Retour sur les failles scientifiques de "Qui est Charlie ?" et sur ses écueils politiques

Un an après les manifestations « Je suis Charlie », une critique sociologique d’une des rares défenses du livre d’Emmanuel Todd "Qui est Charlie ?" parmi les professionnels des sciences sociales, celle de la politiste et historienne Anne Verjus, et sur ses conséquences politiques risquées….

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Ce billet est le troisième et dernier volet d’une série sur l’« après Charlie ». Les deux premiers ont été :

- « Après Charlie (1) : mélancolie chansonnante et antiraciste », 7 janvier 2016

Une exploration mélancolique et antiraciste des derniers albums de Francis Cabrel, Eddy Mitchell et Olivier Godin pour retrouver des ressources éthiques dans un après Charlie particulièrement déboussolé sur le plan politique en France

- « Après Charlie (2) : leurres et risques du communautarisme », 11 janvier 2016

Un essai de clarification de la notion attrape-tout de « communautarisme » par rapport à la question de la singularité individuelle et la republication d’une chronique parue dans Charlie Hebdo en avril 2003, sous le titre « Passions communautaires » et consacrée aux dangers toujours actuels d’une compétition entre la lutte contre la judéophobie et la lutte contre l’islamophobie

J’ai été chroniqueur de Charlie Hebdo d’avril 2001 à décembre 2004.

 

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Directrice de recherche au CNRS en science politique (mais se présentant plus volontiers comme historienne), dont les travaux sont en particulier reconnus dans les études de genre, Anne Verjus est une des rares chercheures en sciences sociales (1) à avoir pris la défense du livre simpliste d’Emmanuel Todd Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse (Seuil, mai 2015) dans une série de textes sur internet (2). Je rappelle schématiquement la thèse principale du livre de Todd : les manifestations des 10 et 11 janvier 2015, « moment d’hystérie collective » (p.21), seraient principalement l’expression du « bloc hégémonique MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies » (p.90) de « tempérament inégalitaire » et porteur d’une « dynamique islamophobe’ (p.226) ; les « catholiques zombies » étant les produits du recul du catholicisme dans les territoires de tradition catholique. Je m’étais engagé, lors d’un précédent billet consacré à l’ouvrage de Todd sur ce blog en juillet dernier, à en faire la critique (3). Pris par d’autres tâches, j’ai donc quelque peu tardé. J’y reviens un peu plus d’un an après la tragédie du 7 janvier 2015.

Ma critique sera principalement méthodologique et épistémologique dans le cadre des débats des sciences sociales contemporaines (tout particulièrement de la sociologie et de la science politique, dont je suis un praticien, mais il existe des repères épistémologiques transversaux au sein des sciences sociales, d’où mon usage de cette notion plus large), puisque l’ouvrage de Todd revendique la qualité de « sociologie » dans son sous-titre et son introduction (4) et que Verjus en propose une défense du point de vue des sciences sociales. Si je vais m’attarder sur cette question avec ma casquette de sociologue et de politiste, c’est que ces contributions de Verjus ont été utilisées à plusieurs reprises sur internet et dans les réseaux sociaux pour malheureusement donner une légitimité scientifique au livre de Todd face à la série de critiques qui lui ont été adressées dans les milieux de la recherche, en participant alors à accroitre au sein du débat public les confusions autour de la scientificité des sciences sociales. Enfin, je précise que ce qui sera en cause ici, ce sont les prétentions scientifiques douteuses de Qui est Charlie ?, et que, par contre, mon texte ne dit rien de la rigueur des autres livres de Todd.

 

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Je m’arrêterai sur deux des objections principales faites à l’ouvrage de Todd qui en invalident l’ambition scientifique : l’erreur écologique et le déterminisme socio-territorial de longue durée. La critique méthodologique et épistémologique me mènera ensuite à un retour sur la question classique des relations entre sciences sociales et politique, tout particulièrement en rapport avec le contexte idéologique actuel de succès relatifs du néoconservatisme dans les espaces publics les plus visibles (médiatiques, éditoriaux, internautiques et sur les réseaux sociaux) comme d’extrême droitisation politique.

Mon texte va s’efforcer d’être rigoureux du point de vue intellectuel tout en étant accessible à des non-spécialistes intéressés par les sciences sociales. Il n’est pas sûr qu’il y arrive tout à fait…

 

L’erreur écologique de Todd redoublée par Verjus

 

Dans son premier texte, Anne Verjus prétend contrecarrer la critique faite par plusieurs chercheurs à ce qui serait « l’erreur écologique » d’Emmanuel Todd dans son interprétation des manifestations de janvier 2015.

