Après l’élection européenne, le référendum ADP: du crépuscule à l’aube démocratique?

Le scrutin du 26 mai 2019 a révélé une France fracturée, où même le duo de tête est très minoritaire en fait. L’ouverture pour neuf mois le 13 juin 2019 du recueil des soutiens au référendum sur le statut des aérodromes parisiens pourrait avoir l’effet inverse, en agrégeant le corps électoral autour de causes démocratique, stratégique et économique communes.

D’une France divisée au soir du 26 mai 2019…

Le soir du 26 mai 2019, le parti ultra-majoritaire en France était celui des abstentionnistes : 49,88% des 47 344 735 personnes inscrites sur les listes électorales ont considéré qu’aucune des 34 listes offertes à leurs suffrages pour l’élection des 72 députés européens de France, pas davantage que la possibilité de voter blanc ou nul, ne méritait un déplacement dominical dans un bureau de vote. 

Abstentionnistes

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La moitié du corps électoral s’est donc montrée totalement indifférente aux enjeux européens et nationaux de ce scrutin, et au-delà au privilège que constitue l’exercice même du droit de vote. Ces abstentionnistes ont un coût pour les finances publiques – édition et envoi de la carte d’électeur ou d’électrice, envoi des professions de foi, remboursement de l'impression des bulletins de vote aux formations ayant fait plus de 3%... – qui justifierait que, sauf circonstance exceptionnelle, le vote soit rendu obligatoire sous peine d’une amende symbolique de quelques euros (v. le chapitre « vote obligatoire » dans La République du futur, 2019, p. 106-107), ce qui par ailleurs renforcerait la vocation inclusive de la démocratie représentative (v. Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, « Européennes, le retour aux urnes ? », AOC, 31 mai 2019 : « Puisque le niveau de la participation fait en partie les résultats de l’élection, il convient de rappeler qu’un scrutin auquel ne participe qu’un inscrit sur deux à l’échelle nationale reste un scrutin dont le résultat est porteur d’inégalités sociales de participation électorale. (…) Si 65% des inscrits  du 5ème arrondissement de Paris ont pris part au scrutin de dimanche, tout comme 59% de ceux de Saint-Germain-en-Laye, c’est à peine un tiers des inscrits qui se sont déplacés à Roubaix, à Villiers le Bel, à Garges-lès-Gonesse ou encore à Saint-Denis »).

En ajoutant aux abstentionnistes les 1,11% des inscrits qui ont voté blanc et les 1,16% des inscrits qui ont voté nul, les suffrages matériellement exprimés – 22 654 224 – le 26 mai sont minoritaires, avec 47,85% des inscrits.

Duettistes

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Avec 5 281 576 voix, la liste du Rassemblement national (RN) arrivée en tête ne représente « que » 11,15% du corps électoral ; elle est loin des 7 679 483 voix obtenues par Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle le 24 avril 2017, mais elle progresse de 10% par rapport aux 4 712 461 voix obtenues à l’élection européenne de mai 2014. Les politiques menées depuis mai 2017 ont consolidé le RN, redevenu – à lui tout seul, sans le support d’alliés réunis sous le label « Renaissance » – le premier parti de France : « force est de constater que deux ans de pouvoir macronien n’ont pas constitué un ­antidote efficace à la montée du vote d’extrême droite, qui vient d’obtenir en France un nombre record de suffrages à des européennes » (Jonathan Bouchet-Petersen, « Chez LREM, la politique cynique du parti unique », Libération, 11 juin 2019).

L’attelage LREM/MoDem/Agir/Radicaux a attiré 10,72% du corps électoral, avec 5 076 363 voix, ce qui dans le contexte de la campagne a constitué à la fois un échec, puisque le président de la Renaissance République s’était personnellement engagé pour que sa liste « Renaissance » arrive en tête, et un véritable exploit (v. Jean-François Kahn, « Une victoire, une fausse défaite et trois enterrements », Marianne, 31 mai-6 juin 2019, p. 6 : « La liste Macron n’a donc reculé que de 1,5 points en deux ans, et cela bien qu’elle ait été portée par une tête de liste aussi charismatique que nos anciens profs de maths, se soit dotée d’un programme hiéroglyphique, ait conduit une campagne à rendormir les morts, bien que les médias, cette fois-ci, ne lui aient rien épargné et qu’elle ait engrangé le soutien déclamé de Bernard-Henri Lévy, ce qui aurait dû être rédhibitoire »).

