manifestation avant le premier tour, Bogota, 22 mai 2022. Le candidat donne son discours entouré de boucliers. © Nelson Cardenas

La formation initiale de Gustavo Petro, et qui marque toute sa conception politique, est celle d’un guérilléro du M19. Cette guérilla créée au début des années 1970 en Colombie est issue d’anciens membres des Farc voulant avoir un ancrage plus urbain, ainsi que de jeunes militants se méfiant des partis de gauche traditionnels. S’inspirant des Tupamaros en Uruguay, enclins à faire des opérations spectaculaires (comme le vol de l’épée de Bolivar), ils ont été responsables d’actions spectaculaires telles que la prise d’assaut de l’ambassade de la République Dominicaine en 1980 à Bogota, avec environ quarante personnes en otages, parmi lesquelles quatorze ambassadeurs dont celui des États-Unis et le nonce apostolique. Surtout, ils ont été les responsables de la prise d’assaut du Palais de Justice de Colombie (en 1985) dans le but de juger le président Belisario Betancur [aucun rapport avec Ingrid Bétancourt] pour l’échec des négociations de paix avec le M19, et dont le bilan sanglant est gravé dans toutes les mémoires. Cette guérilla a connu la répression brutale de l’armée (Petro a été torturé). Elle a joui d’une certaine popularité auprès d’une grande partie des Colombiens.

Petro est rentré dans la vie civile suite au processus de paix avec cette guérilla, au début des années 1990, et a intégré le parti issu de celle-ci. Il est devenu un député renommé entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, en raison des débats où il a dénoncé les liens entretenus par des parlementaires et d’autres hommes politiques avec les paramilitaires. C’étaient les années où les négociations avec les Farc échouaient et où l’extrême-droite (grands propriétaires terriens, forces armées légales, paramilitaires, mafias du narcotrafic) contrôlait plusieurs niveaux du pouvoir. C’étaient des années d’une grande violence au nom de la « lutte anti-subversive » (massacres, déplacements de populations), exécutions dites « faux positifs » par l’armée. C’étaient, surtout, les années où régnait Alvaro Uribe (2002-2010), qui refusa toute tentative de pourparlers avec les Farc, installa dans l’air un anticommunisme très primaire, et traita toute forme de contestation sociale en ennemi interne.

Cependant, au cours de ces années 2000, différentes formations politiques minoritaires de gauche (le Parti Communiste, les anciens du M19, des partis d’extrême gauche, etc.) ont réussi à s’unir dans le Polo pour peser dans la vie politique. M. Petro a été un des leaders de ce parti, et c’est sous cette formation qu’il a été candidat présidentiel une première fois, en 2010.

Manifestants à Santa Rosa del Sur, Colombie © Nelson Cardenas

Élu maire de Bogota par la suite (2012-2015), il a été candidat présidentiel une deuxième fois (en 2018), mais a été battu au second tour par le candidat soutenu par Uribe, Ivan Duque, un homme quasiment inconnu à l’époque mais qui bénéficiait encore de l’influence politique de son mentor. Petro a alors obtenu 42% des voix au second tour.

Candidat présidentiel une troisième fois, le contexte en 2022 est cependant très différent par rapport à il y a quatre ans : en premier lieu, Uribe est aujourd’hui fortement discrédité. Tandis que la justice continue ses enquêtes sur ses liens avec les paramilitaires ou les pressions sur des témoins, aucun candidat ne veut se réclamer ouvertement de lui.

En second lieu, le thème qui a dominé les élections en Colombie depuis une bonne trentaine d’années, à savoir la position à avoir vis-à-vis des négociations avec les Farc (le plus souvent, s’afficher en guerrier contre les Farc était un très bon « argument » de campagne), ne marche plus. Les Farc ont signé la paix en 2016 son parti Comunes n’inquiète personne (il a obtenu moins de 1% des voix aux législatives).

Troisièmement, les Colombiens ont découvert la contestation sociale, et celle-ci fait peur. La contestation dans les rues a monté en puissance depuis la fin des mandats répressifs d’Uribe ; déjà sous la présidence de Juan Manuel Santos, en 2013, un grand « paro agrario » (grèves et manifestations des paysans) avait paralysé le pays. En 2020, puis en 2021, elle a monté d’un cran (contestations que le pouvoir n’hésite pas à réprimer férocement).

Enfin, il y a eu la pandémie, le confinement, et la terrible dévastation sociale qui en a résulté et qui s’additionne au bilan de plusieurs années d’une gestion économique où l’exclusion est devenue la norme. Ainsi, la majorité des Colombiens (52%) vivent avec moins de 3€ par jour ; l’informalité dans le monde du travail est majoritaire. Le chômage augmente. De plus, l’inflation avoisine actuellement 10%, le pouvoir d’achat baisse…

Sans oublier que la violence sous toutes ses formes (politique et non politique) reste extrêmement élevées en Colombie : le taux d’homicide y est de l’ordre de 27 pour 100 000 (soit 14 000 personnes tous les ans), contre environ 6 pour 100 000 aux États-Unis, ou 1,3 pour 100 000 en France. Et la Colombie est toujours un des pays avec le plus grand nombre de déplacés internes.