Le géographe Thierry Joliveau (« Où est Charlie ? Ce que montrent réellement les cartes d’Emmanuel Todd », art. cit.) est l’un de ces chercheurs. Il a repris systématiquement l’ensemble des données utilisées par Todd, en les corrigeant parfois. Il note alors que « les corrélations calculées par E. Todd sont atténuées mais validées », permettant d’avancer que « la mobilisation a été un peu plus intense dans certains territoires à forte tradition historique catholique, mais pas dans tous, dans les agglomérations plutôt faiblement ouvrières et, dans une moindre mesure, là où les cadres et professions intellectuelles sont les plus présents ». Ce faisant, Joliveau est ainsi conduit à nuancer nettement la validité des corrélations établies par Todd sur deux points que ne rappelle pas Verjus :

1) L’importance des manifestations des 10-11 janvier 2015 dans les différentes villes est davantage corrélée au faible taux d’ouvriers dans ces zones urbaines qu’à un fort taux de cadres et de professions intellectuelles supérieures;

et 2) En fonction de la carte de la pratique religieuse en 2009, les villes plus catholiques ont en général davantage manifesté, mais avec un écart de moyenne faible. Par ailleurs, « la carte des taux de manifestants montre d’ailleurs bien que les trois grandes zones d’obédience catholique (Bretagne et Vendée, frange sud-sud-est du massif central et Alsace plus Est) ont manifesté les 10-11 janvier dans des proportions très variables ».

Á partir de là, Joliveau met en cause les interprétations de Todd :

« Peut-on en conclure de ces données qu’elles constituent la preuve (ou le symptôme ?) de la formation de ce nouveau bloc hégémonique MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies) ? Non, sauf à tomber dans ce qu’on appelle l’erreur écologique qui consiste à prêter aux individus des corrélations mesurées sur des agrégats d’individus. Notre analyse statistique ne porte pas sur des personnes, mais sur des entités géographiques, les aires urbaines, qui sont socialement composites. De la corrélation entre un plus grand taux de cadres dans l’aire urbaine et un plus grand taux de manifestants, on ne peut en déduire que les cadres sont les plus nombreux parmi les manifestants. »

Le sociologue Vincent Tiberj et la politiste Nonna Mayer (« Le simplisme d’Emmanuel Todd démonté par la sociologie des "Je suis Charlie" », art. cit.) convergent avec Thierry Joliveau à propos de cette « erreur écologique » dans l’interprétation des données consistant à « inférer les comportements individuels des comportements observés au niveau d’un collectif (ville, département, région) » :

« Emmanuel Todd fait la même erreur.

Que les régions qui ont compté le plus grand nombre de manifestants soient d’anciens bastions du catholicisme ne permet pas de conclure que les catholiques ont été les plus nombreux à manifester. Pas plus que la surreprésentation locale des cadres supérieurs et des professions intellectuelles ne permet de conclure à leur surreprésentation dans les défilés. »

Ce que montrent ces chercheurs, c’est qu’avec les données qu’il utilise Emmanuel Todd ne peut pas arriver à ses conclusions. Pour cela, il lui faudrait d’autres données dont il ne dispose pas. Tout au plus, les corrélations établies pourraient-elles conduire à formuler des hypothèses à tester dans d’autres types d’enquêtes permettant la constitution d’autres données plus fines et qui permettraient, elles, de mieux s’approcher de la composition des effectifs manifestants (et non de la population locale de laquelle ils constituent certes un échantillon, mais dont rien ne permet de croire qu’il soit a priori représentatif).

Le livre de Todd relève d’un genre légitime que l’on appelle en France « l’essayisme ». L’essayisme, doté souvent de tonalités polémiques, ne s’embarrasse pas le plus souvent des mêmes contraintes de rigueur pesant sur les démonstrations scientifiques. Il développe alors une tendance aux généralisations hâtives et abusives, afin de nourrir le débat public et les jeux d’opinions, sans prétention à une qualité scientifique des vérités proposées. Le problème dans le cas de Todd, c’est qu’il présente son livre comme un ouvrage de sociologie, sous la double autorité de deux « pères fondateurs » de cette discipline, Émile Durkheim et Max Weber (pp. 20-21 et 25), proposant « une interprétation objective des faits qui ont échappé aux acteurs eux-mêmes » (p. 18). C’est là qu’intervient la falsification : nous vendre pour de la science une forme relâchée de généralisations admissible dans le cadre de l’essayisme.