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Mais pour sa part, la majorité présidentielle a nettement réduit son socle électoral, qui comportait 8,65 millions d’électeurs (18,19% des inscrits) sur 47,5 millions d’inscrits au premier tour de la présidentielle en avril 2017 et 15,4 % du corps électoral au premier tour des élections législatives en juin 2017 (6 391 269 voix pour les candidats LREM + 932 227 voix pour les candidats MoDem). En même temps, elle s’est « UMPisée », en devenant, par transfert des voix qui s’étaient portées sur François Fillon au premier tour de la présidentielle d’avril 2017 en compensation de celles retournées vers des listes de gauche, le grand parti de la droite là où l’apport en sa faveur des voix de la gauche et du centre avait creusé la différence deux ans auparavant ; avec au surplus ce paradoxe très orwellien qui veut que les électeurs et électrices du « nouveau monde » sont essentiellement… des personnes de plus de 64 ans (v. « LREM est-il un parti de la jeunesse, comme l’affirme Loiseau, ou un parti de vieux ? », liberation.fr, 30 mai 2019 : « pour un électeur de moins de 24 ans, LREM en compte 10 de plus de 65 ans ») appartenant aux catégories sociales favorisées (v. Virginie Malingre, « Emmanuel Macron et les classes populaires, une rupture durable », Le Monde, 8 juin 2019, p. 8) – les « premiers de cordée » ont donc été électoralement reconnaissants. 

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Le score de la majorité présidentielle est à la fois insuffisant par rapport aux ambitions affichées et aux résultats obtenus par la plupart des listes soutenues par les chefs d’Etat ou de gouvernement dans les autres pays de l’Union (à l’exception de la Grèce), et très significatif en pourcentage – 22,4% – des suffrages valablement exprimés. Concrètement, ce résultat conduit à des effets qui vont très au-delà de la valeur relative qu’il exprime : bien que neuf électeurs sur dix soient opposés ou indifférents à l’exécutif, l’adhésion minuscule de un électeur sur dix donne carte blanche à la caste groupusculaire d'énarques aux manettes pour poursuivre sans entrave ses politiques économiquement néolibérales et institutionnellement autoritaires – astucieusement appelées « progressistes » bien qu’elles soient profondément conservatrices (v. « Le manifeste anti-Macron des stratèges de l’Elysée », 3 avril 2019) –, qui ne font que prolonger celles mises en place au cours des précédents quinquennats au nom de la droite et de la gauche – et en cela, contrairement à l’affichage initial, LREM n’a strictement rien d’un parti « centriste ».

On soulignera que cette majorité politique est en l'état aussi fragile qu'une bulle de savon, car elle tient uniquement par la personne du président de la République et sa stratégie consistant à fixer à un instant T un électorat volatile, en l’absence d’offre plus séduisante (ou moins repoussante) ou crédible (ou moins improbable) ; à tout instant, le carrosse électoral LREM est susceptible de se transformer en citrouille – alors que par comparaison la relève paraît largement assurée par les vingtenaires du RN. 

Figurants

Quant aux partis se réclamant peu ou prou de la gauche, qui se disputent des miettes de suffrages alors même qu’ils ont attiré près du tiers des votants (auxquels il faudrait ajouter une petite partie des suffrages qui se sont portés sur la liste « Renaissance »), la volonté de domination hégémonique orgueilleusement exprimée le soir même du scrutin par Yannick Jadot (réitérée dix jours plus tard : « Je ne veux pas être le nouveau leader de l’opposition mais celui d’une nouvelle espérance. Ce que j’ai refusé pendant dix mois, je ne vais pas le faire maintenant. Que chacun fasse son aggiornamento » : lemonde.fr, 5 juin 2019) et le porte-parole d’EELV Julien Bayou (il n’y a plus que « trois forces en France : l’extrême-droite, les conservateurs et nous »), à rebours de ce qu’enseigne le précédent de la France insoumise et de la surface de l’adhésion électorale qu’EELV a suscitée (6,44% des voix des inscrits), garanti que, sauf surprise, le duopole RN-LREM structurera la vie politique française d’ici à mai 2022 et même au-delà (v. Noël Mamère, « L’écologie ‘identitaire’, conçue comme seule réponse, est un rêve irresponsable », lemonde.fr, 6 juin 2019). Il faut toujours garder à l’esprit que l’actuel président de la République doit pour partie son élection à la décision prise par François Bayrou en février 2017 de ne pas présenter sa candidature à la présidentielle ; un sacrifice de l’égo et des ambitions personnelles est parfois l’unique manière de voir triompher la cause que l’on défend. 

