Dans l'ombre du doute: les Indigènes, non, mais...

Dans mon précédent billet, je me présentais comme un universaliste en voie de décolonisation et je disais vouloir ouvrir un espace de dialogue. C'est fait : j’ai reçu quelques critiques qui m’ont fait prendre conscience des ambiguïtés traînant dans l’ombre des doutes que j’exprimais. Il faut donc les lever et revenir sur les Indigènes de la république.

Dans mon précédent billet, je me présentais comme un universaliste en voie de décolonisation et je disais vouloir ouvrir un espace de dialogue. Ce dialogue a commencé puisque j’ai reçu quelques critiques qui m’ont fait réfléchir et dont je vais essayer ici de tirer les leçons. BLAZ m’écrit que le « ton grave [du billet] donne l’impression que vous essayez de vous faire peur. Votre démarcation des « Indigènes » quant à elle donne l’air d’une confession. Rassurez-vous, vous n’avez rien fait. Vous n’êtes pas eux, on l’a compris, la FI est décontaminée. » Dans un second commentaire, il me demande si je me sens poussé à formuler mon rejet des Indigènes par les cadres (au sens de catégorie sociale) qui entrent dans l’électorat de la France Insoumise. Deux remarques qui touchent juste et m’ont fait prendre conscience que j’avais laissé bien des ambiguïtés dans l’ombre des doutes que j’exprimais. Il faut donc les lever et revenir sur les Indigènes de la république, dont le plus sage aurait peut-être été de ne jamais parler. Mais puisque je l’ai fait, il faut aller au bout et, sauf l’emphase, je pourrais dire comme Macbeth que « je me suis tant enfoncé dans le sang que si je cessais d’avancer, le retour en arrière serait aussi dur que de continuer. »

La première chose à dire, c’est que mon billet précédent n’a été écrit à la suggestion d’aucun des porte-parole de la France Insoumise et qu’aucun n’y a d’ailleurs réagi. Je ne suis pas moi-même porte-parole de la France Insoumise et mes écrits n’engagent que moi. Cependant on écrit toujours pour un public imaginaire et le mien était un insoumis affolé par les supposées accointances du mouvement avec « l’islamo-gauchisme » et impatient d’entendre les porte-parole déclarer leur attachement à la république, à la laïcité et leur opposition sans faille à la « peste verte ». Je ne me représentais pas nécessairement cet insoumis comme un cadre. Je rappelais d’emblée que de telles déclarations sont inutiles, les positions programmatiques étant parfaitement claires. Le reste du billet voulait inviter à s’interroger sur les raisons qui font qu’on s’imagine que ces déclarations seraient utiles à quelque chose, raisons qui se logent à mon avis dans cet insu de l’identité républicaine que j’ai découvert en moi. Pour être entendable par mon public imaginaire, il m’a semblé nécessaire de clarifier mes propres positions, ce que j’ai fait en m’exprimant sur les Indigènes de la république.  

Pourquoi ce choix ? La réponse est bête et plate : parce que j’avais parlé d’eux ailleurs et qu’on m’avait sommé de clarifier ma position. Mais en me soumettant à cette injonction, j’ai sacrifié à quelque chose qui est en train de devenir un rituel dans le débat public : pour entrer dans le cercle de la raison, il faut avoir « pourfendu » (je reprends un mot employé sur mon fil Facebook par un lecteur qui trouvait que je n’en avais pas fait assez) les Indigènes. Or ce rituel pose un problème, auquel d’ailleurs je fais allusion dans le texte : l’exclusion des Indigènes se fait rarement pour les bonnes raisons mais pour disqualifier d’emblée les problèmes qu’ils ont posés.

Conséquence inévitable de ma concession au rituel de l’exclusion des Indigènes, les caricatures véhiculées à leur propos sont apparues dans le fil de commentaires. Un lecteur se gausse ainsi d’Houria Bouteldja qui « est obligée de revenir sur ses propres écrits sous forme de dénégation » et la cite : « Je n’ai jamais dit que l’homosexualité n’existait pas, ni ne me suis réjoui gratuitement du mensonge d’Ahmadinejad, dont je dis d’ailleurs qu’il s’agit d’un mensonge. » Mon lecteur affirme « qu’elle l’a bel et bien écrit ». Il suffit pourtant de se reporter au passage incriminé de Les Blancs, les Juifs et nous pour constater qu’Houria Bouteldja dit bien qu’Ahmadinejad ment. Elle qualifie quelques lignes plus bas le plaisir que l’impudence de ce mensonge lui a donné de « minable ». Il faut être un lecteur bien pressé pour lire ces lignes au premier degré.