C’est ce que le sociologue Jean-Claude Passeron, co-auteur des premiers ouvrages de Pierre Bourdieu et grande figure contemporaine de l’épistémologie sociologique, pointe comme des phénomènes d’« induction rampante » tendant à extrapoler à partir des données limitées dont on dispose (5). Car, pour Passeron, l’espace épistémologique des sciences sociales est travaillé par une tension principale entre généralisation théorique et contextualisation socio-historique, avec cette contrainte particulière que la généralisation doit être bridée par la contextualisation. Deux dispositifs utilisés par la sociologie contemporaine peuvent permettre, parmi d’autres, de brider les tentations de généralisation abusive :

1) la pluralité des sources, des techniques d’enquête et des données auxquelles on recourt nourrissant des interprétations plus solides, en croisant les types de données et les plans d’observation, ce qui conduit à des résultats  plus modestes car plus localisés ;

et 2) la réflexivité sociologique, sur laquelle Bourdieu a beaucoup insisté (6), qui consiste à revenir sur les conditions mêmes de la production des données et de l’enquête, afin de mieux circonscrire le domaine de validité des énoncés élaborés à partir d’elles.

Pourtant Verjus conclut son premier texte ainsi :

« Ainsi, l’erreur écologique a-t-elle été peut-être un peu vite reprochée à Emmanuel Todd. »

Or, elle le fait elle-même« un peu vite » au vu des arguments qu’elle avance. Car elle demeure enfermée dans les limitations des données de Todd. Par exemple, en croisant la variable socio-professionnelle et la variable religieuse :

« Ainsi, lorsqu’une ville a peu manifesté tout en étant sur une terre "catholique", on s’aperçoit qu’elle est davantage composée d’employé.e.s et d’ouvrières que les autres. »

Bref elle ne remet pas en cause la posture qui veut que l’on puisse déduire raisonnablement les caractéristiques socio-religieuses des manifestants de janvier 2015 des caractéristiques socio-religieuses des zones urbaines dans lesquelles ils ont manifesté : que la ville soit composée de davantage d’employé.e.s ne suffit pas à prouver que les employé.e.s étaient surreprésenté.e.s dans les manifestations. Verjus se situe encore typiquement dans l’erreur écologique !

Les analyses de Todd dans ce livre usent d’une rhétorique scientiste (« une interprétation objective des faits ») à partir de données rudimentaires dans le cadre d’un essayisme aux rapprochements hâtifs et aux généralisations relâchées que n’autorisent pas les données mobilisées. Partant, Verjus donne une caution scientifique à ce scientisme non scientifique au moyen, elle-même, d’une argumentation relâchée. Ce faisant, elle apporte paradoxalement, dans sa défense d’un discours scientiste, de l’eau au moulin du relativisme épistémologique (du type « toutes les vérités de valent sur le plan scientifique »). Car elle tend à nous désarmer face à l’opinion selon laquelle n’importe quel discours à la rigueur relâchée peut prétendre à la scientificité. Elle délégitime ainsi, vraisemblablement sans en avoir clairement l’intention mais prise dans une fougue militante en faveur de Qui est Charlie ? (7), la stabilisation d’un espace raisonné, argumenté et pluraliste de constitution de savoirs provisoires et partiels propre aux sciences sociales.

 

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D’un contestable déterminisme socio-géographique de longue durée chez Todd repris à son compte par Verjus

 

Une seconde impasse méthodologique et épistémologique du livre de Todd du point de vue de l’état des sciences sociales concerne ce que l’on pourrait appeler son déterminisme socio-géographique de longue durée. Il a bien été mis en évidence par le démographe et sociologue François Héran (« Un esprit de système caricatural », art. cit.) :

« Or Todd n’interroge pas les acteurs, il fait parler leur inconscient via des "systèmes anthropologiques latents" attachés au territoire de résidence, qui détermineraient leurs choix à travers les siècles. La coutume successorale égalitaire qui prévalait au Moyen Age dans le Bassin parisien ou en Provence continue ainsi de manœuvrer en douce les habitants du lieu, y compris les immigrants. Difficile d’imaginer un modèle plus déterministe. »

Todd avance ainsi dans Qui est Charlie ? :

« On constate, du point de vue du rapport à l’égalité, une division entre centre et périphérie, opposition définie depuis la fin du Moyen Âge. » (pp.43-44)

C’est dans ce cadre de (très !) longue durée imprégnant les territoires que prendrait sens « l’anxiété engendrée par la décomposition du catholicisme » (p.37) qui serait le principal facteur explicatif des manifestations de janvier 2015 :

« Il est logique que la disparition de ce régulateur [le catholicisme] ait libéré le tempérament inégalitaire ou non égalitaire ancré dans des structures familiales plus profondes encore que la religion. » (pp.34-35)

Et le fond ancestral déposé dans les territoires déterminerait encore aujourd’hui les comportements socio-politiques :

