Guide de survie existentielle en milieu académique: de la police du ressentiment

Comment éclairer, à propos de la critique hargneuse de mon livre « Pour une spiritualité sans dieux » (2016) par Jérôme Lamy dans le Carnet Zilsel (18 juin 2016), des pans peu visibles des souffrances existentielles et des aigreurs cumulées dans les milieux académiques de notre pays aujourd’hui. Des bribes de socio-psychologie impliquée et « chaude » de l’« homo academicus » français actuel.

Guide de survie existentielle en milieu académique : de la police du ressentiment. Le cas Jérôme Lamy et Zilsel

  

« Infliger d’un simple geste (comme un garçon qui déculotte son copain devant l’équipe adverse) une humiliation publique, une honte cataclysmique - c’est l’un des plaisirs universitaires les plus purs. »

Zadie Smith, De la beauté (On Beauty, 2005)

 

«  Il n’est pas drôle de découvrir qu’on a été escroqué. C’est encore pire quand on découvre qu’on est soi-même l’escroc. »

James Lee Burke, Lumière du monde (Light of the World, 2013)

 

 « Ces expériences sociales et politiques de mon époque ont eu une influence tout à fait décisive sur moi. L’idée selon laquelle un sociologue apprend principalement dans les livres d’autres scientifiques, sociologues, philosophes me paraît erronée. […] Ce que je veux simplement souligner, c’est qu’un sociologue, tout particulièrement, n’apprend pas seulement dans les livres ; et quand il apprend dans les livres, il apprend souvent que ces livres se trompent ou sont insuffisants. »

Norbert Elias, « Un parcours dans le siècle », entretien d’octobre 1987

 

Jérôme Lamy, né en 1976, soutient en décembre 2004  une thèse d’histoire des sciences à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), sous la direction de Dominique Pestre, et en novembre 2014 une habilitation à diriger des recherches en sociologie, sous la tutelle de Laurent Willemez. Il obtient en 2016 son premier poste au CNRS en sociologie à l’âge de 40 ans. Depuis sa création en novembre 2013, il est coordinateur, avec Arnaud Saint-Martin, chercheur en sociologie au CNRS, du Carnet  Zilsel sur internet (https://zilsel.hypotheses.org/). Depuis son lancement en janvier 2017, il est co-directeur de la publication, toujours avec Arnaud Saint-Martin, de la revue papier Zilsel publiée par les Editions du Croquant. Le Carnet Zilsel se présente comme un espace de critique scientifique :

« L’ambition centrale du carnet de recherche Zilsel sera de rendre compte des façons de concevoir les sciences, les savoirs et les techniques d’un point de vue qui emprunte à la fois à l’histoire, à la sociologie, à l’anthropologie et à la philosophie. Il s’agit, à travers ce prisme clairement interdisciplinaire, de faire droit aux analyses que les sciences humaines et sociales et la philosophie peuvent produire sur les connaissances savantes, leurs moyens de production et les conditions de leur mise en circulation dans l’espace social. » (« Ceci n’est pas un manifeste », https://zilsel.hypotheses.org/a-propos)

La revue papier semestrielle Zilsel « prolonge et complète l’expérience éditoriale du Carnet Zilsel » (https://zilsel.hypotheses.org/2760).

Le 18 juin 2016 paraît dans le Carnet Zilsel sous la plume de Jérôme Lamy une violente diatribe, au titre il est vrai amusant, contre mon petit essai Pour une spiritualité sans dieux (1) : « Esprit es-tu las ? » (2). Ce n’est pas la première fois que le Carnet Zilsel publie un compte-rendu d’ouvrage qui déborde largement, par son agressivité, l’écriture traditionnellement plus nuancée des recensions proprement scientifiques. Vincent-Arnaud Chape, Jérôme Lamy et Arnaud Saint-Martin y avaient déjà consacré une note de lecture belliqueuse au livre du sociologue et philosophe engagé Geoffroy de Lagasnerie, Juger. L’État pénal face à la sociologie (Paris, Fayard, 2016) (3). La recension de mon livre apparaît plus violente rhétoriquement que celle visant le livre de Geoffroy de Lagasnerie. Comme si la non-réaction au sein du monde académique vis-à-vis d’un premier compte-rendu acrimonieux autorisait à aller crescendo dans le relâchement vis-à-vis des habitudes scientifiques de jugement des productions des pairs. 

De la résistance à l’indignisation publique à une esquisse de socio-psychologie des comportements académiques

Comment passer d’une mésaventure personnelle à la formulation de quelques hypothèses générales quant à quelques dérèglements du milieu académique en Sciences de l’Homme et de la Société (SHS) et à de possibles aggravations ? C’est un des paris principaux de ce texte prenant appui sur une longue expérience intérieure de ce milieu.

La recension de Jérôme Lamy se présente comme un concentré d’invectives plus ou moins infamantes : « sans enquête, sans méthode, sans rigueur, voici la fast-sociology (ou plutôt fast-philosophy) », « mollasson », « un pseudo-œcuménisme théorique », « une théorisation indigente », « un déni de travail sociologique (ou philosophique) », « karaoké philosophique », « artifice grossier », « risibles contorsions », « ce verbiage faussement distant ne sert qu’à reconduire des truismes », « l’auberge espagnole de la référence », « collection désuète de fiches de lectures », « des truismes abyssaux », « aphorismes sans fond », « argument démagogique », « paresseuse et laborieuse présentation d’auteurs et de théorisations variés », « rien de plus funeste », « pseudo-ouverture », « pseudo-bienveillance », « un ouvrage dilettante », « une dénégation des sciences sociales »…La note de lecture prend alors la forme du combat de la supposée vraie Science (incarnée par Jérôme Lamy et Zilsel) contre la prétendue fausse science trafiquée (mon livre). Par ailleurs, quarante ans de militantisme de terrain (depuis 1976) dans des organisations politiques, des syndicats et des associations, principalement en province (ma première grève remontant même au collège en 5e en 1973 à Chalon-sur-Saône), sont balayés d’un trait de plume assassine avec une légèreté ultramondaine : « le pôle radical-chic d’un spectre essayiste ». Des milliers d’heures de réunions, de manifestations, d’actions diverses, de collage d’affiches, de distribution de tracts, deux jeûnes de solidarité (l’une dans la Tunisie de la dictature de Ben Ali en octobre 2002 avec un opposant altermondialiste tunisien, l’autre en février 2007 à Lyon avec un conseiller principal d’éducation de mon syndicat SUD Education), de participation à la mise en place et au fonctionnement d’universités populaires à Lyon et à Nîmes, etc. rabattues sur du « radical-chic ». Comme si la supposée vraie Science disait, en plus de ses Lumières sociologiques et philosophiques, le vrai Engagement !

Mon texte se présente d’abord comme une défense argumentée de ma dignité intellectuelle (et aussi militante) face à un crachat public. Partant, il esquisse une socio-psychologie à visée plus générale des blessures de la reconnaissance et des déchaînements du ressentiment que tendent à générer aujourd’hui les institutions universitaires et de recherche en France, en tout cas dans le domaine qui m’est familier des SHS. Cette esquisse puise dans mon expérience interne de ces milieux depuis environ trente ans, à partir de mon inscription en thèse de sociologie à l’automne 1985 à l’EHESS. La démarche appelée ici socio-psychologie suppose de mettre en relation des tendances psychologiques et des contraintes sociales. Elle a des parentés avec « la sociologie psychologique », en tant qu’exploration des « plis singuliers du social », conceptualisée par Bernard Lahire (4). Comme pour cette dernière, la socio-psychologie traite le personnel, dans sa singularité même, dans le cours de relations sociales et notamment à travers des nœuds tissés avec des structures sociales. Je ne proposerai pas une véritable enquête socio-psychologique sur l’homo academicus en France, mais, en m’appuyant sur des observations participantes de longue durée, j’avancerai quelques hypothèses exploratoires dans la perspective de telles enquêtes, qui sont malheureusement fort rares, en dehors de la thèse de sociologie clinique de Laurence Viry sur Le monde vécu des universitaires. Ou la République des Egos (5).

L’esquisse de socio-psychologie proposée se veut à la fois critique et compréhensive, en ne se réduisant alors pas à une logique dénonciatoire.  Pour mieux comprendre, cette différence, un détour par la littérature peut être utile. Á propos des milieux universitaires, un roman a incarné une dénonciation aux parfums cyniques tentée par les aigreurs du ressentiment : Un tout petit monde du Britannique David Lodge (6). Deux extraits apparaissent typiques de cette posture, où la mise en cause de mécanismes institutionnels est surtout une façon de stigmatiser les « chers collègues » (bref « les autres ») :

- « Eh bien, bonhomme, vous avez déjà appris la première règle de tout congrès. Ne jamais aller aux conférences. Sauf si c’est vous le conférencier, bien sûr. Ou si c’est moi évidemment, ajouta-t-il après un instant de réflexion. » (7)

- « une des lois fondamentales du monde universitaire : il était impossible d’être excessif lorsqu’on voulait flatter ses pairs. » (8)

Une telle posture de dénonciation des « chers collègues », tendant à mettre à l’abri l’énonciateur de la dénonciation comme les lecteurs qui en savourent les acidités, n’est vraisemblablement pas pour rien dans le relatif bon accueil du livre chez les universitaires français à sa sortie.

Un autre roman britannique, De la beauté de Zadie Smith(9), a exprimé une autre tonalité critique, que l’on pourrait qualifier de tendre ironie, en tant qu’équivalent littéraire d’une critique compréhensive en sciences sociales. C’est le cas, par exemple, dans la mise à distance de l’ironie standardisée pouvant servir de protection dans le milieu :

« Elle eut du mal à se frayer un chemin à travers cette ironie froide et monotone que Zora et ses amis semblaient tant apprécier. » (10)

Ou en mettant l’accent sur ce qui échappe aux personnages :

« Ni l’un ni l’autre n’avaient voulu que les choses se déroulent ainsi. Mais c’est ainsi qu’elles se déroulaient. L’un et l’autre avaient eu d’autres intentions » (11).

Et les traits les plus caustiques – comme la caractérisation de « l’humiliation publique » d’un pair comme « un des plaisirs universitaires les plus purs » (12) – sont contrebalancés par la place prise par une « douce perplexité » (13).

Á la fois défense publique d’une dignité professionnelle et éclairage socio-psychologique quant aux comportements académiques dans les SHS : ce texte hybride pourrait constituer, partant, en particulier pour les plus jeunes générations intellectuelles qui n’ont pas encore solidifié une certaine carapace via une longue immersion au sein des sociabilités universitaires, un guide de survie existentielle parmi les doutes, les angoisses, les frustrations et les blessures prégnantes dans ce petit monde. Je pense notamment à ceux qui souhaiteraient associer un souci du travail intellectuel bien fait et des engagements citoyens sans être intimidés, voire paralysés, par des mises en demeure scientistes emplies d’aigreurs davantage que de rigueur, à la manière de la recension de mon petit livre par Jérôme Lamy dans le Carnet Zilsel. Mon texte sera long, peut-être trop long pour les adeptes des polémiques pressées : il est toujours plus long de démonter de manière argumentée un texte que de démolir de façon superficielle un livre, d’autant plus quand on essaye de resituer ce démontage dans un contexte historico-professionnel et d’esquisser des pistes alternatives afin de ne pas désespérer complétement des débats intellectuels.

