Sauvez la Papouasie, sauvez l’Indonésie

Si l’on veut comprendre cet état de non droit qui règne en Papouasie Occidentale, on doit s’interroger sur l’un de ses ferments les plus actifs : l’impunité érigée au rang de culture, cet ensemble de connaissances acquises qui permet généralement de développer le jugement; non d’échapper à la justice.

Cette culture de l’impunité gouverne l’action des puissants aussi bien à l’ouest qu’à l’extrême est de l’archipel indonésien où les peuples papous sont confrontés à un péril génocidaire de plus en plus évident. Pourtant en revenant à une situation de droit en Papouasie, c’est l’ensemble de la société indonésienne qui en bénéficierait. Elle tournerait enfin le dos à ce déni d’humanité qui hypothèque son avenir. Un avenir parfaitement contemporain selon la définition qu’en donne le philosophe Giorgio Agamben : « Est contemporain celui qui prend en pleine face le faisceau obscur de son temps ! »


Biennale de Djakarta, 2009 © ppc

Biennale de Djakarta, 2009 © www.philippepataudcélérier.com

Cette culture de l’impunité, héritée de l’ancienne puissance coloniale quand les colons néerlandais avaient droit de vie et de mort sur leurs sujets indonésiens, pensons à la révolte communiste de 1926 durement réprimée par l’État colonial  - mais aussi à celle de 1948 matée cette fois par la toute jeune République indonésienne – imprègne chaque image de ce film salvateur – on ne le dira jamais assez - réalisé par le documentariste Joshua Oppenheimer. Son film the Act of killing (2012) évoque le génocide perpétré en Indonésie durant les années 1965-1966.

Suite au coup d’état lancé dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1965 par des officiers progressistes qui enlevaient et abattaient sept généraux de la Direction de l’armée, Suharto, commandant de la réserve stratégique (KOSTRAD) des forces stratégiques de réserve, se faisait confier par le président Sukarno le rétablissement de l’ordre et de la sécurité.

The act of killing, 2012 © Joshua OppenheimerThe act of killing, 2012 © Joshua Oppenheimer

Cette remise au pas, à un pas militaire, Suharto obtenait le commandement de l’armée, allait condamner à mort dans une boucherie effroyable plus d’un million de victimes; essentiellement des personnes, accusées, entre autres, d’être des sympathisants du PKI (parti communiste indonésien) interdit depuis le 12 mars 1966.

L’ordre nouveau (Orde baru) distillait sa haine et sa terreur sous l’égide des troupes militaires du général Suharto, souvent épaulées par des gangs maffieux aux intérêts économico-politiques convergents. Suharto allait garder les rênes du pouvoir jusqu’en 1998.

Ce que montre Oppenheimer dans son documentaire n’est pas cette tuerie collective à base d’archives dont les images sont, si elles existent encore, probablement à exhumer. C’est la reconstitution par les acteurs génocidaires eux mêmes de leurs actes meurtriers.

The act of killing, 2012 © Joshua OppenheimerThe act of killing, 2012 © Joshua Oppenheimer

Cette démarche audacieuse évoque immédiatement celle du cinéaste cambodgien Rithy Panh. Son film S21, la Machine de mort khmère rouge (2002) confrontait victimes et bourreaux pris dans l’engrenage d’une reconstitution qui entendait faire revivre dans le centre de détention de Tuol Sleng au cœur de Phnom Penh - où ont été torturées et exécutées dix-sept mille personnes - la routine quotidienne et implacable d’un génocide programmé.

Duch le bourreau khmer © Rithy Panh

Duch le bourreau khmer © Rithy Panh

Les silences des bourreaux, se transformaient alors face à l’œil disséqueur de la caméra en une série d’automatismes corporels. Ils traduisaient physiquement ces mots qui ne venaient pas, par cette gestuelle de tortionnaires, cette mécanique de destruction devenue aussi intime qu’un réflexe à force de répétitions quotidiennes. L’intime comme une scorie mais partie intégrante du process génocidaire.

La comparaison s’arrête ici. Car dans The Act of Killing, ne s’expriment que des bourreaux sans victime ; sans autre représentation que leur absence délinéée par la gestuelle théâtreuse et pâteuse des tortionnaires. Qu’à cela ne tienne. Ces bourreaux omniscients vont aussi interpréter le rôle de leurs victimes pour donner plus de poids à leur expertise assassine.