« Si les systèmes anthropologiques se perpétuent aujourd’hui sans effort, en dépit des conditions de mobilité extrême des populations, c’est parce que des processus mimétiques diffus assurent la victoire indéfiniment répétée de la culture du pays ou de la région d’accueil. L’immigré s’adapte, ses enfants changent de valeurs familiales. Les valeurs dominantes du territoire ne sont ni modifiées ni même menacées. » (p.142)

Pour de larges secteurs des sciences sociales contemporaines, ce type de raisonnement, tel quel et sans appui empirique, relève de la magie. Il postule des effets dominants sur un temps long de formes culturelles qui seraient inscrites dans les territoires mais sans le prouver par des observations, des enquêtes, des données. La sociologie ou la science politique actuelles, par exemple, ne nient pas qu’il puisse y avoir des permanences dans les comportements à travers le temps, mais elles vont enquêter précisément sur les institutions (famille, école, entreprise, associations, syndicalisme, organisations politiques, etc.) participant  à une certaine reproduction et entreprendre de comparer celles actuellement existantes à celles qui les ont précédées. Je dis « certaine », car les permanences décryptées ainsi ne sont jamais de strictes identités : en gardant des ressemblances, les choses se déplacent à travers le temps, des significations tombent en désuétude, d’autres prennent de nouvelles colorations, de nouvelles significations peuvent surgir. Ce type de problématisation des permanences sociales participe du caractère analogique des constructions théoriques en sciences sociales selon Jean-Claude Passeron, pour qui « la compréhension analogique […] se trouve placée au cœur de la formulation des généralités dans les disciplines de l’observation historique » (Le raisonnement sociologique, op. cit., p.250). Les concepts en sciences sociales saisissent donc des analogies, c’est-à-dire à la fois des ressemblances et des dissemblances, entre des contextes socio-historiques dotés de spécificités irréductibles.

Or, dans son deuxième texte, Anne Verjus ne prend pas complètement au sérieux l’objection précise d’Héran quant au caractère non pertinent de ce déterminisme socio-territorial de longue durée dans le cadre des critères de rigueur actuellement dominants dans les sciences sociales. Elle se lance tout d’abord dans une discussion sur « le déterminisme sociologique » en général (question effectivement controversée au sein des sciences sociales), en convoquant Durkheim, passant à côté du caractère plus localisé de l’objection. Elle va même jusqu’à renverser la charge de la preuve vis-à-vis du « magicien anthropologique » Todd :

« Faute de pouvoir contredire empiriquement l’hypothèse d’une persistance des structures familiales informant les valeurs politiques sur un territoire, on a choisi d’opposer l’argument de la mobilité géographique ».

Ce serait aux critiques de Todd d’apporter les preuves empiriques de l’inanité de son geste magique, et pas à lui de démontrer par des données qu’il s’agit d’une hypothèse solide car basée sur des observations précises, et non pas de la magie. Manière bien cavalière d’argumenter scientifiquement !

Dans un second temps, elle semble toutefois revenir à la critique plus précise d’Héran, en prétendant l’invalider :

« C’est n’avoir pas lu Qui est Charlie ? que de poser cette question car c’est un des éléments les plus développés de son argumentation. Il existe une "mémoire des lieux" qui permet de comprendre comment un ensemble de valeurs peut survivre au renouvellement des familles sur un territoire donné. »

Si c’est « un des éléments les plus développés de son argumentation », cela laisse plutôt sceptique sur la qualité de l’argumentation en général de Todd dans ce livre, car elle ne renvoie qu’à six pages de l’ouvrage (pp.141-147) ! Et surtout cela ne prouve rien empiriquement, car ces six pages se contentent de présenter…un concept, celui de « mémoire des lieux », principal soutien de la magie toddienne. Les magiciens ont l’habitude de détourner le regard de leurs mains vers des leurres, ici conceptuel…

Qu’est-ce qui permettrait de considérer que, dans les cas traités par Todd, il y existerait, selon les mots de Verjus, « une "mémoire des lieux" qui permet de comprendre comment un ensemble de valeurs peut survivre au renouvellement des familles sur un territoire donné » ? « A travers « l’école, la rue, le quartier et l’entreprise », dit-elle sans plus de précisions. Todd ne prend même pas le cas d’un territoire localisé pour montrer comment, concrètement, des mécanismes de socialisation rendraient compte du supposé déterminisme socio-territorial de longue durée. Á rebours de cette conjecture bien faible, les sociologues de l’école mettent en évidence les transformations historiques de l’école, les sociologues du travail les transformations historiques de l’entreprise, etc. etc….et cela sans remonter au… Moyen Âge !