Réagir ou ne pas réagir ? That is the question

La plupart des collègues à qui j’en ai parlé m’ont conseillé de ne pas réagir. Il n’est certes pas facile de savoir quoi faire face à de telles invalidations à tonalités insultantes. Fin juin-début juillet 2017, j’avais simplement réagi de manière ironique sur une liste internet professionnelle, celle de l’ANCMSP (Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique). Mais depuis j’ai eu une série demandes d’explications de la part de non-universitaires qui tombaient par hasard sur le compte-rendu. J’ai alors finalement décidé, après des hésitations et bien du retard (mais régulièrement des personnes découvrent le texte de Jérôme Lamy sur internet et m’interpellent), d’apporter une réponse argumentée, et cela pour plusieurs raisons associées :

- pratiquement, pour ne pas à avoir à répondre à chaque fois aux demandes nouvelles d’explications : il suffira dorénavant de fournir le lien de ce texte ;

- parce que les blessures individuelles de la reconnaissance sont fort présentes implicitement et de manière disséminée dans la quotidien académique, mais il apparaît tabou d’en faire un objet de discours public raisonné ; c’est d’ailleurs un des constats principaux de la thèse déjà cité de Laurence Viry (5) ;

- parce que les dynamiques socio-psychologiques de l’aigreur professionnelle ne font guère l’objet d’analyses distanciées ; encore une fois la thèse de Laurence Viry constitue une exception (5) ;

- parce que les débats contradictoires argumentés sont trop peu présents dans les espaces universitaires ;

- parce que l’on peut récuser les évaluations hiérarchiques-mandarinales et/ou néomanagériales des activités des enseignants-chercheurs et des chercheurs, qui peuvent d’ailleurs se combiner pour la bureaucratie de marché qui apparaît constituer l’horizon des réformes universitaires depuis une dizaine d’années (14), tout en considérant que rendre compte publiquement de notre travail d’agent d’un service public est légitime.

 

Comment en perdre son latin : une critique non scientifique d’un livre non scientifique au nom de la Science

Le paradoxe de la recension par Jérôme Lamy de Pour une spiritualité sans dieux, au-delà des invectives qui la truffent, est de manquer son objet, tout en illustrant ce qu’il dénonce : un abaissement périlleux de la logique de rigueur des sciences sociales, et cela, second paradoxe, au nom même de la défense de cette rigueur. En se fourvoyant sur son objet, Jérôme Lamy invalide largement ses critiques, mais il offre un exemple, à étudier dans les séminaires de recherche, de profond relâchement des contraintes d’argumentation pesant sur des textes exhibant leur qualité scientifique.

Une bévue quant à l’identification du livre invalidant la démarche générale de la recension

Pour une spiritualité sans dieux dérogerait, selon Jérôme Lamy, tout à la fois aux canons de l’enquête sociologique, de la théorisation en sciences sociales et de la construction philosophique (ce dernier point est répété à plusieurs reprises, mais peu développé, tant les compétences de Jérôme Lamy en matière de philosophie apparaissent évanescentes, peut-être attachées implicitement à un supposée omniscience émanant de sa personne ?). Or, mon livre, comme d’autres essais que j’ai publiés ces dernières années, ne se présente pas, explicitement, comme un livre de sociologie et de philosophie de type universitaire, mais comme un essai grand public proposant une exploration spirituelle personnelle, mais en puisant, pour nourrir mes réflexions, quelques ressources chez des philosophes et chez des sociologues. Ce qui relève de mes compétences professionnelles. Je caractérise d’ailleurs le registre hybride du livre au début de l’introduction :

« Ces tâtonnements spirituels prendront appui sur des savoir professionnels dans mes disciplines universitaires de références que sont la philosophie politique et la sociologie, mais s’efforceront d’être accessibles au plus grand nombre dans la tradition des universités populaires auxquelles je participe. Plus, ce court essai voudrait s’inscrire dans la double perspective émancipatrice de la transformation de soi et de la transformation du monde. » (p. 9)

Ce passage est déformé par Jérôme Lamy afin de justifier une bévue qui apparaît avoir alors une composante volontaire :

« arguer (notamment p. 9) d’un recours aux "disciplines universitaires" que sont la sociologie et la philosophie politique signifie très clairement que l’auteur se situe dans l’espace contraignant des règles académiques ».

Pour une spiritualité sans dieux est d’ailleurs classé dans les ouvrages et articles « généralistes » situés à la fin du CV réalisé pour mon laboratoire de recherche, le CERLIS, venant après les articles et les ouvrages scientifiques (voir http://www.cerlis.eu/wp-content/uploads/2015/12/Philippe-Corcuff-CV-Publications-actualisation-CERLIS-janvier-2017.pdf). Ce livre et une série d’autres de mes productions intellectuelles participent donc d’un registre hybride qui, outre ses fonctions politiques, personnelles et/ou spirituelles, contribue à diffuser des éléments de culture philosophique et sociologique dans un public plus large que les pairs universitaires et les étudiants. La recension de Jérôme Lamy qui parle d’un autre livre qui n’existe pas pour l’instant – un livre de sociologie de la spiritualité – s’en trouve donc invalidée, par défaut d’objet.

Redoublement de la bévue : le statut des chansons dans le livre

La bévue quant à l’identification de mon livre est redoublée au début de la recension de Jérôme Lamy par une bévue quant à une partie de l’introduction qui prend d’importantes proportions dans sa critique. Ainsi des chansons populaires sont utilisées dans neuf pages (sur vingt et une) de l’introduction. Il est reproché à ces pages de déroger au « travail sérieux, documenté et précis de chercheurs en sciences humaines et sociales (et aussi en littérature) sur la façon dont les chansons sont produites, les types d’écriture retenus pour fabriquer des succès, les modalités de réception… » Or, il ne s’est jamais agi, dans le cadre de cette introduction, de proposer la visée monumentale d’une histoire et d’une sociologie de la chanson française, sous le double plan de la création et de la réception. De manière immensément plus modeste, je me proposais d’y trouver quelques indices de la présence du questionnement sur le sens (ce que je j’appelle dans le livre « spiritualité » en un sens non nécessairement religieux) dans les expériences ordinaires : « en montrant leur importance dans la vie quotidienne » (p. 9), « en particulier à travers nos conversations les plus banales » (p.12). Par ailleurs, les pages introductives consacrées aux chansons représentent 10% du volume du livre et près du quart du compte-rendu de Jérôme Lamy.

La critique de Jérôme Lamy manque donc sa cible. Cependant, si elle ne nous apprend pas grand-chose sur ce livre là, au profit d’un livre imaginaire, elle éclaire certaines méthodes douteuses utilisées par l’auteur de la critique dans un texte à visée supposée « scientifique » ; méthodes douteuses qu’il prétend paradoxalement mettre en cause chez moi, tel un arroseur arrosé.

Jérôme Lamy ou l’arroseur arrosé

La recension de Jérôme Lamy  illustre « la fast-sociology », ou  « dénégation des sciences sociales », et « la fast-philosophy » dont il affuble mon livre. Bref elle prend une forme « dilettante » qui m’est reprochée. Petite revue des défaillances de la grenouille critique qui se voulait aussi grosse que le bœuf de la vraie Science :

* Dès le départ s’exprime une incohérence intellectuelle : accorder de l’importance par un compte-rendu à ce qui est réduit à n’être rien. Jérôme Lamy écrit ainsi : « Si l’on s’est décidé à faire une recension critique du livre de Corcuff, ce n’est pas tant qu’il mérite une attention particulière ».

* Perce explicitement à un moment une logique policière et judiciaire davantage que proprement intellectuelle : « On abordera le petit livre comme la pièce à conviction d’une pratique qui, à l’heure où les sciences sociales sont régulièrement remises en cause par les journalistes mal formés et les "responsables" politiques, contribue un peu plus encore à décrédibiliser le travail (certes un peu austère et laborieux) d’enquête, de théorisation et d’analyse qu’elles promeuvent. »

* Une généralisation incontrôlée est attribuée à mes analyses : « la généralité abusive du propos ». C’est en même temps ce que fait Jérôme Lamy sur moi : « Cette fascination fétichiste pour les Grands Auteurs et les pop stars de la philosophie est d’ailleurs une constante du livre (comme de toute la production de Corcuff). » Où est-il proposé une analyse systématique, notamment statistique, de « toute » cette production ? C’est même à un moment le tout de ma personne, dans une supposée essence louche, qui est visé, et pas seulement mes écrits : « comme on ne se refait pas »… On pense ici à l’esquisse de sociologie du conflit avancé par Georg Simmel au début du XXe siècle, quand une « différence sur un point particulier » conduit à une stigmatisation « dans tous les domaines éthiques, personnels, intérieurs ou extérieurs » (15). Je suis en désaccord avec tel ou tel point de ton analyse, mais, dans une logique de boule de neige, tu dois être un « escroc » ou un « traître » sur tous les plans…

Une telle logique de généralisation hâtive ne participe pas simplement à dénigrer l’ensemble de mes écrits et de ma personne, mais alimente aussi en positif le travail dans ce cas bâclé de Jérôme Lamy : « les théologiens » en général (comme si d’ailleurs c’était les seuls et les mieux placés pour parle d’agnosticisme !) formuleraient un point de vue sur l’agnosticisme invalidant le mien. Or…un seul théologien est cité dans un article de 2007. Quand on connaît l’importance des controverses théologiques dans l’histoire, faire du texte d’un théologien en 2007 le représentant de l’ensemble des théologiens sur une question, c’est peut-être abusif, non ? Pour ma part, il n’y a aucune raison que le constat de la logique peu sérieuse de Jérôme Lamy dans ce compte-rendu là déborde sur un jugement négatif quant à ses productions scientifiques, qui peuvent être de bonne qualité, malgré cet écart localisé vis-à-vis de la rigueur intellectuelle.

* Une incohérence argumentative s’exprime quand Jérôme Lamy avance : « Or, que l’idée de chercher un sens à l’existence puisse ne pas passer par une quête spirituelle ne semble pas effleurer l’esprit de Corcuff. » Cependant, le spirituel est justement caractérisé dans le livre comme… « une quête de sens » (p. 11). La phrase de Jérôme Lamy deviendrait alors tautologique si on la retraduit dans les termes du livre : « Or, que l’idée de recherche spirituelle puisse ne pas passer par une quête spirituelle ne semble pas effleurer l’esprit de Corcuff. » Voilà une belle percée scientifique et philosophique contre « la fast-sociology » et « la fast-philosophy » !

* Il n’y pas de critique argumentée et précise des erreurs qui seraient les miennes dans l’usage que je fais de textes philosophiques et sociologiques. On a plutôt affaire à une invalidation a priori sur le mode de l’évidence ajusté à un rapport mondain (ou bhlisé) aux textes : par exemple « citer Wittgenstein ça fait toujours bien, même si c’est pour dire n’importe quoi »…On n’en saura pas plus sur le pourquoi et comment du « n’importe quoi » à propos de Ludwig Wittgenstein (16), comme dans les cas cités de Ralph Waldo Emerson (16), de Maurice Merleau-Ponty (17) et de Pierre Bourdieu (18).

