Janvier 1963, l’un des 7 janvier fatidiques de l’Histoire contemporaine de la Tunisie

S’il devait y avoir un mois de l’année dans la caractérisation de l’ADN de l’Histoire contemporaine de la Tunisie, contemporaine dans le sens anglo-saxon du terme [1], celui-ci ne pourrait être que le mois de janvier. En effet, les évènements les plus importants de cette Histoire ont eu lieu, quasiment tous, au mois de janvier, comme le démontre l’inventaire suivant.

S’il devait y avoir un mois de l’année dans la caractérisation de l’ADN de l’Histoire contemporaine de la Tunisie, contemporaine dans le sens anglo-saxon du terme [1], celui-ci ne pourrait être que le mois de janvier. En effet, les évènements les plus importants de cette Histoire ont eu lieu, quasiment tous, au mois de janvier, comme le démontre l’inventaire suivant.

1. 18 janvier 1952

Jean de Hauteclocque, nouveau résident général, arrive à Tunis le 13 janvier 1952 sur un navire de guerre, le croiseur Marceau [2], tout un symbole ! Cinq jours après, le 18 janvier, il fait procéder à l’arrestation de Habib Bourguiba et de plusieurs dizaines de ses camarades néo-destouriens, communistes, progressistes et syndicalistes [3], déclenchant la résistance populaire armée qui va conduire, quatre années plus tard, à l’indépendance du pays.

Beaucoup d’historiens et médias oublient que cette résistance populaire a été menée par la Tunisie plurielle, et certains parmi eux, dont le respectable Leaders – l’un des plus importants journaux en ligne qui possède aussi une version papier - poussent le déni jusqu’à essayer de faire  croire que le mérite de cette indépendance revient aux seuls néo-destouriens. Ainsi ce média respectable a écrit dans son édition du 18 janvier 2019 :

« S’il est vrai que le 18 janvier 1952, ils n’étaient pas nés ni peut-être même conçus, il y a un devoir de mémoire dont nous devons nous acquitter, jeunes et vieux, d’autant plus que le sentiment national s’effiloche aujourd’hui au point d’être frappé de ringardise. Le 18 janvier 1952, l’arrestation des dirigeants destouriens et en premier lieu Bourguiba et l’émergence de la lutte armée qui durera près de 3 ans ont sonné le glas de la présence française en Tunisie » [4],

média qui oublie que si ce glas a pu sonner, c’est aussi par le dévouement, les souffrances, la résistance et l’endurance de camarades non destouriens , de camarades non de culture ni de foi musulmane, camarades qui ont fait et qui font encore notre Tunisie plurielle. Et, à cette occasion, j’offre à ce média, d’abord, une photo [5] de la première page du quotidien La Dépêche tunisienne - journal incontournable qui, à l'époque coloniale, avait le quasi-monopole sur la presse quotidienne en français de Tunisie - du 19 janvier 1952, où il titrait, sur trois colonnes à la une : La situation en Tunisie - Habib Bourguiba et plusieurs des chefs destouriens et communistes ont fait hier l'objet de mesures d’éloignement, en lui précisant que parmi les dits chefs communistes dont il s’agit, figuraient  Mohamed Jrad, Jacques Belaiche, Mohamed Ennafaa, Maurice Nizard, Khemaies El Kaabi et Georges Adda – ce dernier fut éloigné, en vérité, plus tard - que ces chefs ont été envoyés au Sud le 18 janvier 1952, tout comme les dirigeants destouriens, exceptés Habib Bourguiba et Georges Adda qui avaient rejoint plus tard ces résidents forcés au Sud, plus précisément au bagne de Remada, Habib Bourguiba s’était vu offert, auparavant, un «séjour» à Tabarka. Et, j’offre, en prime, à ce journal, la photo-souvenir [6] a., prise dans ledit bagne au mois d’avril de la même année, où l’on aperçoit, de gauche à droite, les chefs communistes dans l’ordre où ils ont été cités ci-dessus, et, en surprime, l’émouvante vidéo-témoignage [6] b. où Georges Adda décrit, en tant que témoin oculaire, lui-même prisonnier nationaliste, la place exceptionnelle occupée par notre Hymne national lors de l’exécution des nationalistes - destouriens, communistes ou autres - condamnés à mort pendant l’occupation coloniale  