The act of killing, 2012 © Joshua Oppenheimer

The act of killing, 2012 © Joshua Oppenheimer

Face à la caméra les bourreaux vont ainsi jouer, surjouer leur rôle de tortionnaire; avec cette trivialité de série B quand les mimiques, les grimaces grotesques entendent faire oublier la pauvreté des décors, l’indigence du scénario, et son manque criant de répliques, en l'absence de victimes.

On est alors saisi par ces images qui montrent des génocidaires, mettre en scène leur souvenirs macabres dans une dramaturgie grand-guignolesque digne de ce cinéma d’horreur aux dermes d’hémophiles.

Ce qui glace le sang n’est bien sûr pas cette débauche cutanée, ce mélange de chairs et de carton-pâte, c’est l’imaginaire des tortionnaires ; cet étirement de pieuvre qui progressivement nous fait voir comment les assassins se voient près de cinquante ans après les faits (1965-2012).

Et comment se voient -ils ?

Ils se voient comme le pouvoir les observe et les autorise implicitement à se percevoir : fiers, décomplexés, insouciants, heureux, ayant bien besogné... Ils peuvent donc pavoiser dans leur chemise à fleurs, le meurtre en bandoulière, avec cet embonpoint d'édiles de sous-préfecture.

The Act of killing © DR Oppenheimer

The act of killing, 2012 © Joshua Oppenheimer

Cette terreur est d’autant plus oppressante que les victimes, pour celles qui ont survécu, bien sûr, se terrent et se taisent. Le générique du film d’Oppenheimer est d’ailleurs à ce titre éloquent. Tous ceux qui ont aidé le documentariste à réaliser ce film ont voulu rester anonyme par crainte d’encourir d’éventuelles représailles… Les bourreaux sont donc mieux considérés que leurs victimes, socialement aussi moins bien placées ; c’est dire l’état de déliquescence de la société indonésienne ; son ignorance et son égarement à ne pas vouloir questionner son passé.

The Act of killing © DR _ Oppenheimer

The act of killing, 2012 © Joshua Oppenheimer

C’est dire si les génocidaires, retraités aujourd’hui, ont pris de belles racines - prometteuses des meilleurs fruits - à l’ombre de ces puissants qu’ils ont aidé à mettre en place il y a quelques décennies ; et pour quelques années encore vu l’autorité que les parties prenantes au massacre de 1965 - auxquelles les bourreaux sont toujours attachés - exercent dans la société indonésienne. Que ces parties appartiennent aux militaires, aux Organisations populaires comme Gerakan Pemuda Ansor, mouvement de la jeunesse islamique traditionaliste dépendant du Nahdlatul Ulama Ansor, au Golkar, parti fondamental fondé sous l’Ordre nouveau ou aux Jeunesses du Pancasila (Pemuda Pancasila) chargées de dissuader toutes oppositions...

Combien de temps encore les bourreaux pourront-ils être plus loquaces que leurs victimes ? Combien de temps encore les autorités indonésiennes vont-elles manipuler leur histoire vis à vis de leurs concitoyens ? Quand sera t-il enfin possible de chausser ces verres correcteurs qui font cruellement défaut aujourd’hui ?

The look of silence, 2014 © DR - Joshua Oppenheimer

The look of silence, 2014 © Joshua Oppenheimer

Dans The look of silence, le nouveau film de Joshua Oppenheimer - Grand Prix du jury de la Mostra de Venise en septembre 2014 - la parole est donnée cette fois aux victimes; en l’espèce un ophtalmologiste de campagne, dont le frère, a été assassiné en 1965, deux années avant sa naissance. La confrontation de ce spécialiste en ophtalmologie avec les bourreaux de son frère est une belle métaphore de cette irresponsabilité assumée par les criminels lorsqu'ils perdent de vue suite à des décennies d'impunité la conscience même de leur crime. Et la myopie est sévère à l'aune d'une propagande qui bat toujours son plein

Qui sait aujourd’hui que les sept généraux enlevés puis assassinés en 1965 l’avaient été par les propres agents de Suharto mort depuis 2008 ? Plus proche de nous qui aujourd'hui se soucie en Indonésie du terrible génocide secouant la Papouasie ? Ils sont peu nombreux et pour cause. Observons leurs élites. Souvenons nous de quelle manière Megawati Sukarnoputri, bras droit du nouveau président de la République Indonésienne, Joko Widodo, avait traité en héros le meurtrier de Theys Eluay, figure de proue du mouvement nationaliste papou, assassiné puis jeté dans un sac en novembre 2001 par des soldats des Kopassus.