* On trouve aussi dans cette recension de Jérôme Lamy un amalgame, sur le mode de l’évidence, entre des éléments qui n’ont pas grand-chose à voir : la critique de l’élitisme dans la formulation de réponses personnelles et collective au sein d’espaces démocratiques (p. 21) serait contradictoire avec le fait de considérer qu’il y aurait de « grands philosophes » (comme Axel Honneth, p.77) dans les espaces intellectuels à partir de critères proprement intellectuels. Comme si on ne pouvait pas récuser les hiérarchies dans les cadres démocratiques tout en admettant des hiérarchies de compétences dans les professions intellectuelles, comme on admet des différences de compétences professionnelles chez des ouvriers, des artisans ou des techniciens !

* Jérôme Lamy y critique une thèse qui ne se trouve pas dans mon livre : « Et qu’il faille faire du spirituel le point de rencontre de toutes les formes d’espérance paraît pour le moins douteux. »

* On repère également des incompréhensions théoriques liées à une lecture trop rapide et uniquement à charge : ainsi parler d’« immanence à boussole » renverrait nécessairement au « goût des absolus », absolus contre lesquels est justement construite la notion…d’« immanence à boussole ». L’incompréhension est parfois adossée à une méconnaissance retournée en arrogance intellectuelle :

- à propos de la différence entre la logique du dépassement des contradictions dans une dialectique d’inspiration hégélienne et la primauté donnée par Pierre-Joseph Proudhon aux antinomies dans sa critique de cette dialectique (19), ce qui conduit Jérôme Lamy à une confusion entre la perspective proudhonienne et une position intellectuellement centriste ;

- quand il écrit à propos de mes références à Maurice Merleau-Ponty que « les thèses phénoménologiques, ont au contraire fait de l’histoire un obstacle », il ne semble pas savoir que l’histoire joue justement un rôle important dans la démarche phénoménologique de Merleau-Ponty (17). Il s’en tient alors, dans une logique bhlisante, à des idées vagues sur les rapports entre la phénoménologie en général et l’histoire.

* Des déformations s’expriment aussi dans cette recension. Ainsi le livre défend une orientation méthodologique basée sur un argument démocratique : « Si l’intellectuel professionnel que je suis veut prendre vraiment au sérieux le double horizon idéal, à la fois démocratique et libertaire, d’autogouvernement de soi et d’autogouvernement des collectivités humaines, il ne peut pas proposer des solutions que les autres n’auraient plus qu’à adopter. Il peut tout au plus fournir un appui méthodologique dans la formulation des questions et des problèmes. Il s’agit modestement de mettre à disposition des outillages susceptibles d’aider des individus et des groupes – ceux qui souhaitent s’en saisir – à bâtir leurs propres réponses. »  (p.21) Ce qui est tronqué par Jérôme Lamy qui écrit : « Et l’auteur de tenir un discours dans un livre (qui plus est dans sa propre collection (20)) pour expliquer qu’il ne tient pas vraiment un discours et que chacun doit trouver sa voie – "c’est mon choix", en somme. » Comme si la formulation des questions et des problèmes ne constituait pas un… « discours ». On doit noter au passage l’ethnocentrisme de classe porté par l’ironie vis-à-vis de « c’est mon choix ».

* Enfin, on remarquera un faible souci des faits et une faible réflexivité critique quand une défaillance est pointée sur ce plan. Dans une première version, le compte-rendu de Jérôme Lamy m’attribuait faussement une phase enthousiaste à propos du Pape François, qui aurait été prononcée lors de l’émission Du grain à moudre sur France Culture le 13 mai 2016 : « Aujourd’hui, il y a peu de figure qui peuvent donner des repères, le Pape François est devenu une sorte de conscience mondiale ». En fait, cette phrase est du directeur de la rédaction du magazine La Vie, Jean-Pierre Denis, pendant la même émission. Cette erreur d’attribution a été initialement faite par un tweet d’un collaborateur de France Culture au cours de l’émission (voir https://twitter.com/grain_a_moudre/status/731164820276412416); la phrase reproduite dans le tweet n’est d’ailleurs pas une transcription littérale de ce qu’a dit Jean-Pierre Denis (transformé par erreur en P. Corcuff) mais une sorte de résumé. S’il avait vérifié sa source, Jérôme Lamy se serait aperçu de l’erreur (voir https://www.franceculture.fr/emissions/du-grain-moudre/du-grain-moudre-vendredi-13-mai-2016 à environ 29 mn 20 ; mon point de vue, fort différent, sur le Pape François se situant à environ 26 mn 20). Il a préféré la profondeur de la pensée-Twitter - et d’ailleurs en général les deux animateurs de Zilsel sont très présents sur twitter, outil que, comme Facebook, je n’utilise pas. Mais il n’en est pas resté là. J’ai signalé l’erreur dans un message sur la liste internet de l’Association Nationale des Candidat aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP) du 27 juin 2016. L’erreur a alors été corrigée sur le Carnet Zilsel, mais en rajoutant un peu de fiel supplémentaire à mon égard : « Aujourd’hui, il y a peu de figure qui peuvent donner des repères, le Pape François est devenu une sorte de conscience mondiale ». Jean-Pierre Denis, honteusement attribué à Philippe Corcuff dans la version 1.0 du billet (source : Tweet depuis le Grain à moudre, France Culture, 13 mai 2016. » Dans un message à la liste de l’ANCMSP du 2 juillet 2016, Arnaud Saint-Martin s’attribue la paternité de l’erreur (mais il a fallu toutefois que Jérôme Lamy l’avalise). Cette reconnaissance d’une implication directe dans ce compte-rendu comme sa défense plus générale du compte-rendu dans le même message à la liste de l’ANCMSP indiquent que ce texte a bien été réalisé sur la base d’un accord entre les deux animateurs de Zilsel. La désinvolture bhlienne pour les faits vérifiés et vérifiables fait-il partie de la vraie Science incarnée par Zilsel ?

Au final, on a dans cette recension de Jérôme Lamy publiée dans le Carnet Zilsel une forte accumulation de fautes quant aux repères minimaux de la rigueur scientifique dont il se réclame, et que par-dessus le marché il me reproche dans le même texte. Faites ce que je dis, pas ce que je fais !

Et pourtant il était pleinement légitime de critiquer Pour une spiritualité sans dieux !

Bien sûr, comme toute production intellectuelle, Pour une spiritualité sans dieux est un livre critiquable. Mais une critique pour ce qu’il est : un essai personnel sur les questions spirituelles. Cette critique pourrait avoir différentes dimensions :

- Comme tout essai, il est justiciable d’une critique de la cohérence de ses arguments.

- Ce qu’il avance ne doit pas contredire des faits observables.

- On peut mettre en cause des lectures erronées des auteurs qui y sont utilisés.

- On peut le comparer avec les essais situés sur le même terrain pour savoir s’il apporte quelque chose de nouveau. Le livre amorce lui-même cette comparaison (pp. 32-36) en critiquant un ouvrage du philosophe André Comte-Sponville intitulé L’Esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans dieu (1e éd. : 2006).

Jérôme Lamy ne fait rien de cela et gâche ainsi la critique légitime et même nécessaire (comme avancerait-on intellectuellement si les faiblesses de nos analyses n’étaient pas pointées ?) de mon livre. Ce faisant, il exprime involontairement des problèmes plus généraux travaillant le milieu académique.

Hypothèses pour circuler du général vers le singulier : des mécanismes du ressentiment académique en France aujourd’hui au cas Jérôme Lamy

Pourquoi tant de haine ? Pourquoi cet abaissement de la science au nom de la vraie Science ? Je ferai l’hypothèse que cela a à voir avec des troubles socio-psychologiques assez répandus dans le milieu de l’université et de la recherche - en tout cas dans les SHS que je connais par une longue implication - qui eux-mêmes seraient favorisés par certaines caractéristiques des institutions académiques. On ne doit pas prendre cet aspect comme la cause mécanique et unique de produits singuliers comme la recension de Jérôme Lamy, mais comme une des conditions sociales de possibilité de ce type de comportement et comme un des facteurs se combinant de manière spécifique à d’autres facteurs dans le cours d’un itinéraire personnel. Le personnel ne serait pas, dans ce cadre, une illustration du général, mais le général serait une composante du personnel. Plus précisément, il y aurait des réponses personnalisées à des contraintes sociales générales, et ces réponses auraient des ressemblances au moins partielles. 

Blessures de la reconnaissance, envie et ressentiment dans le monde universitaire

Comme je l’ai déjà dit, la thèse de Laurence Viry sur « le monde vécu des universitaires » pointe une série de problèmes associés dans cet univers professionnel (5) qu’elle qualifie de « phénomènes socio-psychiques transversaux » (chapitre 11) : « souffrance psychique et social » (p.14), « relations de suspicion » et « déconsidération envers ses propres collègues » (p. 83), « le besoin de reconnaissance » et « l’envie » (p. 293), « l’envie peut devenir obsédante et ronger l’enseignant » (p. 293), « climat de compétition » (p.297), « la recherche incessante et insatiable de signes de reconnaissance » (p. 301), « une certaine rancœur » (p. 302), « la peur de manquer de visibilité (p. 307), « blessure narcissique » (p. 308), « jalousie envers les pairs » et « mépris » (p. 308), « et même de haine » (p. 309), « un ressentiment pouvant alors renforcer son envie de détruire l’autre » (p. 323). Le cas du ton pris par la recension de Jérôme Lamy n’est donc pas extraordinaire pour Laurence Viry : « j’ai souvent entendu des propos envieux teintés de haine envers des collègues ayant un meilleur statut ou une meilleure visibilité, une plus grande notoriété » (p. 324).

Affiner la description et l’interprétation de ces tendances pourrait faire son miel de la constitution d’un idéal-type du ressentiment à partir de l’analyse de Gilles Deleuze inspirée par Nietzsche. Des extraits de Gilles Deleuze sont, de ce point de vue, utiles à une telle confection :

« L’homme du ressentiment est par lui-même un être douloureux : la sclérose ou le durcissement de sa conscience, la rapidité avec laquelle toute excitation se fige et se glace en lui, le poids des traces qui l’envahissent sont autant de souffrances cruelles. Et plus profondément la mémoire des traces est haineuse en elle-même par elle-même. […] Le plus frappant dans l’homme du ressentiment n’est pas sa méchanceté, mais […] sa capacité dépréciative. […] Nous devinons ce que veut la créature du ressentiment : elle veut que les autres soient méchants, elle a besoin que les autres soient méchants pour pouvoir se sentir bonne. Tu es méchant, donc je suis bon » (21).

Cela éclaire nombre de comportements observés en milieu académique sur une trentaine d’années, dont le compte-rendu de Jérôme Lamy.

 

Facteurs institutionnels, structurels et conjoncturels

 

Pour Laurence Viry, l’institution universitaire favoriserait ces tendances « socio-psychiques ». Elle note en particulier à propos du besoin de reconnaissance : « l’institution suscite ce besoin sans le satisfaire » (p. 294) et  l’enseignant-chercheur serait « le produit des envies que le système universitaire fait naître en lui » (p. 312). Un des sources en serait « le manque constaté de régulation et d’évaluation au sein de l’université » (p. 309).