Et, pour finir, que ce journal sache que cette Tunisie plurielle qu’il a occultée et qui s’est battue pour l’indépendance et la démocratie ignore le genre et compte en son sein de grandes dames. Je vais en citer deux qui partagent entre elles beaucoup de choses : elles sont toutes les deux de culture juive, originaires de Gabès, natives des années vingt du siècle dernier, décédées à la fin des années dix de ce siècle, anciennes élèves au lycée Armand-Fallières à Tunis (l’actuel lycée de la rue de Russie), universitaires, adhérentes, dès leur jeune âge, au Parti Communiste Tunisien (PCT), engagées sur plusieurs fronts : la libération de leur pays, la résistance contre son occupation par les troupes allemandes (novembre 1942-mai 1943), ainsi que contre le courant fasciste qui essayait d’enrôler les italiens de Tunisie, la justice sociale, féministes avant l’heure. J’ai nommé Juliette Bessis [6] c. et Béatrice Slama [6] d. En outre, Béatrice Slama fut co-fondatrice, en 1944, de l’Union des jeunes filles de Tunisie (UJFT), organisation féministe proche du PCT, qu’elle a dirigée depuis sa création jusqu’à 1948. J’ai eu le privilège d’avoir Juliette Bessis comme professeur, du temps où j’étais élève au lycée Sadiki-Khaznadar, alors qu’elle était doctorante. C’est elle qui m’a appris à aimer la matière de l’histoire comme source de culture et d’informations. Elle était une grande pédagogue ; elle nous a tellement marqués, nous, les anciens de ce lycée. 

3. 26 janvier 1978 : "Jeudi noir" tunisien 

Voir, à ce sujet, mon billet intitulé « 26 janvier 1978, le "Jeudi noir" tunisien : ses victimes, ne les oublions pas, ce sont aussi des martyrs ! » [7]

4. 26 janvier 1980 : Événements de Gafsa

« Le 26 janvier 1980, Gafsa, capitale minière du sud-ouest tunisien est investie par un commando de près d’une centaine d’opposants armés. Dans un communiqué envoyé aux agences de presse, le groupe qui se présente comme « l’armée de libération tunisienne », place son action sous le "second anniversaire du massacre de janvier" [1978]» [8]

5. 27 décembre 1983 - 6 janvier 1984 : Les "Émeutes du pain"

« À la fin de l’année 1983, la hausse du prix du pain et des céréales a conduit à l'une des plus grandes révoltes populaires de la Tunisie. Les contestations avaient fait plusieurs dizaines de morts » [9]

6. 14 janvier 2011 : La Révolution de Jasmin

7. 18 janvier 2014 : Échec et mat du dernier cheval de Troie constitutionnel de la Sharia

« Suite au combat acharné des modernistes contre les ténèbres, Ennahdha (le parti islamiste tunisien au pouvoir) a retiré, officiellement et solennellement, aujourd’hui  samedi 18 janvier 2014 aux environs de 11: 00 h, sous la coupole de l’Assemblée Nationale Constituante, l'Amendement N°70 portant la création d’une Instance Constitutionnelle indépendante, « jouissant de la personnalité juridique et de l’autonomie administrative et financière», intitulée : المجلس الإسلامي الأعلى ( = Conseil Islamique Supérieur ) » [10]. 

Le lecteur a certainement remarqué que, dans cette liste de mois de janvier fatidiques, celui qui correspond à l’ordinal 2 a été omis ; cette omission est bien volontaire et répond à la classique expression «last but not least »

2. Janvier 1963 : Quand Habib Bourguiba trahit ses compagnons de combat et de captivité, et leurs héritiers spirituels

Avant d’exposer la terrible cascade d’évènements dramatiques qui vont geler pour plusieurs décennies la marche du pays vers un peu plus de démocratisation, conséquences des décisions prises par le pouvoir bourguibien en ce janvier 1963 fatidique, arrêtons-nous un instant, pour essayer de comprendre, un tant soit peu, le rapport d’Habib Bourguiba avec le pluralisme.

Il faut mentionner d’abord que Habib Bourguiba, qui n’acceptait le pluralisme que du bout des lèvres, ne possédaient pas les moyens, à l’aube de l’indépendance, d’interdire le PCT - qui était le seul parti d’opposition actif – car, sa contribution dans le Mouvement de libération nationale était manifeste et connue de tous. En outre, aucune disposition de la Constitution qui fut adoptée n’interdisait formellement le pluralisme. Qui plus est, le système électoral adopté, particulièrement le scrutin de liste majoritaire à un tour, permet, à priori, d’assurer la prédominance du parti-État et tenir l’opposition à distance avec un champ politique fermé, tant que son influence et sa sphère de prédication restent limitées. Et, pour terminer, faisons parler Bourguiba lui-même, quand son masque fut tombé après ce fatidique janvier 1963, sur son parti et sa prééminence absolue :

« Notre parti ne ressemble fondamentalement pas aux partis de l’Europe qui sont constitués d’un groupe d’hommes réuni autour d’idées et d’opinions qu’ils s’efforcent de défendre contre d’autres idéologies : laïcité, capitalisme, etc. Nous ne formons pas un parti dans le sens strict du mot. Notre parti rassemble tous ceux qui veulent servir la nation ; il accepte la discussion, même de la part de l’opposition, tant que le but visé est l’intérêt de la patrie (…) Le parti unique est un fait. Les conditions n’ont pas permis la naissance d’un second parti, ayant d’autres méthodes mais recherchant également l’intérêt général, réussissant à grouper une fraction notable de Tunisiens. (...) Si vous voulez vous désolidariser du parti, vous vous désolidariserez de la patrie... Si au lieu de venir au parti et d’y prendre part à la discussion, vous vous tenez à l’écart, votre point de vue qui est peut-être le meilleur ne sera pas adopté» [11].