Toutes ces circonstances affaiblissent le candidat qui se poserait en successeur de Duque (lequel ne peut pas se représenter, la réélection étant à présent interdite), et plus globalement rendent plus crédible et plus populaire le candidat Petro. Celui-ci, très populaire (mais aussi très impopulaire auprès de ses nombreux détracteurs) sait faire appel à la mobilisation sociale (ce qui terrifie le pouvoir et les secteurs traditionnels).

Gustavo Petro mobilise ses partisans depuis quatre ans via les réseaux sociaux (on peut considérer qu’il est en campagne officieuse depuis 4 ans). Que ce soit pour s’opposer à Uribe, à la maire actuelle de Bogota, au gouvernement, pour appeler à descendre dans les rues lors des mobilisations sociales, pour dénoncer la « fraude électorale », et plus récemment pour présenter ses propositions, Twitter tient lieu de véritable instance de communication et de mobilisation.

Manifestation à Aguachica pour Gustavo Petro © Nelson Cardenas

De fait, cet investissement dans ce réseau social traduit bien la forme privilégiée par Petro : peu ami des structures partisanes démocratiques, il préfère entretenir une relation permanente et directe avec le peuple. Dans le passé, la mobilisation de ses partisans dans la rue a contribué à ce qu’il puisse conserver son mandat de maire (dans un premier temps, il en avait été déchu pour une mauvaise gestion administrative). Plus largement, il s’inspire d’un des hommes les plus influents du XXème siècle colombien, Jorge E. Gaitan, le « caudillo du peuple » qui dénonçait « l’oligarchie au pouvoir » et fit entrer la foule comme acteur politique.

Petro connaît très bien la Colombie, les ressorts de la contestation, son goût des hommes providentiels. Il sait lire les attentes du secteur de la population le plus dynamique, actuellement, la jeunesse, grande protagoniste du « paro », la grande mobilisation de 2021). Il a nommé comme vice-présidente Francia Marquez, une jeune femme noire, militante locale issue des mouvements sociaux, devenue une nouvelle icône de cette jeunesse.

Petro est par ailleurs très favorable aux droits LGBT, à la cause animale (interdiction des corridas, de la traction animale en ville). Sur d’autres aspects, comme l’accès à l’IVG, il reste plus circonspect : récemment, la Cour Constitutionnelle de la Colombie a dépénalisé l’avortement. En même temps qu’il affirme qu’il soutient la décision de la Cour, il met en avant la formule de « zéro avortement », contestée par les féministes car irréalisable.

Le programme de Petro n’est pas très détaillé, et surtout n’explique pas les moyens de parvenir à ses fins. Cependant, les principes qui le guident, et qu’il a présentés lors de débats à la télévision, sont plus clairs : en économie, il propose une réforme fiscale avec un taux d’imposition progressif, l’idée de retirer le pouvoir aux sociétés privées qui gèrent le système de retraites ou de santé, la protection de l’industrie nationale, l’intervention de l’État pour acquérir les terres non utilisées.

Petro veut également développer un programme écologique. Il parle d’arrêter l’exploration de pétrole, de développer les énergies alternatives, stopper net une grande centrale hydroélectrique contestée, et trouver d’autres sources de richesse, en particulier dans une économie agricole et dans le tourisme. Ce seul secteur pourrait, selon lui, représenter la moitié de l’équivalent des ressources d’hydrocarbures. Les idées ne manquent pas, quitte à suggérer des choses contradictoires (ainsi, Petro s’est prononcé en faveur des crypto monnaies, pourtant contestées en raison de leur coût écologique et de leur opacité financière). De fait, l’ambition des programmes, et la modestie de leur réalisation, ont été une des caractéristiques de son bilan à la mairie de Bogota.

Partisans de Gustavo Petro et Francia Marquez à Sevilla, Colombie © Nelson Cardenas

La campagne politique de 2022 a été différente de la précédente aussi en raison de la multiplication des alliances douteuses. M. Petro s’est appuyé, cette année, sur des partis et des hommes politiques condamnés, chefs de clientèle. Il a cherché le soutien d’un ancien président néolibéral et d’hommes politiques locaux conservateurs et traditionnels. Dans certains cas, ses proches sont allées chercher des politiciens condamnés en prison pour corruption. Petro leur aurait proposé un « pardon social » (sorte de pacte d’impunité), bien qu’il soit revenu sur ces propos après les nombreuses critiques reçues.

Petro a par ailleurs cherché des alliances avec des secteurs évangéliques (à nouveau, il s’agit d’hommes politiques ayant fait leur carrière dans les partis de droite), toujours dans le but d’élargir sa base électorale. Sa liste politique pour aller au Congrès est composée de nombreux chefs politiques traditionnels, comme Armando Benedetti, qui a fait toute sa carrière politique avec Uribe et est aujourd’hui l’objet d’enquêtes pour enrichissement illicite. « Il faut avaler ces crapauds », disent ses partisans. « C’est le prix à payer pour arriver au pouvoir et renverser la mafia qui nous gouverne », répète-t-on.