Là aussi on pourrait essayer d’affiner l’analyse. La forte individualisation de la reconnaissance dans le milieu des SHS associée à  la faiblesse des repères partagés quant à l’évaluation de la qualité scientifique, en-dehors de critères quantitatifs contestés (comme le nombre d’articles dans certaines revues ou les citations dans des publications scientifiques), tendent à générer à la fois des attentes mal contrôlées, des frustrations quant à ces attentes (selon le mécanisme sociologique des « frustrations relatives », c’est-à-dire relatives à des attentes socialement constituées (22)) et une forte incertitude quant à sa place dans la hiérarchie légitime des reconnaissances. Les attentes sont d’autant plus avivées qu’une partie de ceux qui souhaitent entrer dans ce métier peuvent être marqués par la figure de l’originalité intellectuelle, incarnée par les noms de grands penseurs desquels on voudrait se rapprocher. Cependant, un certain tabou quant aux attentes de grandeur intellectuelle individuelle les conduit à souvent s’exprimer de manière indirecte et négative dans la dépréciation des « chers collègues ». Les hommes apparaissent plus intensément touchés que les femmes, du fait de la construction scolaire antérieure de l’estime de soi, selon la tendance à la survalorisation masculine de soi et à la dépréciation féminine analysée il y a une vingtaine d’années par Christian Baudelot et Roger Establet (23).

De manière différentielle (le genre étant le plus manifeste dans une observation interne et non systématique du milieu par un de ses membres), les écarts entre les attentes et la reconnaissance perçue peuvent alors être mal vécus par un grand nombre d’universitaires. Laurence Viry note par exemple à propos de l’envie qu’elle « peut tarauder l’enseignant qu’il soit maître de conférences ou professeur, homme ou femme, en ascension sociale ou en stabilité sociale. » (p. 325) On peut être directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et envier les titulaires d’une chaire au Collège de France, ou même être au Collège de France et envier un collègue plus médiatisé.

Une logique plus conjoncturelle vient renforcer ces facteurs structurels chez une partie des nouveaux titulaires de postes académiques : les politiques budgétaires restrictives d’inspiration néolibérale, limitant le nombre de postes créés dans les universités et au CNRS. Ce qui accroît le fossé entre le nombre de titulaires d’une thèse et la poignée qui réussit à avoir un poste. Un volume grandissant de docteurs en SHS ne pourront donc jamais devenir universitaires ou chercheurs. Et une partie des « chanceux » peut mariner dans l’attente, la précarité professionnelle et l’aigreur nombre d’années. C’est justement le cas de Jérôme Lamy : presque douze ans entre sa soutenance de thèse et son premier poste. On serait pour le moins vénère ! L’intéressé le souligne d’ailleurs lui-même dans une mise au point diffusée par Louis Weber (gérant des Éditions du Croquant et membre du Conseil Scientifique d’ATTAC) le 29 décembre 2016 sur la liste internet du Conseil Scientifique d’ATTAC et cosignée par Arnaud Saint-Martin :

« Développés par de jeunes chercheurs en SHS, bien conscients des effets dévastateurs du conservatisme néolibéral à l’œuvre, qu'ils subissent quotidiennement (l'un des fondateurs a été chercheur précaire 12 ans durant avant d'obtenir son poste à l'âge de 40 ans...), le Carnet Zilsel et la revue du même nom… ».

Je ne connais pas précisément la biographie de Jérôme Lamy et je ne peux donc pas prétendre rendre compte sociologiquement et de manière pluridimensionnelle de son parcours et de son rapport aux institutions académiques, dans sa singularité même. Mon hypothèse est simplement que les facteurs généraux, structurels et conjoncturels, que j’ai repérés y ont joué un certain rôle. Ils peuvent être envisagés comme des contraintes sociales dépassant « l’individu dans le temps comme dans l’espace », selon les mots d’Émile Durkheim (24). Ainsi la violence impersonnelle de logiques sociales affectant l’université et la recherche – ce que Pierre Bourdieu a appelé « la "violence inerte" des structures économiques et sociales » (25) - nourrirait une violence personnalisée contre les « chers collègues », et contre soi-même car les aigreurs du ressentiment affectent aussi amplement ceux qui en sont porteurs.

La projection éclairante de Jérôme Lamy sur Edgar Zilsel

 Le rôle attribué à la figure d’Edgard Zilsel (1891-1944), historien des sciences  d’origine autrichienne, par les animateurs de Zilsel constitue un indice allant dans le sens de cette hypothèse. Edgard Zilsel, savant sans poste académique, engagé dans le parti social-démocrate autrichien et dans l’austro-marxisme que cette organisation a incarné, actif dans l’Université populaire de Vienne d’orientation syndicale et socialiste, s’est suicidé lors de son exil aux États-Unis. Son principal ouvrage fut Le Génie. Histoire d’une notion de l’Antiquité à la Renaissance (26). Pour justifier le nom pris par leur entreprise collective, les animateurs du Carnet Zilsel parlent significativement à propos d’Edgar Zilsel d’« une certaine forme d’intransigeance dans l’adversité » (dans « Ceci n’est pas un manifeste », https://zilsel.hypotheses.org/a-propos). Jusqu’à son entrée récente au CNRS, il y a donc des parentés entre l’itinéraire de Jérôme Lamy et Edgar Zilsel.

On peut penser aussi, à cause du livre d’Edgar Zilsel, à la figure du « génie méconnu », qui, dans les problèmes de reconnaissance et d’aigreur au sein lesquels se débattent des secteurs importants du milieu académique en SHS, peut apparaître plus ou moins implicitement comme une protection face aux blessures de l’individualité chez une fraction non négligeable des universitaires.

Par contre, l’engagement public, qui a contribué à entraver l’intégration académique d’Edgar Zilsel, n’apparaît pas clairement chez Jérôme Lamy. Je ne connais pas les engagements de Jérôme Lamy (dans la mise au point du 29 décembre 2016 sur la liste internet du Conseil Scientifique d’ATTAC, les deux animateurs de Zilsel disent qu’ils « s'investissent dans les causes et les luttes les plus minuscules sans fanfaronner » - la publicité des engagements d’Edgar Zilsel, comme par la suite chez Geoffroy de Lagasnerie et moi, en aurait-elle fait un « fanfaron » ?), mais ils n’ont pas le degré de publicité susceptible de faire de l’ombre à la perspective d’une carrière universitaire comme chez Edgar Zilsel. Par contre, la projection fantasmée sur la personne d’Edgar Zilsel pourrait éclairer la prétention à réduire à du « radical-chic » mon propre engagement. Comme si Jérôme Lamy devenait de manière imaginaire Edgar Zilsel dans ses différentes composantes, dont la composante politique, ce qui lui permettrait de porter des jugements sur l’engagement des autres. Pourtant, mon implication publique dans des organisations politiques (depuis quarante ans) et dans le réseau des universités populaires alternatives (depuis douze ans : Université Populaire de Lyon, puis Université Critique et Citoyenne de Nîmes), et ses effets dévalorisants sur mon travail universitaire, a davantage de proximité avec le cas d’Edgar Zilsel…mais sans aucune prétention à un quelconque « génie » !

Geoffroy de Lagasnerie et moi comme boucs émissaires

Que Jérôme Lamy soit vénère, on le comprend. Mais pourquoi contre Geoffroy de Lagasnerie et moi ? On peut livrer ici une hypothèse exploratoire. Alors qu’il était encore en quête d’un poste académique, puis aujourd’hui nouvel entrant au CNRS, il avait et il a besoin de la reconnaissance de l’institution et de ses mandarins. Et pourtant l’aigreur est peut-être trop forte pour ne pas pouvoir s’écouler. Prendre pour cible deux enseignants-chercheurs marginaux par rapport aux pouvoirs académiques, en particulier à cause de leurs engagements publics radicaux, a pu constituer un dérivatif. D’autant plus quand ces deux personnes ont des caractéristiques qui irritent les blessures de la reconnaissance : ils ont un certain accès à l’expression médiatique (surtout dans la presse écrite, qui garde une forte légitimité dans les univers intellectuels bien que sa place globale dans la société recule avec les avancées d’internet et des réseaux sociaux) et à des possibilités éditoriales. Bref, boucs émissaires, nous prendrions paradoxalement pour les pouvoirs académiques dont nous sommes éloignés. Cependant on l’aurait bien « mérité » à cause de notre relative exposition médiatique (fort relative dans l’ensemble des expressions médiatiques, mais importante par rapport à la moyenne des universitaires). L’activité de Jérôme Lamy et de Zilsel sur Twitter et sur Facebook vient renforcer cette hypothèse. Encore une fois la violence impersonnelle des logiques sociales semble se retourner en violence personnalisée. 

Des risques portés par Zilsel dans les univers académiques ou l’ouverture publique des robinets de l’aigreur

Il y a chez les promoteurs de Zilsel une visée de reconnaissance académique du caractère supposé « scientifique » de leur entreprise. Comme souvent, à la fois dans les membres de son comité de rédaction (voir https://zilsel.hypotheses.org/2760) et dans les textes qu’ont déjà publiés le Carnet Zilsel et la nouvelle revue papier, cette entreprise éditoriale s’avère composite, abritant même des hétérogénéités et des contradictions. Cependant, à travers ses deux animateurs, on peut y déceler des tentations et des tendances non exclusives. Si l’on suit ainsi une des pentes de ce collectif à travers l’implication de ses deux animateurs dans les recensions litigieuses du livre de Geoffroy de Lagasnerie et du mien, la reconnaissance académique de cette revue comporte des risques pour le monde de l’université et de la recherche en SHS. 

Hobbes Academicus : de l’officieux au public avec Zilsel ?

S’il y a bien dans le Carnet Zilsel et dans la revue papier des articles légitimes au sein des communautés scientifiques, les deux comptes-rendus concernés nous font déraper vers autre chose. Si des recensions si agressives devenaient acceptables dans des revues scientifiques, le milieu académique se dégraderait un peu plus, en se transformant publiquement en espace hobbesien de « guerre de chacun contre chacun ».

Certes, une tendance hobbesienne est déjà présente dans le milieu, comme le met en évidence l’enquête de Laurence Viry, mais elle reste cantonnée dans l’officieux. L’acidité à l’égard des « chers collègues » peut ainsi se déverser dans des échanges privés, par exemple dans des repas de colloques ou des rencontres de bistrot après les séminaires. L’acrimonie à l’égard de ceux qui ne sont pas là laisse d’ailleurs entendre que cela doit être analogue à notre égard quand nous ne sommes pas nous-même là…Ce qui renforce l’état de prévention réciproque. Il n’est d’ailleurs pas rare que l’on entende dans des conversations privées pas seulement que « untel est un sociologue de médiocre qualité » mais que « untel n’est pas un vrai sociologue ». Et cela ne concerne pas seulement le cas à part de Michel Maffesoli, très largement et légitimement décrié parmi les sociologues depuis qu’il a dirigé et fait soutenir le 7 avril 2001 une thèse de l’astrologue Elisabeth Teissier faisant l’apologie de l’astrologie, et non pas sa sociologie. Par exemple, j’ai pu entendre de la bouche de sociologues : « Alain Touraine n’est pas un vrai sociologue ». Or, quelles que soient les critiques que l’on peut faire aux travaux d’Alain Touraine, et j’en ai fait (27), une telle désinvolture face à une œuvre consistante, associant enquêtes, conceptualisation et inventivité méthodologique, est consternante. D’après ce qu’ont pu me dire des collègues physiciens ou biologistes, ce sont des allégations presque jamais entendues dans leurs disciplines. Or, si des institutions nationales comme le CNRS ou l’AERES (Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) appuyaient une revue comme Zilsel, elles ouvriraient les vannes de la rancœur dans la sphère publique de la recherche. Ce serait soigner le mal par un mal plus délétère encore !