Pourtant, au bout du compte, Verjus endosse la magie toddienne du déterminisme socio-territorial de longue durée comme vérité supposée scientifique :

« La force des territoires qui, plus que les familles qu’ils imprègnent, transmettent des valeurs, des institutions, un tissu social ».

Encore une fois, soutenir ainsi académiquement le scientisme non scientifique de Todd dans Qui est Charlie ?, c’est apporter paradoxalement de l’eau au moulin d’un relativisme épistémologique, n’importe quelle hypothèse pouvant alors être considéré comme « vérité scientifique »…

 

Retour sur une vieille question : le savant et le politique

 

Pour mieux saisir comment une chercheure sérieuse a pu être amenée à de telles confusions, il ne faut peut-être pas considérer l’épistémologique comme premier mais comme second, voire comme un habillage du principal : le politique. Dans un article qui suit les trois textes de défense du livre de Todd vis-à-vis de ses critiques, l’épistémologique vient d’ailleurs après le politique :

« Non que je regrette d’avoir pris la défense de Qui est Charlie ? De cette nécessité à la fois politique et épistémologique, je reste convaincue. » (« Des vérités contestées : quelle utilité ? », art. cit.)

Á ce premier indice, s’en ajoute un autre, encore plus consistant. C’est un passage d’un article précédant cette fois les trois textes de défense :

« Qui est Charlie ? est avant tout un cri d’alarme. Il faut bien entendre ce cri car il me semble que c’est ce discours politique qui porte les enjeux les plus forts aujourd’hui. » (8)

En fonction de ces indices, on peut faire l’hypothèse d’un arraisonnement du scientifique au profit du politique. En disant cela, il ne s’agit pas de rejoindre les discours scientistes faisant du politique quelque chose de complètement extérieur aux sciences sociales. Les analyses épistémologiques d’une des grandes figures de la sociologie du XXe siècle, Norbert Elias (1897-1990), ont mis en évidence combien les sciences sociales étaient basées sur un équilibre entre engagement et distanciation (9). Ce qui prend acte que les engagements (dont l’engagement politique) peuvent constituer une ressource pour la connaissance sociologique à partir du moment où ils sont mis en tension avec un effort de distanciation, mettant à l’écart les préjugés susceptibles d’être associés à ces engagements. Dans le sillage d’Elias, différents travaux plus récents ont pris cette direction (10). Par ailleurs, avec son expérience propre, la recherche féministe a étayé l’hypothèse de « connaissances situées » incluant un rapport à l’engagement (féministe) tout en s’inscrivant dans un cadre scientifique (11). Quant à une démarche socio-historique comme celle du regretté Alain Desrosières (1940-2013), administrateur de l’INSEE, elle a mis en évidence combien les questions les plus techniques en sciences sociales, comme celles concernant les statistiques, étaient aussi traversées par des débats moraux et politiques (12). Si ces perspectives se démarquent du scientisme, entendu comme la croyance dans la toute-puissance d’une science indépendante des cadres sociaux-historiques au sein desquels elle est constituée et libre de tout présupposé (anthropologique, historique, éthique, politique, etc.) (13), elles nourrissent la vision de sciences sociales autonomes équilibrant engagements et distanciation, dans la production de connaissances partielles et provisoires. Ainsi l’autonomie n’est pas l’indépendance. Or, l’arraisonnement du scientifique au profit du politique, tel qu’il s’exprime chez Anne Verjus dans sa défense du livre d’Emmanuel Todd, met implicitement en cause la possibilité de cette autonomie scientifique. Autonomie scientifique qu’elle a déjà fortement fragilisée en alimentant le relativisme épistémologique dérivant de sa défense du scientisme non scientifique du livre de Todd, comme on l’a vu précédemment à deux reprises.

 

Le politique pour Verjus semble surtout tourner autour de l’importance de la question de l’islamophobie. Elle avance ainsi dans un second texte précédant ces trois textes de défense :

« Emmanuel Todd tente l’exercice périlleux consistant à étayer scientifiquement ce qui relève d‘abord d’une intuition : celle de l’islamophobie véhiculée malgré eux par les manifestant.e.s des 10 et 11 janvier. » (14)

Elle ajoute dans son dernier texte :