Alternatives ?

L’alternative ne paraît donc plus être entre la droite et (ce qui se présentait comme) la gauche, mais entre un front anti-Macron porté par le RN et un front anti-Le Pen porté par LREM, c’est-à-dire très concrètement entre : d’une part l’extrême droite « lepeniste » qui s’affiche souverainiste tout en acceptant l’euro et en profitant depuis 1984 de tous les avantages qu’offre une participation au Parlement européen ; et d’autre part la droite extrême « macroniste » qui s’affiche europhile tout en privilégiant les intérêts français, le rétablissement des contrôles aux frontières nationales (en utilisant une dérogation prévue par la convention de Schengen), les discriminations tarifaires au détriment d'étudiants étrangers (essentiellement africains) par rapport aux étudiants français et qui tient à toute force à mettre le thème de l'immigration au centre du débat national (v. Manon Rescan, « Nouvelle offensive de l'exécutif sur l'immigration », Le Monde, 12 juin 2019, p. 8).

Entre un gouvernement dont 60% des membres – 21 ministres sur 35 ! – ont fait l’objet d’un redressement fiscal en 2018 pour un montant total supérieur à 250 000 euros (v. Laurent Mauduit, « Redressements fiscaux : Macron, ses ministres et la morale publique », Mediapart, 31 mai 2019) et sa principale opposante à qui l’Union européenne réclame (depuis le 5 décembre 2016) 298 497 euros pour le détournement des missions d’une assistante parlementaire européenne devenue depuis le 26 mai députée européenne puisqu’elle figurait en 10ème position sur la liste RN (Cour de justice de l’Union européenne, 21 mai 2019, Le Pen c. Parlement européen, aff. C-525/18 P).

Entre deux faces d’une même médaille donc, tant la pratique du pouvoir en France depuis 2017 sur le terrain des libertés fondamentales (instrumentalisation du parquet, convocation par ce derniers d'une partie des souscripteurs qui ont contribué à la cagnotte ouverte au profit de l'ex-boxeur Christophe Dettinger condamné en février 2019 à un an de prison pour violence à l'encontre des forces de l'ordre, intimidation des journalistes d’investigation, restrictions juridiques et matérielles au droit de manifester, réduction des droits de l’opposition via la réforme du règlement de l’Assemblée nationale, annonce par le Premier ministre à l'Assemblée nationale le 12 juin 2019 d'un énième projet de loi sur la sécurité intérieure…) évoque de plus en plus celle des démocraties européennes qualifiées d’illibérales – sans d’ailleurs que cela ne soucie l’immense majorité de la population.

Avec cette particularité, par rapport à « l’ancien monde », que dans un système de vote majoritaire à deux tours, le nouveau duopole ne véhicule pas l’alternance source de respiration démocratique : LREM n’est pas un « rempart » contre le RN ; c’est son marchepied, le promoteur d’une opposition très utile puisqu’elle est présumée – mais pour combien de temps encore ? – ne pas avoir vocation à gouverner et encore moins à présider la République (v. Florent Gougou, « Le RN s’est stabilisé à un très haut niveau », Mediapart, 31 mai 2019 : « L’exécutif a tout intérêt à pointer cet adversaire principal, puisqu’il apparaît encore comme le seul capable de le battre. Le RN se satisfait bien sûr d’un tel discours, qui contribue à le mettre au centre du jeu politique, à le faire exister » ; Ellen Salvi, « Seuls face à l’extrême droite: le jeu dangereux des macronistes », Mediapart, 11 juin 2019 : « Si au lieu de laisser la droite et la gauche se revitaliser, le pouvoir profite de leur décomposition pour s’installer seul face au RN, sans aucune autre alternative, il prend le risque d’un nouvel effet boomerang. Dont il ne sera, cette fois, pas la seule victime »).