Outre le déversement incontrôlé des aigreurs réciproques, la menace de l’instauration d’une police du ressentiment pourrait restreindre la liberté et le pluralisme académiques. Les procédés rhétoriques d’intimidation autour de la vraie Science unique entraveraient le déploiement de la pluralité des analyses, en tant que contrepoids aux routinisations des concepts et des méthodes comme aux injonctions bureaucratiques et/ou néomanagériales. Car tant le pluralisme théorique que la liberté intellectuelle sont susceptibles de contrecarrer les assoupissements dogmatiques non-conscients en sciences sociales, c’est-à-dire ce que Jean-Claude Passeron a pointé comme « la répétition mécanique d’une ressemblance qui tourne en rond dans un modèle monotone d’interprétation, soustrait par la répétition à toute contre-interrogation comparative des différences » (28).

L’existence de Zilsel est pleinement légitime en tant qu’entreprise hybride entre logique scientifique et style pamphlétaire proche des logiques politiques, pas comme revue scientifique reconnue comme telle par les instances académiques. Ce type de formes hybrides associant des ressources savantes et des composantes polémiques plus ou moins orientées politiquement – que je pratique aussi pour ma part dans une partie de mes interventions publiques – doit toutefois prendre garde à ne pas fusionner logique scientifique et logique politique, mais à les mettre en tension. Dans cette perspective, les ressources scientifiques utilisées peuvent être critiquées, si l’on considère qu’elles relèvent d’un usage déformé, et la polémique politique est redevable de justifications proprement politiques. Le piège est, encore une fois, de puiser dans le répertoire de la rhétorique du pamphlet politique pour se dédouaner des règles d’argumentation scientifique quand on prétend se situer sur un terrain principalement scientifique. C’est une dérive qu’avait déjà pointé Pierre Bourdieu quant à la période althussérienne d’Étienne Balibar :

« ce qui permet de transporter des stratégies proprement politiques sur le terrain des luttes intellectuelles, et de suspendre ainsi, au nom des exigences de la "lutte", toutes les règles écrites qui régissent un champ intellectuel relativement autonome » (29).

Inversement, l’importation de ressources savantes dans le domaine des jugements politiques ne doit pas conduire à ce que les tenants de ces discours n’aient pas à se justifier quant à leurs appuis proprement politiques dans une sorte d’extraterritorialité politique d’une supposée vraie Science omnisciente.

Ce double piège (une style polémique au nom de la vraie Science passant outre les règles de l’argumentation scientifique et l’impensé des appuis politiques) nourri de rancœurs institutionnellement stimulées constitue une tentation à l’œuvre dans Zilsel à travers ses recensions litigieuses. Ici Zilsel est autant symptôme qu’agent de logiques travaillant le milieu académique des SHS en France. D’ailleurs, ce qui n’est qu’une tentation dans Zilsel peut se transformer en danger plus effectif et même poisseux chez d’autres. Ces cas plus caricaturaux renforcent notre prudence quant à une légitimation académique de recensions comme celles du livre de Geoffroy de Lagasnerie et du mien, en ce qu’elle pourrait participer à ouvrir les égouts dans l’espace public de la recherche en SHS.

Frédéric Pierru sur Mediapart : un saut public supplémentaire dans l’insulte 

Un exemple récent nous est ainsi donné de la possibilité que l’acidité publique de Zilsel ne puisse être qu’un avant-goût de breuvages encore plus aigres si des barrières raisonnées et raisonnables ne lui étaient pas opposées.

Frédéric Pierru est sociologue au CNRS (voir http://ceraps.univ-lille2.fr/fr/membres-du-laboratoire/frederic-pierru.html). Il n’est pas du tout question ici de mettre en cause ses travaux proprement scientifiques sur les politiques de santé publique, que je ne connais pas, mais simplement de pointer un dérapage localisé et significatif sur le site Mediapart. Frédéric Pierru est également un soutien de Jean-Luc Mélenchon, lors des présidentielles de 2012 et de 2017 (où il a été un des animateurs du groupe de travail qui a préparé le livret « santé » du candidat : http://www.protectionsociale2017.fr/jean-luc-melenchon-souhaite-sante-accessible-publique-gratuite/). C’est pleinement légitime, mais c’est important à noter puisque mes critiques politiques et publiques à l’égard de certains propos de Jean-Luc Mélenchon n’apparaissent pas sans rapport avec son agressivité à mon endroit.

Les mots utilisés par Frédéric Pierru dans des commentaires d’un texte publié sur mon blog de Mediapart le 28 novembre 2016 (voir https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/281116/oui-oui-au-pays-du-confusionnisme-supertrump-vu-de-gauche/commentaires), et qui portent à la fois sur mon travail intellectuel et sur mon positionnement politique, mettent en évidence que Zilsel peut être amplement dépassé en matière de hargne publique : « raté » (un « raté » à la fois en tant qu’intellectuel et en tant que militant ; c’est sur cette base engageante qu’a débuté « la discussion », et cela est répété à trois reprises), « vous tournez à vide », « la vacuité », « un pseudo-intellectuel qui n'a plus d'idée depuis bien longtemps », générateur de « nausée », « vous dévoyiez l'image des sciences sociales dans l'espace public », « nul », « aucun intérêt », « du verbiage », « prêt à tout, à vendre père et mère pour un peu d’exposition publique », « vous n’avez aucun scrupule mon pauvre homme », « de la branlette » (à propos de mes travaux en théorie sociologique, épistémologie des sciences sociales et philosophie politique)…Il m’accuse aussi d’avoir traité Bourdieu de « complotiste rouge brun » (cela est répété à deux reprises), ce qui est proprement délirant (30).

Par ailleurs, les composantes politiques et scientifiques du jugement tendent à être fondues en un seul bloc, comme si la vraie Science montrait ma « nullité » politique et la Vraie politique montrait ma « nullité » scientifique de manière imbriquée. Car les insultes sur le plan intellectuel sont associées à des stigmatisations politiques, peu soucieuses de cohérence d’ailleurs :  « la gauche pseudo-radicale », « réformisme », « Si vos petits copains du PS, et de ses satellites, n'avaient pas abandonné ces gens en rase campagne, ils ne voteraient pas pour des candidats que vous avez beau jeu de dénigrer » (j’ai été membre du Parti socialiste de 1977 à 1992 – je l’ai donc quitté il y a presque 25 ans ! - en combattant dès le départ, à l’intérieur comme à l’extérieur, dans le mensuel En Jeu animé par Didier Motchane, le tournant social-libéral de 1982-1983).

Par la suite, Frédéric Pierru a retourné l’accusation d’insulte, dans des développements aussi confus, approximatifs, mensongers et agressifs, sur son propre blog de Mediapart : « Philippe Corcuff ou l’injure comme horizon des sciences sociales », 1er décembre 2016, https://blogs.mediapart.fr/pierru/blog/011216/philippe-corcuff-ou-linjure-comme-horizon-des-sciences-sociales.

On entrevoit les progrès qui pourraient être réalisés en matière scientifique si « raté » et « branlette » devenaient des catégories d’évaluation au sein du CNRS…

De l’impasse zilsienne à la perspective d’une réforme intellectuelle et morale du milieu académique

La voie ouverte par les recensions litigieuses de Zilsel se présente donc comme une impasse pour les milieux scientifiques. Deux pistes pourraient, à l’inverse, amoindrir les maux académiques au sein des SHS plutôt que de les aggraver :

- s’efforcer de formuler de manière coopérative, dans un large consensus au sein des communautés universitaires et scientifiques, des repères partagés et pluridimensionnels quant à l’évaluation des activités de recherche et d’enseignement ainsi que des modes démocratiques d’application de ces repères, en rupture avec les logiques mandarinales et/ou néomanagériales ;

- développer les espaces de débat et de controverse dans une logique d’argumentation réglée.

Ce ne sont que deux pistes parmi d’autres possibles dans la logique de ce qu’on appelait au XIXe siècle une « réforme intellectuelle et morale ». 

Ambiguïtés politiques de Zilsel : critique sociale, scientisme et conservatisme

En prenant comme emblème un savant socialiste comme Edgar Zilsel, les deux animateurs du Carnet, puis de la revue papier du même nom, se sont situés sur un terrain directement politique. Autre indice d’une appartenance au camp de la critique sociale : la revue papier est publiée aux Éditions du Croquant, éditeur qui se rattache habituellement aux gauches critiques. Plus, dans une mise au point diffusée sur la liste internet du Conseil Scientifique d’Attac le 29 décembre 2016, ils assurent que leur collectif « se place résolument du côté de la critique de toutes les formes d'autorité et de domination », et ajoutent qu’ils « n'ont pas de brevet de radicalité politique à recevoir ». C’est vraisemblablement à partir de cette double assurance « critique » et « radicale » que Jérôme Lamy a pu balayer mes quarante ans d’engagements d’un « radical-chic » méprisant. Le rapport à la politique de Zilsel à travers ses deux animateurs apparaît cependant plus ambigu, mouvant et composite.

Une pente scientiste-conservatrice 

S’en prendre de manière agressive à deux intellectuels engagés publiquement dans une gauche radicale ne constitue pas de prime abord un gage de radicalité politique, à moins d’expliciter en quoi ils ont dévié de la supposée vraie radicalité politique et quels sont les critères de cette prétendue vraie radicalité politique. D’autant plus quand ce type d’engagement public est peu courant dans le milieu académique, comme c’est le cas aujourd’hui en France. Et surtout quand leur est opposée la vraie Science à laquelle ils auraient dérogé. Car, dans ce cas, cela tend à réactiver une rhétorique corporative actuellement prégnante dans les secteurs dominants du milieu, bien que peu argumentée épistémologiquement (31) et inspirée d’une lecture hâtive de Max Weber (32) : une vision rigide de « la neutralité axiologique », ou neutralité du point de vue des jugements de valeur. L’engagement serait, dans cette perspective, une pollution pour la science.

Cet implicite corporatif et scientiste – le scientisme étant entendu comme l’illusion d’une indépendance des champs scientifiques vis-à-vis des cadres socio-historiques au sein desquels ils sont insérés et distingué de la légitime et nécessaire autonomie du travail scientifique – actif dans les SHS semble ainsi travailler l’arrière-plan de l’invalidation des deux livres incriminés dans le Carnet Zilsel. Contre cette pente, Pierre Bourdieu mettait en garde, dans son cours du Collège de France sur l’État, contre la focalisation académique sur « les adhésions » volontaires (comme l’appartenance à une association, un syndicat ou un parti), alors qu’elles sont les plus « faciles à suspendre » par un effort de distanciation scientifique, en oubliant « les adhérences » non nécessairement conscientes et réfléchies générées au cours de la socialisation, les plus « difficiles à suspendre » (33). Ce serait en quelque sorte se donner un brevet de rigueur scientifique à bon compte, en ne traitant pas la difficulté principale. Par ailleurs, ce scientisme corporatif, en réprouvant les engagements dans la cité, porte une tendance conservatrice par rapport aux ordres sociaux dominants. Dans ce cadre, la pureté de la vraie Science risquerait l’impureté en s’engageant pratiquement dans les désordres du monde. Au plus, le philosophe-roi et le sociologue-roi pourraient dire du haut de leur Aventin ce que devrait être la vraie Politique guidée par la vraie Philosophie et la vraie Sociologie, loin des vaines agitations pratiques des hommes ordinaires.