« La thèse d’Emmanuel Todd ne devrait donc pas nous émouvoir ; même si elle s’adresse directement au groupe que, socialement, nous formons, en tant que chercheur.e.s en sciences sociales ou journalistes… : celui des classes moyennes éduquées ayant défilé le 7 et/ou le 11 janvier 2015. Nous devrions pouvoir, raisonnablement, retourner le miroir vers nous, nous qui le posons si souvent devant les autres groupes étudiés pour parfois leur demander de s’y examiner. […] C’est parce que depuis longtemps je suis habituée à cette réflexivité que je n’ai pas été choquée par cette accusation d’islamophobie, ni plus ni moins avouable et acceptable que celle de sexisme. C’est parce que je sais trop bien combien nous portons de phobies (de peurs et de haines, de sentiments négatifs ou dépréciatifs inscrits dans une hiérarchie plus ou moins naturalisée/invisibilisée) que je ne suis pas plus surprise que cela d’apprendre que les classes moyennes éduquées auxquelles j’appartiens de plain pied sont pétries, qu’elles se l’avouent ou pas, de ces valeurs. »

Quelques remarques sur ces deux passages ;

- Rappelons que les quelques données fragiles dont nous disposons sur les manifestants de janvier 2015, à travers une enquête d’opinion, donne une vue plus composite socialement des manifestants, comme l’ont rappelé le sociologue Vincent Tiberj et la politiste Nonna Mayer (« Le simplisme d’Emmanuel Todd démonté par la sociologie des "Je suis Charlie" », art. cit.).

- Par ailleurs, il n’y a pas d’indices dans les travaux existants selon lesquels « les classes moyennes éduquées », dont feraient partie les chercheurs en sciences sociales (15), seraient principalement affectées par l’islamophobie.

- Enfin, Verjus confond peut-être ici la réflexivité sociologique, en tant qu’outil visant à améliorer la rigueur des énoncés scientifiques, et l’auto-culpabilisation publique, voire l’auto-flagellation.

Cependant le plus important par rapport à cela, c’est que l’on peut partager – et je partage personnellement – la cause du combat contre l’islamophobie, sans qu’il soit nécessaire de dévaloriser en pratique les méthodes scientifiques des sciences sociales pour le faire. Dans cette perspective, il s’agirait non pas d’arraisonner la recherche scientifique à une cause, mais d’apporter la contribution autonome du travail scientifique à une cause. Ce qui peut d’ailleurs conduire à des décalages vis-à-vis des discours de certains militants de cette cause, du fait de l’impératif de distanciation. C’est ainsi dans une logique scientifique nettement plus rigoureuse (que le livre de Todd) que le politiste Abdellali Hajjat et le sociologue Marwan Mohmmed ont commencé à défricher les mécanismes socio-historiques de constitution de l’islamophobie en France (16).

D’autre part, combattre l’islamophobie peut passer, y compris pour un universitaire et un chercheur, par d’autres canaux que la littérature scientifique. Par exemple, un essayisme hybride, prenant appui sur des raisonnements et des connaissances scientifiques mais sans prétendre à la vérité scientifique, comme je l’ai moi-même pratiqué à plusieurs reprises, a pleinement sa place dans les débats de la cité. Le livre de Todd, si on évacuait sa rhétorique et son arrogance scientistes, s’inscrirait plutôt dans cette catégorie. Et puis il y a les interventions dans les médias. J’ai commencé à mettre en cause l’islamophobie (en utilisant le terme) dans une chronique de…Charlie Hebdo du 23 avril 2003 intitulée « Passions communautaires » (17) et j’ai poursuivi dans d’autres textes de presse jusqu’à aujourd’hui. D’ailleurs, les tentations islamophobes de la direction de Charlie Hebdo autour de Philippe Val sont une des raisons principales de ma démission de la rédaction en décembre 2004 (18). Á l’époque Emmanuel Todd participait aux courants dits « néorépublicains » (19) qui se partageaient alors entre ceux qui étaient indifférents à la question, ceux qui niaient son existence et ceux qui participaient à la diffusion de stéréotypes islamophobes via une vision laïcarde très polarisée sur l’islam du bel idéal de laïcité. Et puis, comme tout citoyen, les intellectuels professionnels peuvent mettre la main dans le cambouis de l’action militante avec d’autres individus exerçant d’autres activités… Il semble toutefois que, depuis longtemps, Todd préfère les plateaux télévisés…

 

Derrière le livre de Todd : Zemmour, Soral ?…

 

Faire une entorse au minimum de rigueur méthodologique admis aujourd’hui dans les espaces pluralistes de la sociologie et de la science politique pour une « bonne cause » comme la lutte contre l’islamophobie, est-ce si grave ? Pourquoi en rajouter une couche huit mois après la sortie du livre de Todd ? Ce sont, à mon avis, des caractéristiques du contexte idéologique et politique actuel qui donnent une certaine gravité, du point de vue des chercheurs en sciences sociales, à la chose.