Est-ce qu’il réussira à être élu ? Et s’il réussit, pourra-t-il mener une politique un tant soit peu de gauche, vu les nombreuses alliances qu’il a passées ? Le second tour n’aura lieu qu’à la fin du mois de juin, et il a toutes ses chances, surtout si son rival est l’ancien marie de Medellin, Federico Gutierrez, dont l’image est associée à celle de Uribe. Si son rival est l’imprévisible ancien maire de Bucaramanga, Rodolfo Hernandez, sa victoire semble moins évidente.

Son élection probable affole certains secteurs. Des propriétaires et hommes d’affaires se mettent à payer des annonces dans la presse pour dénoncer le terrible danger qui cerne la Colombie, ou menacent directement leurs employés de les renvoyer s’ils votent pour Petro. Les hommes politiques d’extrême droite agitent l’épouvantail anti-communiste, la « menace d’expropriations », le « castro-chavisme », « l’ancien guérilléro », etc. Le climat est très crispé. La campagne de Petro dénonce des menaces d’attentat (et il faut les prendre au sérieux : de nombreux hommes politiques de gauche ont été assassinés dans le pays, et de fait, des centaines de leaders sociaux ont été assassinés depuis 2018, ainsi que 300 anciens combattants des Farc).

Les élections en Colombie sont loin d’être propres et sereines. Les législatives sont particulièrement la source de vote de clientèle (achat de votes) et d’erreurs pendant le dépouillement (à ce titre, les élections du 13 mars dernier ont été un flagrant exemple de désorganisation, mais ceci est surtout dû à la multiplication de systèmes de vote particuliers). Les élections présidentielles sont, elles, beaucoup plus simples à organiser et dépouiller.

Cependant, si Petro perd, il y aura vraisemblablement une dénonciation de la « fraude » et un appel à la mobilisation massive dans les rues (il s’est déjà prononcé dans ce sens). En 2022, une semaine avant les élections (le 21 mai), Petro a dénoncé un « coup d’état sur les élections » pour empêcher son triomphe. Rappelons qu’en 2018, à la même période, c’est-à-dire une semaine avant le premier tour, il dénonçait une probable fraude du gouvernement. En 2020, juste avant la pandémie, Petro dénonçait le « vol » de sa victoire en 2018 dans les réseaux sociaux, un sujet relayé à large échelle par les média.

Gustavo Petro est reçu à San Pablo, sur le fleuve Magdalena, au cours de sa campagne. © Nelson Cardenas

S’il est élu, il devra affronter un certain nombre de difficultés politiques : la première est la méfiance des forces armées colombiennes. Contrairement à d’autres pays d’Amérique latine, celles-ci n’ont jamais été pénétrées par des idées de gauche, et ont été, au contraire, formées dans un esprit farouchement anticommuniste. Le candidat et l’actuel chef de l’armée ont d’ores et déjà eu de vifs échanges sur Twitter.

La deuxième, est le fait de ne pas avoir la majorité au Congrès. Car cette élection présidentielle survient deux mois après les législatives (13 mars), où aucune formation politique n’a eu la majorité (les sièges sont distribués selon le système proportionnel).  Au Congrès, les forces se distribuent, globalement, ainsi : environ un tiers pour les forces progressistes (coalition du « Pacto Historico », rassemblement de différentes formations de gauche + coalition du « Centre »), et deux tiers pour les partis traditionnels, de droite, d’extrême droite et religieux.

Les réformes souhaitées sont ambitieuses, mais comment pourrait-il les mener à bon port sans avoir la majorité au Congrès ? Petro a parlé de décréter un état d’urgence pour pouvoir gouverner par décrets, ce qui soulève des inquiétudes sur sa volonté, ou non, de respecter le fonctionnement institutionnel.

De même, l’opposition des grands capitalistes est une donnée qui va compliquer son éventuel gouvernement (comme il est arrivé dans d’autres pays de la région, avec une fuite des capitaux).

D’autres grands problèmes structurels rendront difficile ses réformes, comme la mainmise des mafias sur de larges portions du territoire. Une démonstration en a été donnée en mai 2022, lors du « paro armado » (l’arrêt forcé des activités économiques sur la côte caraïbe) organisé par la puissante mafia Clan del golfo, à la suite de l’extradition de son chef.

Il reste que Petro est le seul prétendant de gauche dans cette élection. Il réveille l’espoir de larges couches de la population, principalement urbaines, jeunes et connectées. Jusqu’à présent, il a su interpréter la mobilisation dans les rues et le sentiment d’indignation produit par la gestion du gouvernement précédent. Réussira-t-il à mobiliser d’autres secteurs, et notamment les abstentionnistes (ils étaient 46% en 2018), pour assurer un large triomphe ? Réponse le 29 mai et 19 juin prochains.

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