Cette pente scientiste-conservatrice est redoublée dans le rabattement par Jérôme Lamy d’un registre hybride comme celui à l’œuvre dans Pour une spiritualité sans dieux sur une « décrédibilisation » et « une dénégation des sciences sociales ». En se mêlant à d’autres alluvions, la vraie Science perdrait sa pureté et gagnerait en impuretés. Au contraire, dans une conception ouverte des sciences sociales sur les sociétés dans lesquelles elles sont inscrites, on pourrait envisager de telles hybridations comme participant à rendre plus appropriables une culture philosophique et une culture sociologique par un plus large public. Bref ce serait un plus pour des sciences sociales et une philosophie dont le statut apparaît fragile par rapport aux pouvoirs économiques, politiques et médiatiques.

L’activité dans de tels cadres hybrides a beaucoup occupé mon temps ces dernières années : Université Populaire de Lyon, Université Critique et Citoyenne de Nîmes, collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel codirigée avec Lilian Mathieu jusqu’en janvier 2016, séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation) depuis juin 2013, « atelier philo » dans un cadre associatif à Nîmes depuis juin 2016, notamment. La défense et une appropriabilité plus étendue des rigueurs propres aux savoirs sociologiques et philosophiques ont vraisemblablement davantage besoin de l’exercice patient de cette rigueur dans une ouverture à la société que de déclarations tonitruantes au nom d’une vraie Science pure vue comme une forteresse assiégée qui serait menacée de toutes parts par les impuretés du monde, en utilisant de surcroît des procédés bien peu rigoureux qui seraient justifiés par l’imminence et l’omniprésence des supposées menaces extérieures.

Norbert Elias rappelait opportunément qu’un sociologue n’apprenait pas « principalement dans les livres d’autres scientifiques », mais surtout dans les « expériences sociales et politiques » de son époque (34). C’est ce qui l’a conduit à formuler une épistémologie sociologique basée sur l’équilibre entre engagement et distanciation (35). Autre cas de figure prestigieux dans les sciences sociales : un des pères de l’anthropologie française, Marcel Mauss, par ailleurs militant socialiste, a défendu, dans la présentation de ses titres et travaux au Collège de France, la thèse selon laquelle ses textes sur le mouvement coopératif publiés dans les quotidiens socialistes L’Humanité, puis Le Populaire n’étaient pas « dénués d’intérêt scientifique et philosophique » (36). La vie ordinaire est aussi un réservoir de questionnements et d’idées pour les chercheurs en SHS, et pas seulement un terrain d’enquêtes. L’ouverture à la société constitue même un des sources susceptibles de régénérer des canalisations conceptuelles et méthodologiques trop routinisées et de contribuer à débloquer ce que Charles Wright Mills a appelé « l’imagination sociologique » (37).

Le conservatisme de Nathalie Heinich et Zilsel

Un autre indice de la pente conservatrice de Zilsel est la place accordée à Nathalie Heinich. Certes, ses travaux en sociologie de l’art sont souvent de qualité et elle a contribué à introduire Edgar Zilsel en France (26), donc une partie de ses écrits fait pleinement partie du débat sociologique. Toutefois, elle est loin d’incarner aujourd’hui - c’est le moins que l’on puisse dire ! – la « radicalité politique » dont se réclament les deux animateurs de Zilsel. Or, auteure du premier numéro de la revue papier (dans un article consacré à Edgar Zilsel), elle a été mise en avant lors du lancement de ce numéro dans une librairie parisienne (https://www.facebook.com/events/1232690420157357/). On aurait toutefois attendu que, si sourcilleux quant à « la critique de toutes les formes d'autorité et de domination », Jérôme Lamy et Arnaud Saint-Martin soient plus critiques, tout en lui donnant légitimement la parole, sur son positionnement « a-critique » et sur ses usages dans les débats publics de sa légitimité scientifique au profit de propos ultraconservateurs et essentialistes. Quelques brefs rappels :

- Dans son livre Ce que l’art fait à la sociologie, Nathalie Heinich se réclame dès 1998 d’une « posture a-critique » (38).

- En 2007, elle publie un ouvrage intitulé Pourquoi Bourdieu (39), relevant plus d’une psychologie impressionniste que de la sociologie (40), qu’elle présente comme « un désenvoûtement » (p. 176) face à « un théologien dogmatique » (p. 163).

- Enfin,  cerise ultraconservatrice sur ce gâteau « a-critique », elle a publié en 2014 un article aux tonalités homophobes dans la revue Le débat contre le mariage pour tous (41). Elle y écrit notamment : « Revendiquer la prise en compte d’une particularité individuelle, telle que la pratique sexuelle, dans l’allocation des droits civiques et civils, constitue donc une perversion de l’idéal républicain. » (p. 126) « Perversion » est répété une seconde fois et « pervers » apparaît aussi une fois. Quand on connaît les préjugés homophobes associant historiquement homosexualité et perversité ou vice (42), le recours à ces mots apparaît particulièrement…pervers. On trouve dans cet article aux allures savantes d’autres stéréotypes comme « le choix de refuser le commerce sexuel avec l’autre sexe » (p. 126), « l’injonction à légaliser la fabrication volontaire d’enfants amputés d’une moitié de leur identité et de leur généalogie » (p. 129) ou « le fantasme infantile de toute-puissance » (p. 129). Le passage sur « la fabrication volontaire d’enfants amputés d’une moitié de leur identité et de leur généalogie » réintroduit implicitement le biologique comme fondement de la vie sociale et, partant, une vision essentialiste de l’« identité ». On a ici quelque chose comme du Eric Zemmour sous rhétorique et légitimité savantes.

Ne peut-on penser que cela aurait pu mériter une priorité critique dans Zilsel par rapport au livre de Geoffroy de Lagasnerie et au mien, malgré leurs supposées « déviations » multiples vis-à-vis de la vraie Science ? Mais de là à en faire une alliée valorisée dans « la critique de toutes les formes d'autorité et de domination »

Zilsel composite : le liant du ressentiment ? 

Ainsi l’arrière-plan politique de Zilsel semble plus composite que ne le disent ses deux animateurs, entre revendication de « radicalité politique », dénonciation d’intellectuels radicaux, scientisme conservateur, stigmatisation élitiste de registres hybrides et complaisance à l’égard d’un ultraconservatisme dans l’air du temps. Un des liants de tout cela pourrait être le ressentiment, comme base socio-psychologique d’une police de la rancœur. C’est en tout cas une hypothèse plausible eu égard aux éclairages fournis antérieurement.

Contre-exemple : le séminaire de recherche libertaire ETAPE et la générosité intellectuelle de Geoffroy de Lagasnerie et de Christian Laval

La guerre académique de chacun contre chacun sous le joug socio-psychologique du ressentiment et dans des débordements d’aigreurs n’est pas inéluctable. Comme les autres morceaux de réel qu’analysent les sciences sociales, les réalités académiques des SHS en France aujourd’hui apparaissent composites et contradictoires, cette tendance importante ne se révélant pas exclusive. Il y a même des logiques alternatives qui peuvent prendre corps et dessiner d’autres mondes académiques possibles dans l’avenir.

Je ne prendrai qu’un exemple auquel je participe dans un dispositif hybride entre questionnements philosophiques, ressources sociologiques et engagement radical, mêlant universitaires et non-universitaires, militants, chercheurs-militants, étudiants et chercheurs. Il s’agit du séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation, voir http://conversations.grand-angle-libertaire.net/), que je coanime depuis juin 2013 avec un militant libertaire, Wil Saver, par ailleurs salarié dans le secteur public. Deux séances illustrent particulièrement une générosité intellectuelle allant à rebours de la tendance hobbesienne : la séance autour d’un texte de Geoffroy de Lagasnerie sur Michel Foucault et l’État (décembre 2015) et celle autour d’un texte de Christian Laval consacré au commun (mai 2016).

Geoffroy de Lagasnerie a réalisé pour notre séminaire un texte original, conçu comme un dialogue critique avec les milieux anarchistes, sur les apports de l’analyse des pouvoirs par Michel Foucault à une théorie de l’État (43). Il y explore chez Michel Foucault un « anti-étatisme théorique », décentrant le regard critique vis-à-vis de l’État, tout en émettant l’hypothèse d’un recentrement possible sur l’État, dans un second temps, d’une théorie critique renouvelée. Christian Laval a prolongé pour notre séminaire - dans ce cas aussi avec un texte original - la réflexion élaborée avec Pierre Dardot sur le commun en se focalisant sur les apports de la tradition libertaire, et tout particulièrement des écrits de Pierre-Joseph Proudhon, à leurs analyses (44).

La générosité qui s’est exprimée dans ces deux cas, suscitant des débats passionnants, est à souligner. D’autant plus qu’il ne s’agissait que de discuter avec une quinzaine de personnes dans un petit local militant avec l’horizon d’une publication sur un site libertaire confidentiel, et donc sans reconnaissance académique ou médiatique à la clé. Cependant, de telles expressions d’une amitié intellectuelle n’excluent pas la critique, elles l’appellent même, mais sur un autre mode que les formes de concurrence, d’envie et de ressentiment décrites par Laurence Viry dans sa thèse (5). J’ai d’ailleurs émis des critiques vis-à-vis des deux textes, comme d’autres participants du séminaire, mais sans agressivité, dans le registre d’une amicalité compréhensive et critique (45). On rejoint ici une remarque de Pierre Bourdieu dans un post-scriptum étonnant de La domination masculine sur « la mise en suspens de la force et des rapports de force qui semble constitutive de l’expérience de l’amour ou de l’amitié » (46).

Les caractéristiques mêmes du dispositif hybride de notre séminaire, à l’écart des concurrences universitaires et médiatiques, facilitent vraisemblablement ce type de rapports. Mais cela pourrait constituer la concrétisation fragile ici et maintenant d’autres relations intellectuelles possibles pour, cette fois, les univers académiques eux-mêmes. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que de tels rapports sont déjà en germe dans les fonctionnements académiques existants – y compris dans le cadre composite de Zilsel -, mais insuffisamment vus comme des alternatives aux dérèglements académiques que j’ai pointés, et alors seulement envisagés comme des protections localisées vis-à-vis de ces dérèglements.

Un parcours cahoteux d’artisan ordinaire du travail intellectuel pour des SHS autonomes et ouvertes sur la cité

J’ai aujourd’hui 57 ans, dont un peu plus de 31 ans d’implication dans la recherche en SHS si l’on part de ma première année d’inscription en thèse de sociologie à l’EHESS, basée sur l’ethnographie d’un syndicat local de cheminots, à l’automne 1985, et je suis titulaire d’un poste de maître de conférences en science politique depuis l’automne 1992. Les analyses que j’ai avancées dans ce texte prennent appui sur une certaine vision du métier d’enseignant-chercheur en SHS et de ses rapports à la cité qui s’est constituée au fil d’un double parcours intellectuel et militant cahoteux fait des joies de petites découvertes, souvent du plaisir d’enseigner, de doutes, d’échecs, de projets inaboutis, de tensions (notamment entre travail intellectuel et militantisme ou entre sociologie et philosophie politique), de réorientations plus ou moins volontaires ou involontaires, de moments politiques d’espérance (par exemple, quant à la renaissance d’une nouvelle gauche radicale à partir de 1995) et d’inquiétude (par exemple, quant aux logiques actuelles d’extrême droitisation), de rencontres marquantes. 