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Or, ainsi que l’a écrit le professeur de droit Alexandre Viala, « confortable pour le locataire de l’Élysée, le nouveau clivage n’en demeure pas moins volcanique car en brandissant l’épouvantail du chaos, son bénéficiaire n’offre à son pays aucune alternative inclusive. Où l’on mesure, a contrario, la garantie vertueuse que constituait pour la démocratie le vieux clivage gauche-droite : la perspective d’une alternative crédible en cas d’échec de la majorité en exercice » (« L’impasse post-politique. Libéralisme vs populisme », AOC, 28 mai 2019). Les dangers pour la vitalité démocratique de cet assèchement de l’offre politique sont en effet manifestes : le nouveau duopole RN-LREM est, encore moins que son prédécesseur, de nature à répondre aux attentes sans doute majoritaires de celles et ceux qui aspirent à la mise en place d’une offre politique fondamentalement différente, qui, pour reprendre les termes d’Alexandre Viala, « n’accepte pas le diktat austéritaire de la lutte contre les déficits publics ni celui de la dérégulation du marché du travail et de l’introduction de la logique financière dans les services publics » (« Le piège épistocratique », AOC, 29 mai 2019). Et pourtant : quoique soutenu par une petite minorité d’électeurs, il est désormais envisageable que le parti LREM dispose, en plus de celle à l’Assemblée nationale, d’une majorité au Sénat à la suite du renouvellement triennal en septembre 2020, et pourquoi pas de la majorité des 3/5èmes des parlementaires lui permettant de modifier la Constitution à sa guise, ainsi que l'a espéré à haute voix le Premier ministre lors de sa déclaration de politique générale du 12 juin 2019 en reportant - une fois de plus - la révision constitutionnelle (« nous attendons le moment propice et la manifestation de volonté du Sénat qui peut-être viendra après le renouvellement en 2020 »).

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Pour peu que l’on fasse partie des 78% des électeurs ne soutenant ni l’un, ni l’autre des acteurs de ce duopole, ou plus largement encore que l’on soit attaché à la pluralité des courants d’opinion ainsi qu’à l’existence même de l’éventualité d’une alternance démocratique plutôt que du régime du parti unique de fait dont, à rebours de la prétendue « bienveillance » affichée lors de la campagne de l'élection présidentielle, tout opposant serait ipso facto considéré comme un « ennemi du président de la République » selon les termes glaçants employés sur Europe 1 le 30 mai 2019 par le fraîchement élu député européen Renaissance Gilles Boyer qui s’en est ensuite excusé, l’horizon citoyen est passablement embrumé. L’hiver démocratique semble venir, s’il n’est déjà durablement installé (v. François Bonnet, « Gauches : sortir d’un si long hiver », Mediapart, 7 juin 2019) ; il pourrait se prolonger tant que les deux derniers avatars du « vieux monde », à savoir LREM et RN, se disputent des lambeaux de suffrages ultra-minoritaires en fait.

Incontestablement, le scrutin du 26 mai a « révélé une France profondément divisée » (Lenaïg Bredoux et Dan Israël, « Le vote révèle les fractures françaises », Mediapart, 27 mai 2019 ; dans le même sens : Ivan Rioufol, « Pourquoi Les Républicains ont perdu », lefigaro.fr, 30 mai 2019 : « À quoi ressemble la France? À un pays durablement fracturé », estime l’auteur qui appelle par ailleurs Les Républicains à « s’ouvrir à des rapprochements avec le RN, qui ne peut être qualifié d’extrême droite ni de raciste » ; Natacha Polony, « Un vote à côté de l’histoire », Marianne, 31 mai-6 juin 2019, p. 3 : « les uns sont allés crier leur exaspération et empêcher Emmanuel Macron d’être en tête, les autres sont allés se prémunir contre le chaos et empêcher Marine Le Pen de plastronner. Colère contre peur. Dans un pays plus fracturé que jamais. Electoralement, géographiquement et sociologiquement fracturé » ; Patrick Roger, « Vote aux européennes : la fracture territoriale se creuse », Le Monde, 3 juin 2019, p. 10 : « Les élections européennes du 26 mai ont confirmé le fossé entre un vote La République en marche urbain et un vote Rassemblement national dans les zones périphériques »).