Quant à son organe Al-Amal, il n’hésite pas d’écrire le 6 mars 1963 : « Le Néo-destour étant l’artisan incontesté de cet État, son président étant en même temps chef de l’État, il est normal que toutes les responsabilités du pouvoir soient assumées par les membres de ce parti ».

Reprenons le fil des évènements qui vont élever ce janvier 1963 au rang de janvier fatidique de l’Histoire contemporaine de la Tunisie.

Dans la soirée du réveillon de Noël 1962, la radio tunisienne avait annoncé la découverte d’un complot sans en donner les détails, mais, personne ne soupçonnait ce que vont être ses conséquences pour les communistes et tous les progressistes. Avant qu’on ne sache rien du complot, l’Action et El Amal, les organes de presse néo-destouriens, ont commencé à accuser le PCT et les progressistes d’être le cerveau du complot, en développant l’idée que les comploteurs n’étaient que leurs hommes de main ;  et, lors d’une grande manifestation organisée à Tunis par l’État-parti, on a vu brandir des pancartes et des banderoles demandant la dissolution du PCT, la suspension des journaux non-destouriens, à commencer par ceux qui sont communistes ou proches, jusqu’à inclure  Afrique Action, l’ancêtre de Jeune Afrique  de Béchir Ben Yahmed [12]. Suit un déchaînement de haine sans précédent contre toutes les forces progressistes, sans exception, mêmes celles qui sont proches du Néo-Destour, implacablement orchestré par l’État et le parti, conscients de leur force de propagande ; même Bahi Ladgham, secrétaire d’État à la présidence, l’équivalent de premier ministre, s’y est mis. Sous Bourguiba, et cela veut tout dire, les ministres portaient tous le titre de secrétaire d’État. La suite des évènements a montré que les forces de gauche et les progressistes tunisiens n’avaient absolument rien à avoir avec le complot qui s’est révélé être fomenté par des civils et militaires d’obédience en majorité yousséfiste – dont Moncef El Materi, mon voisin contigu depuis le milieu des années quarante [13], ancien élève à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr - et que toute cette mise en scène a été orchestrée en préparation à la liquidation totale de toute opposition au régime.

Un autre évènement, parmi les plus importants, sinon le plus important, qui a contribué à ladite promotion de ce janvier 1963 au rang de janvier fatidique de l’Histoire contemporaine de la Tunisie, est la victoire totale, à 100%, de la gauche aux élections de 1962-1963 pour la désignation des membres du bureau de la section de l'Union générale des étudiants de Tunisie (l'UGET) de Paris, section la plus importante, après celle de Tunis, évènement qui a provoqué un désarroi au plus haut niveau de l’État : cela n’était jamais arrivé pour aucune des ONG que le néo- destour considérait  comme étant son prolongement, ses satellites ; ce fut un vrai tremblement de terre qui a mis le pouvoir aux abois. Tout le monde en parlait, même dans la Tunisie profonde. Et, cerise sur le gâteau, cette section rebelle s’est permise d’organiser une assemblée générale au « 115 » [13], pour discuter de la décision de Bourguiba, dès la découverte du dit complot, de nommer Bahi Ladgham juge d'instruction dans le cadre de l’affaire de ce complot, alors qu’il était, rappelons-le, secrétaire d’État à la présidence, l’équivalent de chef du gouvernement, assemblée générale au cours de laquelle les camarades juristes ont insisté sur le principe de séparation des pouvoirs et du respect de la Constitution, principe que l’assemblé a rappelé dans un télégramme, dont elle a voté le contenu, envoyé au Président Bourguiba, en l’invitant à tirer les leçons du fait de l’existence de gens qui voulaient l’assassiner, près de sept ans après l’indépendance [14]. C’est, encore, du jamais vu qui aurait exaspéré et rendu Bourguiba fou furieux, dit-on. Et, les premières foudres commencèrent à tomber sur ces étudiants qui ont osé : Qui a perdu sa bourse ! Qui a perdu son passeport ! Qui a vu ses parents harcelés ! Qui a vu la police française s’intéresser un peu plus à lui !...