Puisque mon billet a fait resurgir cette caricature, j’en prends occasion pour corriger l’interprétation courante de la thèse des Indigènes selon laquelle l’Occident a inventé l’homosexualité. Ils n’ont jamais entendu par là qu’aux bons temps précoloniaux tout le monde était hétérosexuel, ni nié que l’homoérotisme avait toujours existé : ils ont dit que les orientations sexuelles n’étaient pas alors classifiées de façon binaire entre homo et hétéro. Ils ne font d’ailleurs que reprendre à leur compte des travaux universitaires qui sont eux-mêmes contestés. Le binarisme homo/hétéro est-il une invention occidentale ? Si oui, quelles étaient les formes de classification de la sexualité préexistantes ailleurs ? Ces questions, à vrai dire, ne m’intéressent pas beaucoup. Mais clarifier la position des Indigènes est important parce que leur imputer l’idée que tout le monde était hétéro avant que l’occident n’invente l’homosexualité, c’est leur imputer une vision viriliste d’un monde où les mecs sont de vrais mecs et les femmes de vraies femmes. 

Tentation d’autant plus forte qu’on a également fait reproche à Houria Bouteldja d’avoir exigé des femmes « indigènes » qu’elles se soumettent sans broncher aux coups de leurs maris, sur la base d’une autre phrase tirée de son contexte : « Si une femme noire est violée par un noir, c'est compréhensible qu’elle ne porte pas plainte pour protéger la communauté noire ». Rien dans cette phrase n’exprime pourtant un impératif. La thèse de Bouteldja est que la violence des hommes « indigènes » est une conséquence de leur humiliation dans une société qui les cantonne à l’impuissance sociale : ils compensent, selon elle, cette « castration » en affirmant leur virilité dans leur communauté. Les femmes le sentent et, sachant qu’en portant plainte elles livreraient ces hommes à une justice impitoyable envers les noirs, elles ne le font pas. Je trouve, pour des raisons qu’il est inutile d’exposer ici, cette analyse faible et partielle. Cela ne m’empêche pas de voir que Bouteldja n’espérait pas convaincre les femmes d’adopter une posture de soumission qu’elle leur attribue déjà mais faire prendre conscience aux hommes du sacrifice qu’elles leur font.

Ces passages sont repris à charge contre Bouteldja parce qu’on requalifie en textes prescriptifs des textes qui se veulent analytiques. Elle tente d’y faire corps avec les indigènes, de trouver en elle-même les sentiments qui expliqueraient leurs comportements. Ainsi lorsqu’elle a écrit « Mohammed Merah c’est moi, et moi c’est lui », elle ne le justifiait pas mais disait partager avec lui une histoire qui rend fou, celle du racisme au quotidien et des bombardements de Gaza et concluait : « Nous sommes de la même origine mais surtout de la même condition. Nous sommes des sujets postcoloniaux. Nous sommes des indigènes de la République ». La démarche de Bouteldja choque parce qu’on s’imagine qu’en se projetant dans l’autre, elle valide ses actes. C’est un faux procès. Il suffisait de continuer sa lecture pour lire « Mohammed Merah ce n’est pas moi » parce qu’il avait basculé du côté de l’horreur. Mon désaccord avec elle est d’une autre nature.

Bien sûr, ce dont elle parle ne m’est pas familier et je ne peux juger de ses écrits qu’avec prudence. Mais le lecteur doit se faire un peu confiance. Je me souviens qu’en lisant La Prochaine fois le feu de James Baldwin, j’avais été saisi par la préface, une lettre à son neveu où il décrit la condition des Noirs américains et dit plusieurs fois qu’il s’attend à ce que ses lecteurs blancs haussent les épaules : « Il exagère ». J’étais moi-même si choqué par ce qu’il décrivait que je ressentais cette tentation et pourtant il émanait de l’écriture de Baldwin une telle force que j’étais contraint de me rendre à l’évidence : c’était la vérité. Les analyses de Bouteldja me semblent, au contraire, convenues et somme toute superficielles. Je m’en suis expliqué ailleurs : je ne crois pas du tout que Merah s’explique par le 11 septembre, les bombardements de Gaza, les lois sur le voile ou les pantalonnades de BHL.

Si Houria Bouteldja ne parvient pas à « féconder la régression », c’est parce qu’elle finit par coller aux discours de ceux dont elle déplore que leur condition d’« indigène » les ait abîmés. Je ne trouve pas dans ses écrits, contrairement à ceux de Baldwin, cette parole thérapeutique qui, tout en étant sans concession aucune quant à la dénonciation de l’oppression, met également au jour les traumatismes causés par cette oppression. Elle ne peut plus offrir d’issue à l’opposition binaire et totalisante entre le « monde blanc » et ses victimes qu’en s’abandonnant à la nostalgie des origines et au rêve d’un genre d’épiphanie collective du genre humain. C’est ce à quoi reviennent les déclarations que j’ai qualifiées de réactionnaires dans mon précédent billet.             