A moins que… 

… à une France réconciliée : soutenir, d’ici au 13 mars 2020, le référendum d’initiative partagée sur les aérodromes parisiens

L’ouverture par le décret n° 2019-572 du 11 juin 2019, du jeudi 13 juin 2019 zéro heure et jusqu’au vendredi 12 mars 2020 à minuit, de la période de neuf mois incompressibles au cours de laquelle les électrices et les électeurs peuvent, sur le site internet officiel dédié (https://www.referendum.interieur.gouv.fr/initiatives_encours ; ce site créé sous le quinquennat de François Hollande comporte de nombreux bugs pratiques que la start-up Nation n'a pas pris le soin de corriger : Anne-Charlotte Dusseaulx, « Référendum sur ADP : pour le premier jour de collecte, le site du gouvernement plante », lejdd.fr, 13 juin 2019), inscrire en vue d'un référendum leur soutien à la proposition de loi du 10 avril 2019 qualifiant les aérodromes de Paris de service public national (v. « RIP la privatisation d’ADP », 10 mai 2019 ; « Référendum sur ADP : les premières infox du pouvoir », 7 juin 2019 ; Martine Orange, « Le référendum d'initiative partagée contre la privatisation d'ADP entre dans sa phase concrète », Mediapart, 12 juin 2019, qui considère justement que « d’emblée, le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner traîne des pieds pour organiser la procédure de recueil des signatures, qui est placée sous sa responsabilité. Si le décret annonçant l’ouverture de cette collecte a été publié, il ne dit rien des modalités précises pour les recueillir »), offre la perspective exactement inverse à celle de l’élection européenne : cette période de neuf mois est théoriquement susceptible de réunir au moins 90% des 47,7 millions d'électeurs et d'électrices.

Ces neuf mois de (vrai) « grand débat national » autour d'Aéroports de Paris (ADP) et des rapports entre démocratie participative (expression du peuple par référendum) et démocratie représentative (expression du peuple par la voie du Parlement) sont annonciateurs d'un printemps démocratique, à deux égards. 

Privatisation des profits d’ADP

Par le sujet du RIP d’abord, qui n’est pas sans parenté avec le « dossier » de la privatisation des autoroutes dont chacun sait désormais à quel point il est désastreux pour les finances publiques et incroyablement profitable aux (actionnaires des) sociétés concessionnaires (v. « Renationaliser les autoroutes n’est pas nécessairement coûteux », 25 janvier 2019).

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Tout dans la privatisation de la société ADP permise pour 70 ans par les articles 130 à 136 de la loi PACTE n° 2019-486 du 22 mai 2019 est porteur, pêle-mêle : de conflits d’intérêts (v. en dernier lieu l’excellent article de Marc Endeweld, « Aéroports de Paris, petites concessions entre amis », Le Monde diplomatique, juin 2019, p. 1, 14 et 15) ; de risque de dessaisissement de l’Etat au profit d’une personne privée d’un actif parmi les plus stratégiques ne serait-ce que pour le tourisme en France ; de perte de revenus publics croissants qui deviendront autant de dividendes bénéficiant aux seuls actionnaires et, par compensation, d’impôts supplémentaires pour l’ensemble des contribuables (il faudra nécessairement remplacer les 185 millions d’euros qu’ADP apporte annuellement au budget de l’Etat via les taxes prélevées sur des usagers français ou étrangers du transport aérien par des impôts payés par les français) ; de perte de souveraineté au détriment d’un groupe multinational déjà plus puissant que l’Etat ; de désastres environnementaux pour satisfaire à la fois la cupidité des actionnaires d’ADP et l’insatiabilité des « investisseurs » comme des promoteurs immobiliers alléchés par les perspectives financières inouïes offertes par un territoire représentant les 2/3 de la superficie de la ville de Paris sans en avoir les contraintes en matière d’urbanisme (v. Nathalie Roseau, « ADP, un levier stratégique pour l’Etat ? », metropolitiques.eu, 13 mai 2019 : « Défendre ses fleurons dans la concurrence mondiale est un enjeu stratégique qui implique de conserver Aéroports de Paris dans le giron national. En retour, se poser comme acteur clé pour garantir aux générations futures le droit de vivre sur un territoire habitable est vital, et milite tout autant pour qu’Aéroports de Paris puisse rester un bien commun ») ; d’opacités et de complexités déjà dénoncées par la Cour des comptes dans son rapport annuel du 15 mai 2019 puisque le « fonds pour l’innovation de rupture » justifiant en partie la privatisation d’ADP sera hors du champ du contrôle parlementaire.