Le métier des sciences sociales, entre équilibre global et itinéraires singuliers

Dans la perspective de sciences sociales à la fois autonomes et ouvertes sur la cité qui a ma préférence, leur cœur de métier apparaît situé dans le va-et-vient entre conceptualisations et enquêtes. Cependant, c’est à un niveau global de l’espace de la recherche en sciences sociales que cette centralité devrait, selon moi, exister comme idéal régulateur. Á un niveau individuel, on peut passer, par exemple, de périodes plus empiriques à des périodes plus théoriques, et vice-versa. On peut aussi développer, à travers nos expériences, des compétences différentielles dans les domaines empiriques, théoriques, épistémologiques ou méthodologiques. Et de manière pragmatique, on peut faire son miel de ressources puisées dans des travaux uniquement théoriques, épistémologiques ou méthodologiques n’étant pas passés par l’enquête.

Je prendrai quelques exemples, à titre simplement illustratif, du fait que l’équilibre global souhaitable du métier en sciences sociales autour de la dialectique théorique/empirique n’implique pas, pragmatiquement, un tel équilibre dans chaque cas particulier et à chaque moment. La distinction de Pierre Bourdieu (47) défriche théoriquement et empiriquement un ensemble de terrains, en renouvelant l’approche sociologique des goûts et des pratiques culturelles. Cela s’est fait au prix de quelques faiblesses méthodologiques, comme l’a mis en évidence Claude Grignon à propos de l’analyse des consommations alimentaires (48). Le cours du même Pierre Bourdieu au Collège de France sur l’État (49) fourmille d’intuitions et de pistes théoriques et méthodologiques utiles à la recherche empirique dans une logique programmatique de facture pourtant théorique. Après des contributions décisives dans le va-et-vient théorique-empirique à partir des années 1960, Jean-Claude Passeron s’est focalisé, pour le plus grand bien commun de sa discipline, sur l’épistémologie sociologique à partir de la fin des années 1970 (50). En distinguant conscience discursive, conscience pratique (ou implicite, sans être verbalisée) et inconscient, « la théorie de la structuration » d’Anthony Giddens (51) permet d’envisager des déplacements dans les investigations empiriques en s’émancipant de la dichotomie conscient/non-conscient, par exemple dans l’analyse des pratiques syndicales (52). Un des grands livres de sociologie du début du XXIe siècle, De la critique de Luc Boltanski (53), se présente comme un programme théorique associant sociologies critiques et sociologies pragmatiques, en dessinant de nouveaux terrains d’enquête et de nouveaux modes d’interrogation de terrains déjà balisés. D’autre part, il peut être heuristique de formuler des idéaux-types en puisant dans des travaux philosophiques afin d’appréhender de manière critique des écarts avec la réalité observable : par exemple chez des auteurs discutés dans les sciences sociales contemporaines comme Jürgen Habermas, avec le concept d’ « agir communicationnel » pour saisir des déformations de la communication, ou Axel Honneth, avec le concept de « reconnaissance » pour saisir des formes sociales de mépris et de souffrance. Inversement, des recherches empiriques peuvent porter des questionnements théoriques en germe sans les systématiser dans une théorie rendant davantage transportable leurs apports. C’est le cas, par exemple, de l’enquête sur les premiers matins amoureux de Jean-Claude Kaufmann (54), ouvrant sur une nouvelle conceptualisation de la place des événements dans l’historicité des sociétés humaines (55). Ce ne sont là que quelques exemples.

Et mes propres positionnements dans cette configuration (voir http://www.cerlis.eu/team-view/corcuff-philippe/ ? Au cours des vingt premières années de mon itinéraire de recherche, jusque vers 2005, l’enquête a occupé une place importante. Depuis une dizaine d’années, mes centres d’intérêt relèvent essentiellement de l’ordre de l’épistémologie des sciences sociales, de la théorie sociologique et de dialogues transfrontaliers entre sociologie, philosophie politique et cultures ordinaires (roman noir, chansons, cinéma et série, surtout). Toutefois mes analyses épistémologiques et théoriques sont toujours conçues dans la perspective d’un rapport à l’enquête, et donc comme des outils. La philosophie politique, dès mes débuts en tant que maître de conférences en 1992-1993, puis de manière grandissante les cultures populaires (d’abord le cinéma, puis les séries) ont constitué des composantes fortes de mes enseignements universitaires et, sur cette base pédagogique, sont devenues des préoccupations de recherche.

Les artistes et les artisans

Dans l’activité intellectuelle propre aux sciences sociales et à la philosophie, j’ai l’habitude de distinguer deux pôles que je valorise pour des raisons différentes : les artistes et les artisans. Les artistes, ce sont ceux qui déplacent le regard sur des problèmes et/ou sur le monde. Ils ne sont pas nécessairement les plus rigoureux sur tel ou tel point, mais ils arrivent à renouveler les modes d’intelligibilité. Les artisans, ce sont des praticiens du travail bien fait, attachés non pas aux règles formelles ou aux modes, mais à la rigueur, en ayant le sens de bricolages heuristiques. Il y a de grands artisans dans les métiers intellectuels.

J’ai eu la chance d’approcher directement au cours de mon itinéraire quelques artistes, comme Michel Henry, Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Luc Boltanski, Daniel Bensaïd ou Judith Butler, mais également de grands artisans comme Michelle Perrot, Aaron Cicourel, Nancy Fraser, Claude Grignon, François de Singly ou Sandra Laugier. Pour ma part, je m’efforce d’être un simple artisan, ce qui est déjà beaucoup pour mes frêles épaules. « Travaillez à réhabiliter l’artisan intellectuel, dans toute sa simplicité », invitait le sociologue Charles Wright Mills (56), engagé par ailleurs dans la gauche radicale américaine (57).

Aujourd’hui, je me considère donc comme un banal artisan intellectuel, travaillant sur des zones secondaires, périphériques et transfrontalières des SHS. Et dont une part significative des activités consiste à produire des analyses hybrides entre ressources savantes, engagements et registres ordinaires. Ce qui n’appelle ni des honneurs académiques particuliers, ni une indignisation.

Mes premiers pas dans l’exploration de zones périphériques vis-à-vis des savoirs académiques ont d’ailleurs pu passer par des formes hybrides (par exemple sur le site Rue 89 ou sur mon blog de Mediapart). Métisser des références à des intellectuels-militants et à des savants professionnels, à des films, des chansons, des polars ou des séries et à des écrits philosophiques et sociologiques participe de ces produits hybrides contribuant à rendre appropriables par d’autres publics des ressources venant des sciences sociales et de la philosophie. Dans une logique analogue, plusieurs chercheurs (Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Jean-Loup Amselle, Enzo Traverso et moi-même) ont associé, sous des modalités différentes, des ressources de sciences sociales et une critique directement politique de l’extrême droitisation idéologique et politique en cours en France (61). Nous avons ainsi tenté de stimuler la conscience publique de dangers, en espérant avoir davantage d’effets que si nous étions passés par des ouvrages strictement académiques.

En retour, les ressources non académiques peuvent féconder la connaissance savante. L’anarchiste Pierre-Joseph Proudhon, aux côtés de Jean-Claude Passeron (19), et le socialiste Jean Jaurès, notamment avec Aaron Cicourel et Michel Foucault, ont participé à éclaircir des problèmes d’épistémologie sociologique (58). Les chansons d’Eddy Mitchell ont permis de prolonger des questionnements philosophiques de Ludwig Wittgenstein et, dans son sillage, de Stanley Cavell (59). Un roman noir de David Goodis (La lune dans la caniveau-The Moon on the Gutter, 1953) a aidé à formuler une articulation entre philosophie existentielle et sociologie des contraintes sociales structurelles (60).

Peut-on passer d’une mésaventure personnelle en milieu académique à une analyse à visée plus générale s’efforçant de tenir à distance un ressentiment susceptible de menacer les meilleures volontés ? C’était le pari fragile de ce texte…

 

Notes :

(1) P. Corcuff, Pour une spiritualité sans dieux, Paris, Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2016, 96 p.

(2) J. Lamy : « Esprit es-tu las ? A propos de Philippe Corcuff, Pour une spiritualité sans dieux, Textuel, 2016 », Carnet Zilsel, 18 juin 2016, [http://zilsel.hypotheses.org/2680].

(3) V.-A. Chape, J. Lamy et A. Saint-Martin, « Le tribunal des flagrants délires "sociologiques" », Carnet Zilsel, 30 janvier 2016, [https://zilsel.hypotheses.org/2415] ; republié dans le n° 1 de la revue Zilsel de janvier 2017.

(4) Dans B. Lahire, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, collection « Essais & Recherches », 1998, pp. 223-239.

(5) L. Viry, Le monde vécu des universitaires. Ou la République des Egos, préface de V. de Gaulejac, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, collection « Le Sens Social », 2006.

(6) D. Lodge, Un tout petit monde (1e éd. : 1984), Paris, Rivages poche, 1992.

(7) Ibid., p. 43.

(8) Ibid., p. 228.

(9) Z. Smith, De la beauté (1e éd. : 2005), Paris, Gallimard, 2007.

(10) Ibid., p. 246.

(11) Ibid., p. 366.

(12) Ibid., p. 44.

(13) Ibid., p. 88.

(14) Voir P. Corcuff, « Pour une réforme progressiste de l’université », Le Monde daté du 23 novembre 2007, [http://www.lemonde.fr/idees/article/2007/11/22/pour-une-reforme-progressiste-de-l-universite-par-philippe-corcuff_981345_3232.html], et « Bruno Latour ou la nouvelle bureaucratie de marché », blog Mediapart, 2 mars 2009, [https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/020309/bruno-latour-ou-la-nouvelle-bureaucratie-de-marche].

(15) G. Simmel, Sociologie. Etudes sur les formes de la socialisation (1e éd. : 1908), Paris, PUF, collection « Sociologies », 1999, pp. 289-292.

(16) Sur un usage de R. W. Emerson et de L. Wittgenstein, dans un texte écrit avec une philosophe spécialiste de ces deux philosophes, Sandra Laugier, voir P. Corcuff et S. Laugier, « Perfectionnisme démocratique et cinéma : pistes exploratoires », revue Raisons politiques. Études de pensée politique, n° 38, mai 2010, [http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2010-2-page-31.htm].