Biennale de Djakarta, 2009 © Philippe Pataud Célérier

Biennale de Djakarta, 2009 © Philippe Pataud Célérier

Et pourtant l'avenir de l'Indonésie passe irrémédiablement par un état de droit ; non par l'impunité de ses génocidaires. Aux risques de condamner l'Histoire sans mémoire, à égrener les mêmes charniers, les mêmes massacres, le même chapelet d'horreurs. Qu'on en juge : plus d'un millions de victimes lors du coup d'état de 1965, près de 200 000 victimes au Timor Leste entre 1975 et 1999 (1), de 10 000 à 30 000 morts entre 1989 et 2005 à Aceh, 500 000 victimes en Papouasie.... liste non exhaustive et meurtres toujours en cours en Papouasie...

Génocide au ralenti dénoncent les observateurs.  Mais une chance peut-être historique pour le nouveau président de la République indonésienne : celle d'arrêter, de condamner et de sanctionner enfin ce déni d'humanité qui secoue la Papouasie (voir Papouasie Occidentale, des peuples papous en sursis) et ronge l'avenir démocratique des Indonésiens.

Sans justice il ne peut y avoir de paix durable. "La perte de mémoire est une atteinte à l'Histoire et contribue à un déficit de démocratie" rappelait le cinéaste Rithy Panh. La Papouasie Occidentale en est encore la preuve vivante. Mais pour combien de temps encore ? Joko Widodo sera t-il à la hauteur de ces espoirs démocratiques ? La Papouasie  deviendra t-elle le levain de cette justice réclamée par les vivants et les morts d'un bout à l'autre de l'archipel ? On peut en douter si l'on se tourne vers la figure inquiétante de Jusuf Kalla, son nouveau vice président.

Jusuf Kalla s'adressant à l'organisation paramilitaire du Pemuda PancasilaJusuf Kalla s'adressant à l'organisation paramilitaire du Pemuda Pancasila © DR/2012

Dans The Act of killing, Jusuf Kalla monte sur scène et s'adresse aux Jeunesses du Pancasila (Pemuda Pancasila) après en avoir pris les codes vestimentaires, sorte de panoplie militaire digne d'un imaginaire de foire du trône avec ses zébrures noires sur fond fauve. Mais il harangue et claironne. Il proclame fièrement que la nation a besoin de gangsters comme ceux que l'on trouve parmi les Jeunesses du Pancasila. Jusuf sait de quoi il parle. Cette organisation paramilitaire est toujours encensée pour l'efficacité dont elle fit preuve lors du génocide de 1965.

Philippe Pataud Célérier, septembre 2014, © www.philippepataudcélérier.com

Notes :

(1) Voir le colossal travail de Max Stahl, aujourd'hui directeur du Centre Audiovisuel Max Stahl Timor-Leste. Sa collection "est étroitement liée à la formation du Timor Leste qui a accédé à l’indépendance en 2002 : les images documentent l’histoire du nouvel État, et surtout, elles ont été, par leur puissance, un élément clé du processus qui a conduit à l’indépendance. Ces documents ont donné une voix à la résistance et ils constituent une part importante de la mémoire du pays". Cette mémoire est inscrite depuis le 18 juin 2013 au registre Mémoire du Monde de l'Unesco.

The Act of killing, (l'acte de tuer) 2012, Joshua Oppenheimer. S21, la Machine de mort khmère rouge (2004), Rithy Panh. Ne pas manquer non plus son dernier film l'image manquante; l'un des plus forts documentaires de ces dernières décennies. The look of silence (2014), Joshua Oppenheimer; sortie en salle prévue en novembre. Rappelons que le formidable festival de films documentaires de Douarnenez était cette année consacré à l'Indonésie.

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