Pour avoir un - minuscule - aperçu de ce crime quotidien contre la Nation qui pourrait être perpétré si une société privée devait gérer un bien commun stratégique tel que ADP, il suffit de se référer à la catastrophe pour les finances et la puissance publiques qu’est le partenariat public-privé du tribunal de Paris, où l’Etat est tout entier « otage » dans les mains de la société Bouygues, propriétaire des murs, laquelle prospère sur l’argent des contribuables pendant que le service public de la justice est financièrement exsangue (Jean-Baptiste Jacquin, « L’ubuesque gestion privée du tribunal de Paris », Le Monde, 13 juin 2019, p. 14 : « depuis un an, faire fonctionner le nouveau palais de justice est parfois coûteux et relève d’une gageure »).

La privatisation de ces biens communs, c'est le Discours de la servitude volontaire de La Boétie à l'envers : l'Etat qui accepte d'abdiquer sa souveraineté et d'entrer dans un rapport de dominé au bénéfice d'intérêts privés déjà surpuissants.  

Printemps démocratique

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Par la procédure du RIP ensuite, qui consiste simplement à demander à chaque électrice et à chaque électeur si elle ou s’il souhaite être consulté par référendum sur la nature de l’activité exercée par ADP. Il « suffit » certes que 4,7 millions d’électrices et d’électeurs – soit à peine moins que le nombre de suffrages qui se sont portés sur les listes du RN et de LREM/MoDem/Agir/Radicaux à l’élection européenne – soutienne la proposition de loi RIP pour qu’elle puisse éventuellement être soumise à un référendum – à condition encore que l’Assemblée nationale ou le Sénat ne l’examine pas entre la mi-mars et la mi-septembre 2020, même si un nombre de soutiens (beaucoup) plus élevé que ce seuil minimal aura une valeur symbolique forte.

A celles et ceux qui déplorent qu’en France, la souveraineté du peuple ne s’exerce jamais par voie référendaire en dépit des termes clairs de l’article 3 de la Constitution («  La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum »), qui réclament d’être écoutés, qui entendent faire valoir effectivement leur opinion, qui souhaitent un rééquilibrage entre démocratie représentative et démocratie participative, il est offert, pour la première fois, l’occasion d’être actrice ou acteur dans la procédure de prise de décision publique (v. Daniel Bertone e. a., « Référendum sur la privatisation du Groupe ADP : ‘Une bataille est engagée, nous signons et nous ferons signer’ », lemonde.fr, 11 juin 2019 : « cette belle bataille, populaire, démocratique, nous invitons à la mener ensemble, tous ensemble, par-delà les chapelles et les querelles, les 'avec gilet' et les 'sans gilet', les encartés et les non-encartés, les syndiqués et les non-syndiqués, unis dans une action. Unis pour produire une contagion de signatures, une épidémie de pétitions, et qu’on parvienne aux 4,7 millions »).

Dès ce printemps finissant, de son bureau ou en partageant un repas avec des collègues ou des amis, en France ou depuis l’étranger ; cet été sur les plages ou à la montagne via son téléphone portable ; à défaut, cet automne dans les transports en commun, en suivant un match de football sans suspens ou un cours un peu barbant à l’université ; autrement, cet hiver avant de dormir, entre Noël et le jour de l’an et quasiment jusqu’au retour du prochain printemps, bref tout instant du jour ou de la nuit, il est possible de soutenir publiquement la perspective d’un référendum, à l’issue de quelques clics et en moins de cinq minutes voire, pour qui n’a pas accès à internet, en se rendant dans l’un des points d’accès listés par le ministère de l’Intérieur sur l’ensemble du territoire.