(17) Sur mes usages de M. Merleau-Ponty en philosophie politique et en sociologie, voir P. Corcuff, "Merleau-Ponty ou l'analyse politique au défi de l'inquiétude machiavélienne", revue Les Études Philosophiques, n° 2, avril-juin 2001, [http://www.cairn.info/revue-les-etudes-philosophiques-2001-2-page-203.htm] ; « Le fil Merleau-Ponty : l’ordinaire, de la phénoménologie à la sociologie de l’action », dans J.-L. Marie, P. Dujardin et R. Balme (éds.), L’ordinaire. Modes d’accès et pertinence pour les sciences sociales et humaines, Paris, L’Harmattan, collection « Logiques politiques », 2002 ; et « Actualité de la philosophie politique de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) », blog Mediapart : « (I) - Politique et raison critique », 5 janvier 2009, [https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/050109/actualite-de-la-philosophie-politique-de-maurice-merleau-ponty-190], et « (II) - Politique et histoire », 7 janvier 2009, [https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/070109/actualite-de-la-philosophie-politique-de-maurice-merleau-ponty-190].

(18) Sur mes lectures de P. Bourdieu, voir notamment : avec Alain Accardo, La sociologie de Bourdieu. Textes choisis et commentés, Bordeaux, Éditions Le Mascaret, 1989 (1e éd. : 1986), Bourdieu autrement. Fragilités d’un sociologue de combat, Paris, Textuel, collection « La Discorde », 2003, et Pierre Bourdieu : les champs de la critique, ouvrage collectif édité avec le conseil scientifique et l’« Ouverture » de P. Corcuff, Paris, Bibliothèque Publique d’Information/Centre Pompidou, collection « BPI en actes », 2004.

(19) Voir notamment P. Corcuff, « Antinomies et analogies comme outils transversaux en sociologie : en partant de Proudhon et de Passeron », revue SociologiesS, (Association Internationale des Sociologues de Langue Française), 2 novembre 2015, [http://sociologies.revues.org/5154].

(20) Ce qui n’était plus le cas en mars 2016 quand est paru le livre, puisque j’ai quitté à ma demande la codirection de la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel au début du mois de janvier 2016, alors que les premiers livres de la collection sont sortis en janvier 2010.

(21) G. Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962, pp. 133-134 et 136.

(22) Sur la tradition sociologique des « frustrations relatives », aux États-Unis et en France, voir P. Corcuff, « Frustrations relatives », dans O. Fillieule, L. Mathieu et C. Péchu (éds.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, collection « Références – Sociétés en mouvement », 2009.

(23) C. Baudelot et R. Establet, Allez les filles !, Paris, Seuil, 1992.

(24) É. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique (1e éd. : 1895), Paris, PUF, collection « Quadrige », 1981, pp. 101-102.

(25) P. Bourdieu, « Post-scriptum » à Pierre Bourdieu (éd.), La misère de monde, Paris, Seuil, 1993, p. 943.

(26) E. Zilsel, Le Génie. Histoire d’une notion de l’Antiquité à la Renaissance (1e éd. : 1926), Paris, Minuit, 1993, préface de N. Heinich.

(27) Voir A. Camus, P. Corcuff et C. Lafaye,  « Entre le local et le national : des cas d'innovation dans les services publics », Revue française des affaires sociales, vol. 47, n° 3, et P. Corcuff, « Intervention sociologique », dans O. Fillieule, L. Mathieu et C. Péchu (éds.), Dictionnaire des mouvements sociaux, op. cit.

(28) J.-C. Passeron, « Analogie, connaissance et poésie », Revue européenne des sciences sociales, tome XXXVIII, n° 117, 2000, [http://ress.revues.org/706], p. 20 ; sur la place de la pluralité conceptuelle dans le régime épistémologique des sciences sociales, voir aussi J.-C. Passeron, « De la pluralité théorique en sociologie. Théorie de la connaissance sociologique et théories sociologiques », Revue européenne des sciences sociales, tome XXXII, n° 99, 1994.

(29) P. Bourdieu, « Le discours d’importance. Quelques remarques critiques sur "Quelques remarques critiques" à propos de "Lire Le Capital" » (1e éd. : novembre 1975, [http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1975_num_1_5_2483]), repris dans Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, collection « Points », 2001, p. 385.

(30) Voir P. Corcuff, « Pierre Bourdieu et les conspirationnismes : roc et failles », blog Mediapart, 4 juillet 2009,  [https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/040709/pierre-bourdieu-et-les-conspirationnismes-roc-et-failles].

(31) Voir notamment P. Corcuff, « Le savant et le politique », revue SociologieS (Association Internationale des Sociologues de Langue Française), 6 juillet 2011, [http://sociologies.revues.org/index3533.html].

(32) Voir I. Kalinowski, « Leçons wébériennes sur la science & la propagande », dans M. Weber, La science, profession & vocation, Marseille, Agone, 2005.

(33) P. Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France 1989-1992, édition établie par P. Champagne, R. Lenoir, F. Poupeau et M.-C. Rivière, Paris, Raisons d’agir/Seuil, 2012, p. 172.

(34) N. Elias, « Un parcours dans le siècle » (entretien d’octobre 1987), dans J’ai suivi mon propre chemin, présenté par A. Burlaud, Paris, Les éditions sociales, 2016, p. 69.

(35) N. Elias, Engagement et distanciation. Contributions à la sociologie de la connaissance (1e éd. : 1983), avant-propos de R. Chartier, Paris, Fayard, 1993.

(36) M. Mauss en 1930, cité par M. Fournier, « Marcel Mauss, le savant et le citoyen », présentation de M. Mauss, Écrits politiques (écrits de 1896 à 1942), Paris, Fayard, 1997, p. 8.

(37) C. Wright Mills, L’imagination sociologique (1e éd. : 1959), Paris, La Découverte/Poche, 2006.

(38) N. Heinich, Ce que l’art fait à la sociologie, Paris, Minuit, 1998, pp. 23-29.

(39) N. Heinich, Pourquoi Bourdieu, Paris, Gallimard, collection « Le débat », 2007.

(40) Voir l’entretien de B. Lahire avec M. Rousset, « Son livre devrait s’appeler Moi et Bourdieu », mensuel Regards, n°44, octobre 2007, [http://www.regards.fr/acces-payant/archives-web/bernard-lahire-son-livre-devrait-s,2977] et la recension de S. Olivesi, revue Questions de communication, n° 14, 2008, [https://questionsdecommunication.revues.org/1594].

(41) N. Heinich, « L’extension du domaine de l’égalité », Le débat, 2014/3, n° 180.

(42) Voir, entre autres, D. Eribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, et J. Fortin, Homosexualités : l’adieu aux normes, Paris, Textuel, collection « La Discorde », 2000.

(43) G. de Lagasnerie, « Du droit à l’émancipation. Sur l’État, Foucault et l’anarchisme », site de réflexions libertaires Grand Angle, 19 septembre 2016, [http://www.grand-angle-libertaire.net/du-droit-a-lemancipation-sur-letat-foucault-et-lanarchisme-seminaire-etape-n19-interrogations-sur-letat-foucault-et-lanarchisme/].

(44) C. Laval, « Commun : de quelques rapports que nous entretenons avec la "tradition libertaire" », site de réflexions libertaires Grand Angle, 23 novembre 2016, [http://www.grand-angle-libertaire.net/commun-de-quelques-rapports-que-nous-entretenons-avec-la-tradition-libertaire/].

(45) Voir P. Corcuff, « Pragmatiser l’horizon révolutionnaire et désétatiser la gauche.Quelques remarques critiques sur un texte de Geoffroy de Lagasnerie "Du droit à l’émancipation. Sur l’État, Foucault et l’anarchisme" », site de réflexions libertaires Grand Angle, 8 octobre 2016, [http://www.grand-angle-libertaire.net/pragmatiser-lhorizon-revolutionnaire-et-desetatiser-la-gauche/] ; et « Rééquilibrer le commun par l’individualité : la piste Levinas. Quelques réflexions à propos d’un texte de Christian Laval », site de réflexions libertaires Grand Angle, 23 novembre 2016, [http://www.grand-angle-libertaire.net/reequilibrer-le-commun-par-lindividualite-la-piste-levinas/].

(46) P. Bourdieu, « Post-scriptum sur la domination et l’amour », dans La domination masculine, Paris, Seuil, collection « Liber », 1998, p. 117.

(47) P. Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, collection « Le sens commun », 1979.

(48) Dans C. Grignon, « Les enquêtes de consommation et la sociologie des goûts », Revue économique, volume 39, n° 1, janvier 1988, [http://www.persee.fr/doc/reco_0035-2764_1988_num_39_1_409040].

(49) P. Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France 1989-1992, op. cit.

(50) Voir J.-C. Passeron, Les mots de la sociologie, texte soumis au jury pour la soutenance du doctorat d’État, Université de Nantes, département de sociologie, mars 1980, 294 p., et « L’inflation des diplômes. Remarques sur l’usage de quelques concepts analogiques en sociologie », Revue française de sociologie, tome XXIII, n°4, octobre-décembre 1982, [http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1982_num_23_4_3604] jusqu’à la nouvelle édition revue et augmentée du magistral Le raisonnement sociologique. Un espace non-poppérien de l’argumentation (1e éd. : 1991), Paris, Albin Michel, collection « Bibliothèque de "L’Évolution de l’humanité" », 2006.

(51) Voir A. Giddens, La constitution de la société. Éléments de la théorie de la structuration (1e éd. : 1984), Paris, PUF, collection « Sociologies », 1987.

(52) Voir P. Corcuff, Constructions du mouvement ouvrier. Activités cognitives, pratiques unificatrices et conflits dans un syndicat de cheminots, thèse de doctorat de sociologie, EHESS, sous la direction de Gérard Althabe, Paris, 2 tomes, décembre 1991, 575 p. (hors annexes).

(53) L. Boltanski, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard, 2009.

(54) J.-C. Kaufmann, Premier matin. Comment naît une histoire d’amour, Paris, Armand Colin, collection « Individu et Société », 2002.

(55) Sur des conséquences épistémologiques et théoriques tirées de l’enquête de J.-C. Kaufmann sur les premiers matins amoureux, voir P. Corcuff, « Analyse politique, histoire et pluralisation des modèles d’historicité. Éléments d’épistémologie réflexive », Revue française de science politique, vol. 61, n° 6, [http://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2011-6-page-1123.htm].

(56) C. Wright Mills, L’imagination sociologique, op. cit., p. 227.

(57) Voir C. Wright Mills, The Politics of Truth. Selected Writings of C. Wright Mills, selected ad introduced by J. H. Summers, New York, Oxford University Press, 2008.

(58) Dans P. Corcuff, Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs (texte légèrement remanié de mon habilitation à diriger des recherches), Paris, La Découverte, collection « Bibliothèque du MAUSS », 2012, pp. 185-187 et 191-192.

(59) Dans P. Corcuff, « Le cimetière des éléphants. La philosophie sauvage d’Eddy Mitchell », Cités. Philosophie Politique Histoire, n° 19, [http://www.cairn.info/revue-cites-2004-3-page-93.htm].

(60) Dans P. Corcuff, Polars, philosophie et critique sociale, avec des dessins de Charb, Paris, Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2013, pp. 54-57.

(61) Voir dans l’ordre chronologique des publications : L. Boltanski et A. Esquerre, Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, Bellevaux, Éditions Dehors, 2014 ; J.-L. Amselle, Les nouveaux rouges-bruns. Le racisme qui vient, Fécamp, Lignes, 2014 ; P. Corcuff, Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, Paris, Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2014 ; et E. Traverso, Les nouveaux visages du fascisme, conversation avec R. Meyran, Paris, Textuel, collection « Conversations pour demain », 2017.

 

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