Tunisie et politiques migratoires européennes - de Choucha au Sarost 5

Alors que croît la pression de l'Union européenne sur la Tunisie pour installer des "centres de débarquement" sur son territoire et maintenir les exilé-e-s intercepté-e-s/sauvé-e-s en mer hors d'Europe, retour sur les épisodes précédents, et les deux comparses de l'UE que sont le Haut Commissariat aux Réfugiés et l'Organisation Internationale des Migrations.

Année 2011, la Libye explose sous l'effet d'un début de révolte devenu guerre civile aux multiples acteurs aggravé par l'intervention militaire occidentale. Une partie de la population libyenne fuit vers les pays voisins, Égypte et Tunisie principalement. Pays producteur de pétrole, peu peuplé, la Libye fait également appel à une importante main-d'œuvre immigrée. Si, sous l'incitation des politiques européennes, les personnes d'Afrique subsaharienne sont de plus en plus considéré-e-s comme des migrant-e-s irrégulier-ère-s en transit vers l'Europe et font l'objet d'une précariation et d'une répression accrue, des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses immigré-e-s vivent dans le pays, principalement venu-e-s d'Asie du Sud-Est. Prises dans la guerre, ces personnes fuient également. Des camps se constituent rapidement dans les pays voisins, l'OIM (Organisation Internationale des Migrations) organise les rapatriements vers les pays d'origine, le HCR (Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies) examine les demandes de protection, accorde ou non le statut de réfugié, et propose les personnes reconnues comme réfugiées aux programmes de réinstallation mis en place avec différents États qui accueillent des personnes reconnues comme réfugié-e-s par le HCR, en en choisissant le nombre et le profil - il ne s'agit donc pas d'un droit mais d'une décision discrétionnaire de ces États.

En 2011 donc, le HCR installe un camp pour accueillir les personnes fuyant la Libye en guerre dans le désert tunisien, près de la frontière. L'OIM propose aux personnes de les rapatrier, le HCR examine les demandes de protection, les États partenaires des programmes de réinstallation font leur marché. Au fil du temps, restent donc là des personnes reconnues réfugiées par le HCR mais qui n'ont pas été acceptées dans les programme de réinstallation, des personnes que le HCR n'a pas reconnues comme réfugiées mais qui ne veulent ou ne peuvent pas rentrer dans leur pays - et le HCR qui considère qu'il a terminé sa mission et qui veut fermer le camp.

Mais il y a toujours des gens qui sont là, dont la matérialité des corps occupe l'espace du camp. Et comme souvent en matière de politiques migratoires, la question est de savoir ce qu'on va faire des corps dont on considère qu'ils n'ont pas à être là. Le HCR propose une alternative, soit le retour au pays par les soins de l'OIM, soit rester en Tunisie grâce à une tolérance négociée avec le gouvernement et une petite aide financière pour lancer une petite affaire. Et les personnes qui ont l'habitude inopportune d'habiter ces corps répondent : "Non, nous voulons que l'injustice qui nous est faite soit réparée, nous voulons comme les autres réfugié-e-s être accueilli-e-s en Europe ou en Amérique du Nord pour y construire notre vie". Et ces personnes manifestent, dans le camp de Choucha, dans les villes avoisinantes, vont à Tunis manifester devant les bureaux du HCR. Et le HCR demande et obtient de la police tunisienne de disperser les grévistes de la faim qui occupent le trottoir en face de ses bureaux, de bloquer les réfugié-e-s qui montent à Tunis en bus pour manifester. Le HCR arrête de ravitailler le camp et en démantèle les infrastructures, électricité, sanitaires, eau. Ne restent plus que des tentes abîmées par le vent en plein désert, et des personnes qui s'obstinent à espérer être accueillies dans un pays où elles puissent construire leur vie. Au fil du temps, la plupart y parviendra, en repassant en Libye et en faisant appel à ces gens qu'on appelle "les passeurs" pour franchir la Méditerranée. On pouvait rencontrer de ces personnes à Calais ou à Berlin (vous pouvez écouter un témoignage ici).

Au cœur de cet été 2018, les quarante occupant-e-s d'une embarcation à la dérive sont recueillies par un navire de commerce, le Sarost 5, dans la zone de sauvetage maltaise. Les autorités maltaises, italiennes et françaises refusent de les accueillir. Le Sarost 5 se tourne alors vers le pays dont il bat pavillon, la Tunisie, et restera bloqué deux semaines au large du port de Zarzis avant d'être autorisé à accoster (voir ici). Watch the Med / Alarm Phone lance un appel à interpeller différentes autorités, dont le HCR, pour qu'elles trouvent une issue à la situation (voir ici).

Le dimanche 29 juillet, l'Envoyé spécial du HCR pour la Méditerranée Centrale, Vincent Cochetel, annonce aux personnes qui l'ont interpellé que le débarquement des quarante exilé-e-s est en cours :

" https://www.facebook.com/213636118651883/posts/ردود-رئيس-الحكومة-يوسف-الشاهد-على-تساؤلات-النواب-في-ختام-جلسة-منح-الثقة-لوزير-ال/2321535047861969/

Débarquement en cours.

Best regards,

Vincent "

Le premier ministre tunisien a en effet annoncé la veille que les quarante exilé-e-s allaient être accueilli-e-s. Pourtant le lendemain lundi, le site Info Migrants publie que "Lundi 30 juillet en milieu d’après-midi, le Sarost 5 était cependant toujours immobilisé en pleine mer. "Les autorités portuaires tunisiennes n’ont pas encore reçu l’autorisation de Tunis de laisser entrer le bateau", déclare à InfoMigrants Mongi Slim du Croissant rouge tunisien."

http://www.infomigrants.net/fr/post/10974/le-sarost-5-toujours-bloque-au-large-de-la-tunisie-situation-confuse-dans-les-eaux-tunisiennes

À nouveau interpellé sur la base de cet article l'envoyé spécial du HCR fait mardi 31 juillet cette réponse surprenante :

"Oui le decision est malheureusement pas encore mise en œuvre car des gens extérieurs au bateau encouragent par téléphone les gens à refuser le débarquement en Tunisie en leur disant d’une manière irresponsable qu’ils ont le droit d’être débarqués en Europe. Le débarquement aura lieu en Tunisie dans les heures à venir, nous espérons, cette épisode malheureux a assez duré.

Bien cordialement, 

Vincent"

S'il n'est pas invraisemblable que les exilé-e-s aient pu tenter de faire pression pour être débarqué-e-s en Europe plutôt qu'en Tunisie, aucun-e journaliste ni aucune association n'en a rendu compte, et il n'est pas sûr que le HCR était présent sur place. Quand à la théorie de la manipulation par "des gens extérieurs au bateau", elle montre surtout que le HCR est incapable de considérer les exilé-e-s comme des personnes conscientes de leurs intérêts et de leurs droits, et capables de lutter pour atteindre leurs buts.

Au-delà du rôle incertain joué par le HCR dans l'affaire du Sarost 5, deux choses sont sûres. La première est que le HCR est l'un des deux opérateurs, avec l'OIM, choisis par l'Union européenne pour mettre en place le dispositif de "centres de débarquement" à l'extérieur de l'Europe pour y refouler à chaque fois qu'il sera possible les exilé-e-s sauvé-e-s ou intercepté-e-s en mer et n'en accueillir qu'une petite partie sur une base discrétionnaire (voir ici et ). La deuxième est que ce n'est pas rassurant pour le respect des droits et des personnes des exilé-e-s.

 

 

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