Me voilà revenu au point de départ et mon désaccord avec les Indigènes reste entier. On pourrait développer mais ce n’est pas la visée de ce billet. Si j’ai voulu revenir au même point par un autre chemin, c’est que je ne veux pas, en actant mes désaccords, valider une thèse qu’on pourrait, de façon à peine caricaturale, résumer ainsi : « Il n’y aurait pas de racisme en France si les Indigènes ne s’ingéniaient pas à inventer des problèmes qui n’existent pas, ce qu’ils font parce qu’ils sont en réalité des islamistes racistes, sexistes, homophobes ». C’est la banalisation de cette thèse qui fait que dans le cadre d’émissions où l’on est contraint de répondre par « oui » ou par « non » à la question « Êtes-vous proches des Indigènes de la république ? », il est impossible de se tirer d’affaire : dire non, c’est implicitement valider la thèse, mais ne rien dire suffit à se rendre à son tour suspect de racisme, de sexisme et d’homophobie. J’aurais dû le dire dans le premier billet, je le dis dans celui-ci : l’urgence, pour la société française, n’est pas d’en expurger les Indigènes mais bien le racisme persistent de la société française, qu’ils semblent parfois refléter mais qu’ils n’ont certainement pas créé.

Cela m’amène à un point de mon texte qui me gêne. C’est la phrase « Je n’ai jamais pu surmonter mon aversion pour l’intégrisme religieux ». C’est la vérité. Mais qu’importent mes aversions ? Et que venait faire cette phrase, si tôt dans la démonstration ? Elle crée une communauté d’émotion entre moi et mon lecteur imaginaire : unis comme nous le sommes par notre haine des intégristes, nous pouvons discuter. C’était céder aux appels incessants à prendre parti : soit on est du côté des intégristes, soit on est du côté de leurs victimes. Je lis partout des dénonciations excédées d’une certaine gauche (« islamo-gauchiste ») qui prendrait, par sentimentalisme niais ou sociologisme simpliste, le parti des intégristes et refuserait donc de protéger leurs victimes. Retentissent alors les appels à la fermeté, à l’intransigeance, dont on ne dit jamais comment elles devraient se manifester concrètement. Faut-il envoyer l’armée dans les banlieues ? 

La loi, je l’ai écrit ailleurs à propos d’autre chose, est un des éléments de structuration de la psyché. Il est donc normal de légiférer, d’une part pour protéger, mais aussi pour affirmer ce qui se fait et ne se fait pas (ce qui n’a rien à voir avec le fait de dicter ce qui se pense et ne se pense pas). Mais ce serait être bien naïf de penser que la fermeté de la loi puisse régler le problème de l’intégrisme et chacun sait d’ailleurs parfaitement qu’on ne résoudra jamais les fractures profondes qui divisent la France sans un travail de fond et de longue haleine, aussi bien social que culturel. De surcroît, si l’on est militant pour l’égalité et contre le racisme, on ne peut évidemment pas se contenter de dire que ces jeunes doivent être mis au pas. Ils sont là ; ils ont vingt ans ; ils ont des affects, des pensées, des volontés. Il doit être possible de protéger autrui sans pour autant les assigner à la place de l’ennemi, ce qui serait criminel. BLAZ me demande si Saïd Bouamama est « un homme de gauche » et la réponse est évidemment oui : les textes de 2005 à 2007 que je cite, qui constatent qu’aucune formation politique ne prend en charge la question des discriminations raciales, qui concluent qu’il faudra bien que les intéressés s’en mêlent, qui prennent conscience que ces intéressés sont d’abord mus par une revendication de dignité, revendication qui les pousse à affirmer leur identité, et qui se posent la question de la place de l’islam dans cette identité, sont des textes importants et pertinents.  

Si le chemin ouvert par les Indigènes mène à l’impasse, quel chemin emprunter ? ELYAAKABI me demandait « pour quelle raison un petit groupuscule est devenu Le représentant des ex-colonisés ». Etant, comme je l’ai dit, novice en ces matières, je vais me hâter de tendre l’oreille à d'autres voix. Puisque je m’étais bêtement soumis au rituel qui veut qu’on se positionne face aux Indigènes, il a bien fallu remettre l’ouvrage sur le métier mais j’espère avoir touché l’autre rive sans avoir versé autant de sang que Macbeth et pouvoir parler désormais d’autre chose.

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