Après l'interview de Philippe Aghion qui avait déjà suscité un premier billet de blog, Challenge remet ça par une série d'articles sur Piketty  (voir pièce jointe) ; Le journal, dans les premières pages de l'article, donne l'image d'un homme  qui dit lui même "avoir plus d'impact en écrivant des livres pour forger l'opinion publique qu'en déjeunant avec un ministre ou en tâchant de le devenir lui-même" ; un homme qui a refusé la légion d'honneur, ce qui séduit ses soutiens et agace ses détracteurs.

Parmi les premiers, on retrouve sans surprise les prix Nobel anti-austéritaires Krugman, Stiglitz et Solow. On y retrouve également l'hommage appuyé du milliardaire Bill Gates, que sa position d'homme le plus riche du monde n'empêche pas d'interroger : "quel niveau d'inégalité est acceptable ? A partir de quand l'inégalité commence à faire plus de mal que de bien ?" Olivier Blanchard, qui a été un des experts économiques du FMI, loue "un travail empirique prodigieux, une véritable tâche de bénédictin qui donne les clés des débats que nous devons maintenant avoir sur les inégalités. Et même le pape François qui a twité :  "les inégalités sont la racine du diable". Sans compter une pleïade de confrères et de disciples moins connus du grand public.
Parmi les hommes politiques en phase avec ses idées, on a, entre autres, la présidence du Chili Michelle Bachelet, qui s'inspire de  Piketty pour réformer son pays, Pablo Iglesias, dirigeant de Podemos en  Espagne et Jeremy Corbin, nouvel homme fort des travaillistes en Grande Bretagne, qui aspirent au pouvoir pour appliquer les idées de l'économiste.

Parmi les opposants, on retrouve d'abord une série d'affirmations dénuées de tout fondement. Par exemple : "les forces de la consommation, de la démographie et de l'impôt seront suffisantes à l'avenir pour diluer les richesses héritées". On a peine à comprendre ce que cela veut dire quand on sait que les classes moyennes sont, en proportion de leurs revenus, beaucoup plus taxées que les 1% les plus riches et que les classes moyenne et populaire n'ont pu soutenir leur consommation qu'en travaillant davantage, qu'en mettant leurs femmes au travail et, en dernier ressort, en empruntant au délà de leurs capacités de remboursement, ce qui a provoqué la crise des subprimes en 2008. En France, Nicolas Baverez se montre égal à lui-même quand il dénonce "un marxisme de sous-préfecture [...]; "Chez Piketty comme chez Marx, les démonstrations du savant sont souvent éclipsées par la passion de l'idéologue". Quand on sait qu'en 1910, Henry Ford était traité de communiste pour les augmentations de salaire accordées à ses ouvriers, on se dit qu'on est toujours le "communiste" de quelqu'un d'autre et  on mesure l'inanité de ce type de considération. Décidément, Baverez est nul et non-avenu.

Alors parlons plus sérieusement, avec les arguments de Lawrence Summers, ancien secrétaire au trésor de Bill Clinton et Philippe Aghion, professeur au collège de France. Le premier conteste un des fondements de la théorie de Piketty, la formule r>g, qui selon lui démontrerait que la rentabilité du capital (r) est structurellement supérieure au taux de croissance (g). Ce n'est pas exactement ce que dit Thomas Piketty : il dit que les inégalités se creusent lorsque le rendement du capital est supérieur à la croissance (et, cela, il n'y a pas besoin d'être Piketty pour le comprendre !) et, s'appuyant sur l'aspect historique qui fait l'originalité de son travail, affirme que cela a toujours été le cas, sauf pendant la période des 30 glorieuses où l'on a vu les salaires croître de façon parallèle à la croissance. En s'appuyant sur la loi des rendements décroissants de Ricardo, Summers affirme que la rentabilité du capital baisse de façon tendancielle avec le temps. Cela est peut-être vrai toutes choses égales par ailleurs. Mais on assiste à une véritable offensive de la finance pour maintenir et même accroitre la rentabilité du capital que les critiques de Piketty ne prennent pas en compte. Entre autres, par les mesures suivantes :
- Washington et Bruxelles sont devenus les capitales mondiales d'un lobying institutionnel, qui, par des méthodes pouvant aller jusqu'à la corruption pure et simple, infléchit les lois dans l'intérêt des puissants : c'est ainsi que les paradis fiscaux ont pu s'installer au coeur de l'Europe, tarissant les sources fiscales des états, que les lois de séparation des banques, promises en France par Hollande, n'ont pas été votées, que la taxe sur les transactions financière n'a jamais vu le jour.
- Dans les entreprises appartenant à des fonds de pension, ceux-ci peuvent exiger, en toute légalité que les entreprises s'endettent au delà de leurs capacités pour rémunérer les actionnaires.
- La part des  revenus du travail connait une stagnation alors que les revenus du capital continuent à croître, par le biais du chômage et/ou des bas salaires.
Alors, prétendre s'appuyer sur la loi des rendements décroissants quand les puissants font varier tant de paramètres à leur avantage, c'est une erreur de méthodologie flagrante !