J’ai fait l’hypothèse, dans un livre au registre hybride (et assumé comme tel) entre analyse socio-historique distanciée et prise de position engagée et polémique (20), d’une extrême droitisation politique en cours en France vue comme une aimantation du débat public, à laquelle est associée le développement de bricolages idéologiques néoconservateurs, à la fois xénophobes, sexistes, homophobes et nationalistes. Cette extrême-droitisation compte deux pôles, islamophobe et négrophobe avec la figure d’un Éric Zemmour, et antisémite avec celle d’un Alain Soral. Ces productions néoconservatrices, manifestant régulièrement leur hostilité aux sciences sociales, avancent cependant une forte prétention à « La Vérité » (unique) notamment basée sur :

1) un essentialisme (par exemple, « l’islam », « les juifs », « les Roms », « les femmes », « les homosexuels », « le mondialisme », « l’immigration » ou « le multiculturalisme » sont traités comme des « essences » négatives, c’est-à-dire des entités homogènes et durables stigmatisées, et « la nation », « la France », « le peuple », « la République » ou « la laïcité » sont présentés comme des « essences » positives) ;

et 2) un conspirationnisme (l’analyse monomaniaque et monocausale des événements par des manipulations intentionnelles et cachées).

Elles apparaissent donc triplement hostiles aux sciences sociales, en général et de manière plus spécifique car :

1) les travaux contemporains menés par les sciences sociales sont largement anti-essentialistes (21), en mettant, par exemple, en évidence les processus de construction socio-historique de « l’islam », de « la France » ou de « la mondialisation », la diversité des usages dont ces mots et les réalités qu’ils abritent sont le support, les contradictions qui les travaillent ;

Et 2) les explications proposées par les sciences sociales de nos jours sont en général pluricausales, en associant facteurs intentionnels et inintentionnels.

La légitimité des sciences sociales – déjà précaire dans les espaces publics de notre société en dehors de l’économie et de l’histoire – apparaît donc un peu plus fragilisée et certains de ses acquis récents (comme l’anti-essentialisme et l’anti-conspirationnisme) sont mis en cause. Tout à la fois pour elles-mêmes (dans la consolidation de leurs critères propres de rigueur dans un espace pluraliste) et du point de vue de leur place dans la cité, de leur rôle citoyen en quelque sorte (22), elles ont actuellement à être particulièrement vigilantes dans la préservation de cadres scientifiques autonomes de production réglée de savoirs partiels et provisoires, sans revenir pour autant aux illusions du scientisme (qui d’ailleurs n’est pas une garantie de rigueur, le livre de Todd en étant un exemple caricatural). Car derrière le livre de Todd, qui garde quelques attaches fragiles avec des raisonnements scientifiques et dont la démarche politique de dissidence vis-à-vis de ses anciens amis « néorépublicains » sur la question de l’islamophobie révèle des aspects sympathiques, il pourrait y avoir Zemmour et Soral… avec des dégâts potentiels beaucoup plus importants pour les sciences sociales, sans même aborder l’ampleur des dommages pour la cité qui sont déjà fort palpables dans la tendance à l’aimantation des principales forces politiques par des thèmes néoconservateurs. Le contexte imposerait ainsi une double activité associée plus intense des chercheurs en sciences sociales sur le terrain de la défense de leur scientificité (dans ses spécificités, ses fragilités et ses rigueurs propres, qu’ont bien commencé à baliser les réflexions épistémologiques de Jean-Claude Passeron) et de leur engagement dans les combats anti-essentialistes et anti-conspirationnistes au sein de la cité.

 

 

Notes :

 

(1) Parmi les principales critiques issues des sciences sociales du livre d’Emmanuel Todd parues dans les médias et sur internet, voir : François Héran (démographie et sociologie), « Un esprit de système caricatural », Libération, 4 mai 2015 ; Jacques Lévy (géographie), « Un Todd stimulant, mais brouillé avec la réalité », entretien avec Catherine Calvet, Libération, 4 mai 2015 ; Béatrice Giblin (géographie), « Attention aux manipulation cartographiques », Libération, 14 mai 2015 ; Thierry Joliveau (géographie), « Où est Charlie ? Ce que montrent réellement les cartes d’Emmanuel Todd », par Monde géonumérique, 19 mai 2015 ; et Vincent Tiberj (sociologie) et Nonna Mayer (science politique), « Le simplisme d’Emmanuel Todd démonté par la sociologie des "Je suis Charlie" », Le Monde daté du 20 mai 2015.

(2) Anne Verjus, « De la fragilité des reproches adressés à Emmanuel Todd », Espaces réflexifs : 1, 18 juin 2015 ; 2, 19 juin 2015 ; et 3, 22 juin 2015.

