Macron en « Général Boum »

La réforme des institutions sera-t-elle bientôt mise en scène à l’Opéra Comique ? Les dernières séquences inclinent à le croire. Et le solide répertoire français aide à imaginer la suite.

Ainsi, cette perle en trois actes qu’est « La grande duchesse de Gérolstein » de Jacques Offenbach. Créée à la fin du Second Empire, c’est une charge d’une singulière cruauté contre les « mœurs des petites cours » de l’époque. Un personnage s’y distingue : le général Boum. Dans un environnement délirant, il veut incarner les principes d’ordre régissant « le changement dans la continuité ». Il le fait dans des couplets désopilants : « A cheval sur la discipline, par les vallons je vais devant-moi, j’extermine les bataillons. Le plus fier ennemi se cache, tremblant, penaud, quand il aperçoit le panache que j’ai là-haut (avec éclat). Et pif, paf, pouf, tarapapoum, je suis moi le général Boum ».

Sur la scène de la révision constitutionnelle, Emmanuel Macron ressemble de plus en plus à ce général. Action.

- Acte I. Le 3 juillet 2017, le général Boum, tout juste sorti vainqueur d’une élection présidentielle où il bénéficia d’un rare alignement des astres, réunit le Parlement en Congrès. Il y annonce vouloir en finir avec « la République du souffle court » et souhaite que « la totalité des transformations profondes que je viens de détailler soit parachevée d’ici un an et que l’on se garde des demi-mesures et aménagements cosmétiques. Si cela est nécessaire, je recourrai au vote de nos concitoyens par référendum.». Etonné par tant de volontarisme et conforté par des références encourageantes (un article dans la revue Esprit en Mars 2011), un petit chœur se forme (dont l’auteur de ces lignes ; voir le billet « Institutions: y-a-du bon dans le Macron » du 3 juillet 2017). Il entonne : « Et pif, paf, poum, tarapapoum. Il est lui le général Boum ! » (acte 1, scène 1 du livret). Il est vrai que le programme a de quoi séduire : depuis l’amélioration des moyens de contrôle du Parlement (fût-ce au prix d’une réduction du nombre de ses membres), jusqu’à la transformation du Conseil Economique, Social et Environnemental en « chambre du futur où circuleront toutes les forces vives de la Nation », en passant par la limitation du cumul des mandats des parlementaires dans le temps pour assurer un « renouvellement qui deviendra le rythme normal de la respiration démocratique ». Le chœur commence une longue marche (en restant sur place comme c’est de règle dans l’opéra) pour suivre les efforts du général Boum.

- Acte II. La scène s’ouvre sur un retour aux conventions les plus antiques de toutes les (25) réformes passées de la Constitution (sauf la pratique de réunion de « comités consultatifs préparatoires » pour éclairer les décisions) : le dialogue avec le (président du) Sénat. La nécessité de réunir les 3/5° du vote des parlementaires exigé par l’article 89 de la Constitution donne en effet au Sénat un droit de veto exorbitant. La menace de passer par l’article 11 (un référendum populaire contournant cet obstacle) est soutenue par des scores records (90%) dans la série des sondages administrés. Mais elle n’est qu’une menace en carton (voir la célèbre scène « Voici le sabre de mon père » à l’acte III, scène 2 de « La grande Duchesse… »). Le président Gérard Larcher s’amuse tel un chat avec une souris des efforts du général Boum. D’où il ressort que la menace du recours au référendum doit s’entendre dans un sens plébiscitaire. Pas question d’utiliser les ressources de l’article 11, pour mobiliser la société civile sur le contenu de la réforme. Au mieux (concèdera furtivement le Premier ministre sur France Inter le 5 avril dernier) il s’agira du référendum prévu à l’article 89, une fois constaté l’accord majoritaire dans chacune des deux chambres.

Acte III. On y voit le 4 avril un Premier ministre fourbu présenter à l’Hôtel Matignon furtivement (en 9 minutes) et sans question de journalistes, les « propositions utiles » ressortant de la consultation le mois écoulé avec les groupes parlementaires. On n’y apprend rien de nouveau. Si bien que le président du Sénat déclare : « Nous avons bien progressé ! (Large sourire) » (Le Figaro du 5 avril). Est confirmée la distribution de la réforme en trois types de textes différents (dont celui exigeant une révision constitutionnelle fait le moins question) dans l’attente de l’avis du Conseil d’Etat. Ce n’est que le 9 mai (en principe) que ces textes seront présentés en conseil des ministres. Mais d’ores et déjà le résultat est là, consternant : la proportionnelle est réduite à quasi rien ; l’interdiction du cumul des mandats dans le temps ne s’appliquera qu’en 2037 pour les députés, en 2038 pour les sénateurs et les maires des communes de moins de 9000 habitants (95% du vivier) ne seront pas concernés ; le Conseil économique (etc.) verra le nombre de ses membres réduit de moitié sans autre précision que d’être promis à devenir « une chambre de la société civile ». Comme prévu, « l’idée d’un contingentement des amendements » a été retirée pour mieux donner l’impression que le général Boum reste droit dans ses bottes sur l’essentiel. Les "avancées démocratiques" espérées se sont réduites comme peau de chagrin.

Le final est chanté par le chœur des croyants-dans-la-volonté-de-réforme. Une réforme qui ne s’appliquera au mieux qu’en 2019 au terme d’une évaporation des attentions citoyennes sur une nouvelle tentative de modernisation des institutions de la V° République. Il s’agit d’un lamento bien résumé par la morale tirée par la grande duchesse à la fin de l’œuvre et qui pourrait  l’être par le général Boum: « Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a ».

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Petite boite noire : cette parodie exprime la lassitude qui ressort d’une observation empathique de la réforme. On a tenu sur ce blog le journal de cette presque année de mise en œuvre telle qu’annoncée par Emmanuel Macron dans sa campagne. Soient dix billets de ce blog entre le 8 mai 2017 et aujourd’hui. Plusieurs analyses recoupent la notre (voir le billet de Paul Cassia ici le 5 avril). D’autres sont annoncées comme celle de la Convention pour la 6° République qui a manifesté jusqu’ici son intérêt pour la réforme.

Et pour ceux qui voudraient se délasser avec l’œuvre d’Offenbach, ils peuvent se reporter à l’enregistrement au Chatelet en décembre 2004 sous la direction de Marc Minkowski (2 CD ou 1 DVD Virgin Classics), ou ci-dessous:

la grande duchesse du Gerolstein © Orkan Von Deck

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