Jeunes majeurs dans l’Allier: lettre ouverte à M. le Préfet

Une membre de l'association Réseau Vichy Solidaire fait part de son expérience auprès des jeunes dits « mineurs non accompagnés » et rappelle les principales étapes de leur parcours dans l'Allier depuis quatre ans.

A Vichy, le 30 mai 2021

Monsieur le Préfet, 

Je prends l’initiative de vous faire part de mon expérience, depuis quatre ans, auprès des jeunes dits « mineurs non accompagnés », dont vous recevez les porte-parole ce jeudi 3 juin à Moulins. 

A partir de 2016, suite à la création à Vichy d’un centre d’accueil, j’ai donné des cours d’apprentissage de français à des demandeurs d’asile, dans le cadre de l’association Réseau Vichy Solidaire (RVS), créée l’année précédente (j’étais depuis peu à la retraite, après quarante ans d’enseignement en classes maternelles et primaires dans le département de l’Allier).

En juillet 2017, les services de l’Aide sociale à l’enfance de l’antenne vichyssoise du Conseil départemental ont pris contact avec nous, suite à l’arrivée dans l’agglomération d’une quinzaine de mineurs isolés, originaires pour la plupart de Côte d’Ivoire et de Guinée, et alors mis à l’abri à l’hôtel. Au sein de RVS, nous avons rapidement mis en place, chaque après-midi de la semaine, des cours de soutien scolaire pour ces adolescents (tous étaient francophones, à quelques rares exceptions).

A partir du printemps 2018, d’autres jeunes, plus nombreux qu’en 2017, sont arrivés à Vichy. Nous sommes parvenus à maintenir des cours sur un rythme quotidien, car nous avons été rapidement une vingtaine de bénévoles à nous mobiliser, motivés par leur assiduité et leurs progrès ― touchés aussi par leur capacité à faire face à leur situation d’isolement. En trois ans, nous avons accueilli près de deux cents jeunes dans notre local (situé dans la Galerie des boutiques du Forum, au sein de l’Etablissement thermal).

© La Montagne Vichy

A la fin de l’été 2018, plusieurs jeunes engagés dans un apprentissage (c’est la voie vers laquelle la plupart d’entre eux ont été orientés) sont venus nous parler de leur difficulté à obtenir auprès de la Direccte une « autorisation de travail », qui est pourtant «de droit» dans cette situation, et indispensable pour finaliser le contrat d’apprentissage. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, de nombreux autres apprentissages ont été interrompus (souvent définitivement) pour cette raison, non seulement dans le bassin d’emploi de Vichy, mais aussi dans ceux de Moulins et Montluçon (la décision n°2020-085 du Défenseur des droits donne toutes les précisions).

Au printemps 2019, après avoir lancé plusieurs alertes (en particulier via une note adressée le 12 mars aux principaux acteurs du dossier et un billet mis en ligne le 12 avril) qui sont restées lettre morte, nous avons dû lancer début mai une pétition pour que l’article 50 de la loi du 10.09.18 soit appliqué dans l’Allier.

Le 20 juin 2019 s’est matérialisée la « situation de crise » que nous annoncions depuis des semaines, lorsqu’une centaine de jeunes, soutenus par une soixantaine de citoyens bourbonnais, se sont rassemblés devant la préfecture et le conseil départemental. Je faisais partie de la délégation reçue ce jour-là en préfecture : Madame la secrétaire générale s’est engagée à veiller à ce que législation relative aux autorisations de travail soit respectée ; elle n’a pas souhaité revenir sur la situation générale, marquée par la délivrance d’une centaine d’arrêtés portant obligation de quitter le territoire français (OQTF), en l’espace de quelques mois, à des jeunes pourtant reconnus mineurs

Le 20 octobre 2019, une nouvelle réunion en préfecture n’a pas permis d’engager un véritable dialogue (faute, je pense, d’un diagnostic partagé), ni de trouver une solution pour les dizaines de jeunes dont l’insertion était bien engagée, mais dont l’horizon s’est soudain trouvé bouché, suite à l’interruption (subie) de leur apprentissage, à la notification d’une OQTF et à de longues procédures devant la justice administrative (à Clermont-Ferrand puis à Lyon). 

Mobilisation des jeunes majeurs, le 26 mai 2021, à Moulins (Allier). © RJFM Montluçon

Depuis fin 2019, à Vichy comme ailleurs, la vie a suivi son cours. Certains jeunes sont parvenus à franchir tous les obstacles et présentent aujourd’hui des parcours de réussite exemplaires. Parmi les jeunes dont l’insertion a été stoppée par une OQTF, nous n’avons plus de contact avec certains, sans doute parce qu’ils ont quitté le département. D’autres se sont par contre enracinés dans l’Allier : après avoir été accueillis et formés dans l’Allier, ils veulent simplement y travailler, y vivre dignement et faire profiter de leurs savoir-faire les entreprises et les habitants de l’Allier. 

Ce sont ces jeunes, dont j’ai rappelé ici les principales étapes de leur parcours bourbonnais, qui se sont mobilisés mercredi dernier à Moulins et dont vous recevrez ce jeudi les porte-parole. Personnellement, je peux témoigner du sang-froid et de la grande maturité dont ils ont fait preuve, malgré leur jeune âge, ces dernières années. Ils sont ici entourés, déjà bien intégrés et solidaires entre eux, et trouveront sans difficulté un travail si on leur en laisse la possibilité : ils contribueront ainsi au dynamisme d’un département vieillissant, qui continue de perdre des habitants, mais ne manque pas de ressources.

Vous remerciant d’avoir pris le temps de lire mon témoignage, je vous prie de croire, Monsieur le Préfet, en la force de mes convictions républicaines. 
 
Florence Carteron, membre de Réseau Vichy Solidaire 

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