Pour Philippe Aghion, les inégalités "ne sont pas si graves lorsqu'elles proviennent de l'innovation" et, selon lui, c'est le cas :  il aurait produit, à l'appui de sa théorie, un "graphique édifiant" (que je n'ai pas réussi à trouver sur Google), qui  montrerait que le dépôt de brevets est parfaitement corrélé avec la part détenue par les 1% les plus riches. Mais un graphique n'explique pas si ces 1% les plus riches sont les mêmes que les Géo Trouvetout qui ont déposé les brevets et, surtout, il y a plusieurs propos qui montrent la déconnexion totale de cet économiste avec la réalité de la société : les inégalités accroitraient la mobilité sociale. Quand on sait à quel point, aux Etats Unis comme en France, les grandes universités ou les grandes écoles favorisent la reproduction des "élites" de l'argent, quand on sait que les étudiants des classes populaires ne peuvent financer leurs études qu'en s'endettant à vie, ce propos devient surréaliste ! Au lieu de se demander comme Bill Gates jusqu'où les inégalités demeurent acceptables, il préfère critiquer la proposition de Thomas Piketty d'un ISF mondial, sans rien proposer d'autre. 

Kenneth Rogoff reproche à Thomas Piketty d'avoir négligé la réduction des inégalités entre pays avancés et pays émergents. A notre avis, hors sujet, car ce dont il est question, c'est les inégalités entre les individus et non entre les pays. Que monsieur Rogoff aille expliquer à un ouvrier-esclave de Chine qu'on a déraciné de sa campagne ou à la veuve d'un ouvrier du textile bengalais écrasé sous les décombres d'un immeuble que la réduction des inégalités entre pays a changé sa vie !  Hors sujet donc ! De même que sont hors sujet les critiques idéologiques de Frédéric Lordon et Robert Boyer.

En conclusion, d'un côté, le capital au 21eme siècle, un travail cohérent dont l'originalité est d'avoir une perspective historique et, de l'autre, des critiques souvent inexactes, dérisoires et au mieux ponctuelles. Car aucun de ses contradicteurs ne fait le lien entre les deux crises de 1929 et de 2008, aucun ne constate que les inégalités à la veille de ces deux crises étaient les mêmes, aucun n'admet que les inégalités n'ont jamais baissé de façon tendancielle comme l'affirme Summers, mais se sont corrigées à la suite de la crise de 1929 et d'une guerre mondiale. Aucun ne constate que la crise de 2008 était liée à une libéralisation de l'économie qui, comme par hasard, a conduit à cette nouvelle crise. Et si celle-ci n'a pas provoqué les mêmes effets, c'est parce que les états ont mis la main à la poche pour renflouer les établissements financiers aux frais du contribuable, pour leur permettre de renouer avec leurs pratiques désastreuses. Piketty a le mérite de mettre en perspective les évènements du 20eme siècle et, si rien ne change, de les projeter sur le 21eme siècle. De ce point de vue, ses détracteurs ne lui arrivent pas à la cheville !

Alors décidément : Aghion/Piketty ? Avantage Piketty !!!

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