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Avec d'autres (Patrick Weil, Jean-Baptiste Soufron, Eliott Lepers, Coralie Delaume, Françoise Verchère, Alexandre Schoch, Eros Sana, Daniel Bertone...), l'auteur de ce billet a créé une association citoyenne - Référendum ADP - et un site internet - referendum-adp.fr - destinés à informer et sensibiliser les électrices et électeurs aux enjeux de la proposition de loi RIP ; elle a tenu sa réunion constitutive ouverte à toutes et à tous - un « Happy Hour ADP » - le 11 juin, et le 13 juin, quelques heures à peine après l'ouverture du recueil des soutiens, certains de ses membres ont invité des électrices et électeurs à se rendre à la mairie du 3ème arrondissement de Paris à la fois pour soutenir la proposition de loi RIP et pour vérifier si la collecte des soutiens était effective, comme elle devait l'être.

« Réconcilier la France » ? Chiche !

Le président de la République, le gouvernement et la majorité à l’Assemblée nationale qui a voté la loi PACTE autorisant la privatisation de la société ADP ont sans aucun doute des éléments de nature à démontrer au peuple français que cette privatisation est une juteuse affaire pour l'Etat, et sa plus-value éventuelle pas seulement pour les intérêts particuliers du futur actionnaire majoritaire mais pour la Nation tout entière.

A cette aune, si comme il est souhaitable, la campagne référendaire devait s’ouvrir en septembre 2020 après le recueil de plus de 4,7 millions de soutiens et l’absence d’examen de la proposition de loi RIP par l’une au moins des deux chambres du Parlement, il ne devrait pas être difficile aux dirigeants publics nationaux de convaincre la majorité du corps électoral de l’inanité de la proposition de loi RIP, c’est-à-dire d’obtenir un vote du peuple français rejetant massivement l’attribution du label de service public national aux aérodromes de Paris.

A supposer que le « cap » néolibéral suivi depuis mai 2017 est « le bon » ainsi que le présente l’exécutif avec beaucoup de constance, ce dernier n’a guère de motif de redouter la tenue d’un référendum sur le statut des aérodromes parisiens, qu’il devrait aisément emporter en faisant preuve de la pédagogie et du « pragmatisme » auxquels nous sommes désormais accoutumés.

Voilà une excellente raison pour les pouvoirs publics nationaux de donner la plus grande publicité possible au recueil dématérialisé des soutiens, puisqu’en définitive, à croire donc l’analyse/intuition qui est la leur depuis deux ans et dont le référendum de septembre 2020 permettra d’attester le bien-fondé, le peuple français devra majoritairement voter contre l’attribution du statut de service public national aux aérodromes de Paris.

Le sous-titre de l’ouvrage de campagne Révolution publié en novembre 2016 par le président de la République est « réconcilier la France » ; le 12 juin 2019, présentant sa déclaration de politique générale à l'Assemblée nationale, le Premier ministre a affirmé que « le vrai sujet n'est pas de savoir comment ressusciter la gauche ou de sauver la droite, mais de savoir comment nous dépassons nos habitudes pour nous rassembler ». En contrepoint du résultat de l’élection européenne, le RIP initié par la proposition de loi du 10 avril 2019 offre désormais à l'un et à l'autre l’occasion d’atteindre cet objectif, en invitant le corps électoral à faire « front républicain » : soutenir en bloc cette proposition de loi afin que le peuple français puisse s’exprimer par référendum en septembre 2020 – quinze ans et demi après le dernier référendum, celui du 29 mai 2005 sur le traité constitutionnel européen.

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Jusqu'à la déclaration de politique générale du Premier ministre ambiguë sur ce point, l'exécutif paraissait désireux de présenter au Parlement un nouveau projet de révision constitutionnelle après l'échec de celui non-adopté en juillet 2018 étendant – pour partie seulement – le champ du référendum. Par cohérence, il pourrait (se) mobiliser pleinement et activement du 13 juin 2019 au 12 mars 2020, avec la même énergie que celle dépensée à se mettre en scène aux frais du contribuable pendant les quelque trois mois officiellement dits de « grand débat national » puis pendant la campagne de l’élection européenne, en faveur de la participation comme de l’expression citoyennes, et donc pour la tenue du référendum sur l’attribution (ou pas) du label de service public national aux aérodromes de Paris. Chiche ?

 

Merci à Christian Creseveur pour les dessins.

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