(3) Philippe Corcuff, « Val et Todd embrouillent Charlie », 7 juillet 2015 ; ce texte a paru initialement sur Rue 89 sous le titre (de la rédaction) « C’est confirmé, Val et Todd ont écrit de la merde », 4 juillet 2015.

(4) La réédition en poche du livre d’Emmanuel Todd renforce cette prétention sociologique en inversant le titre et le sous-titre : Sociologie d’une crise religieuse. Qui est Charlie ? (Seuil, collection « Points Essais », janvier 2016).

(5) Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique. Un espace non-poppérien de l’argumentation (1e éd. : 1991), Albin Michel, 2006, pp. 219 et 572. ; voir aussi Philippe Corcuff, « L'épistémologie des sciences sociales en débat. A propos du dernier livre de Jean-Claude Passeron », Revue française de science politique, vol.42, n°5, octobre 1992, pp. 880-884.

(6) Voir notamment Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité. Cours du collège de France, 2000-2001, Raisons d’agir, 2001.

(7) Les excès de cette fougue militante en faveur du livre de Todd et les aveuglements de l’admiration sont clairement exprimés dans un texte postérieur, où présentant Todd comme tout à la fois « un scientifique » et « un artiste », Anne Verjus va, sans crainte du ridicule, jusqu’à comparer les critiques de Todd à Salieri et Todd lui-même à Mozart dans le film de Milos Forman Amadeus (1984)…voir Anne Verjus, « Des vérités contestées : quelle utilité ? », Espaces réflexifs, 30 juin 2015.

(8) Anne Verjus, « Comment décrire ce qui n’a pas d’existence reconnue ? (1) », Espaces réflexifs, 8 juin 2015.

(9) Norbert Elias, Engagement et distanciation (1e éd. : 1983), avant-propos de Roger Chartier, Fayard, 1993.

(10) Voir, entre autres, Philippe Corcuff, « Le savant et le politique », revue en ligne de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française SociologieS, 6 juillet 2111 ; Bertrand Geay, « Engagement et réflexivité. Enquêter sur le militantisme », SociologieS, 2 novembre 2015 ; ou Lilian Mathieu, « Sociologie des engagements ou sociologie engagée ? Sur quelques problèmes axiologiques qui se posent à la sociologie des mobilisations », SociologieS, 2 novembre 2015.

(11) Pour une synthèse, voir Ilana Löwy, « Universalité de la science et connaissances "situées" », dans Delphine Gardey et Ilana Löwy (éds.), L’invention du naturel. Les sciences et la fabrication du féminin et du masculin, Éditions des archives contemporaines, 2000, pp.137-150.

(12) Voir notamment Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, La Découverte, 1993.

(13) Pour une critique épistémologique du scientisme en sciences sociales, en particulier en ce qui concerne les présupposés, voir Philippe Corcuff Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs, La Découverte, collection « Bibliothèque du MAUSS », 2012, notamment les chapitres 5, 6 et 9.

(14) Anne Verjus, « Comment décrire ce qui n’a pas d’existence reconnue ? (2) », Espaces réflexifs, 14 juin 2015.

(15) Je mets le conditionnel, car la position de classe des universitaires et des chercheurs est disputée dans les sciences sociales : fraction du prolétariat (en tant que salariés face au Capital) pour nombre de marxistes, fraction dominée (en tant que détentrice du capital culturel) de la classe dominante (la fraction dominante possédant le capital économique) pour Pierre Bourdieu… ou membres des « classes moyennes éduquées » pour Anne Verjus, se situant en quelque sorte entre les deux.

(16) Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », La Découverte, 2013.

(17) Reprise sur Mediapart le 11 janvier 2016 : « Après Charlie (2) : leurres et risques du communautarisme ».

(18) Voir « Philippe Corcuff quitte Charlie Hebdo », communiqué de presse, site Bellaciao, 3 décembre 2004.

(19) Voir le travail journalistique de Joseph Confavreux et de Marine Turchi pour la Revue du Crieur (n° 2, octobre 2015) et Mediapart : « Aux sources de la nouvelle pensée unique : enquête sur les néorépublicains », 27 octobre 2015.

(20) Dans Philippe Corcuff, Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2014.

(21) Pour un panorama, voir Philippe Corcuff, Les nouvelles sociologies. Entre le collectif et l’individuel (1e éd. : 1995), Armand Colin, collection « 128 », 2011, 3e édition.

(22) Voir Fabien Jobard, « La troublante séduction de Dieudonné », Mediapart, 22 janvier 2014, et Philippe Corcuff, « Les chevaliers Jedi de la sociologie », Le Huffington Post, 19 novembre 2015.

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