Cet UGET, l’un des rares espaces, sinon, l’unique, parmi les organisations nationales, qui est demeuré relativement autonome et ce PCT et ses proches qui persistent à demeurer libres dans leurs écrits et critiques commencent à perturber sérieusement la scène politique, d’où la tentative destourienne, à partir de janvier 1963, de les neutraliser. Et, le bulldozer de l’État-parti se mit en marche, à peine une semaine après l’annonce du complot : les journaux Tribune du Progrès et الطليعة   (= l’avant-garde, l’organe du PCT) furent suspendus le 31 décembre 1962, le PCT fut interdit, par décision administrative le 6 janvier 1963, devenue judiciaire le 23 janvier, Mohammed Harmel et Abdelhamid Ben Mustapha - figures de proue du communisme tunisien, le dernier étant  co-fondateur et rédacteur en chef de Tribune du progrès -  sont arrêtés, ainsi que Hédi Jrad, responsable du dernier journal cité. Slimane Ben Slimane [13], directeur de Tribune du Progrès, fut traîné devant la justice pour « appel à la sédition» et s’est vu son passeport retiré pendant plusieurs années. L’Union des Femmes de Tunisie - créée en 1944, liée au PCT et présidée par Nabiha Ben Miled, l’une des pionnières du féminisme tunisien – fut dissoute. Le local du PCT, situé au 22 rue des Tanneurs à Tunis, est fermé et mis à la disposition d’une cellule destourienne [15]. Et, depuis, les membres des forces progressistes, toutes colorations, furent persécutés par les autorités, les pics de ces persécutions furent atteints lors du Procès de Tunis, en septembre 1968, et les procès suivants où des condamnations à de lourdes peines de prison, certaines atteignant quatorze ans, furent prononcées. Désormais, l’institution politique tunisienne est définie officiellement par les organes du pouvoir comme étant l’entière symbiose entre l’État et le parti unique, et tout le reste est subversion, explicitement, sans complexe ni détours. Il est clair que Bourguiba a profité du complot pour liquider le peu de démocratie et de semblant de pluralisme qui existaient en Tunisie pour imposer sa conception du chemin du développement selon laquelle le développement ne peut se réaliser qu’avec l’unité nationale dans un seul parti et avec un seul chef. Il convient de mentionner que la quasi-totalité des citoyens qui ont été gratifiés par ces mesures répressives du régime de Bourguiba sont parmi ses compagnons de combat ou de captivité et leurs héritiers spirituels.

Évidemment, le bureau de la section rebelle de l’UGET de Paris et ses soutiens n’avaient cessé de critiquer ces manœuvres machiavéliques du Néo-Destour, de condamner ces répressions à l’encontre des syndicalistes, du PCT et ses proches, des progressistes en général, et l'instauration d’un système totalitaire de parti unique. Ces critiques et condamnations, jointes au contenu du dit télégramme envoyé à Bourguiba, à la conception de la politique de celui-ci, vivifiée par le complot et aux diverses interdictions et dissolutions que son régime a opérées courant janvier, ont conduit inévitablement à sa dissolution, au mois de février 1963.

Sitôt la dissolution du bureau de la section de l’UGET de Paris connue, plusieurs autres sections de France ont réagi en exprimant leur soutien à la section dissoute dont notre petite section dijonnaise dont j’étais secrétaire général. En tant que tel, j’ai envoyé au Bureau exécutif de l’UGET un télégramme protestant contre cette dissolution et apportant mon soutien absolu à ladite section de Paris. Je lui ai aussi envoyé un télégramme identique, mais, en tant que simple adhérent à l’UGET.

Pendant les vacances de Pâques 1963, a eu lieu à Grenoble le Congrès des sections de France de l’Organisation des étudiants destouriens, chapeauté par de hauts dignitaires du Parti destourien et de l’UGET, et c’est le Bureau exécutif de cette dernière qui en était, en réalité, le chef d’orchestre. Un des points du programme du Congrès était d’arrêter la liste des sections de l’UGET de France, et de ses adhérents, qui avaient apporté un soutien quelconque au bureau (à 100% de gauche) de la section de l’UGET de Paris que ce Bureau exécutif (à 100% destourien) venait de dissoudre, et cela, dans le but de les dissoudre ou de les exclure. Grâce à mon ange-gardien destourien Kamel Belkhairia, un étudiant de la Faculté de droit de Dijon converti en indicateur, qui a exposé, en séance plénière, en détail, ma façon de penser et mes activités, jusqu’à dire que je fréquentais l’UEC - l'Union des étudiants communistes de France, fait aggravant, une organisation étrangère de surcroît ! - j’ai eu l’honneur d’être inscrit sur ladite liste des méchants élus. Je l’ai su, le jour même, par un congressiste grenoblois appartenant à cette aile destourienne sincère et patriote qui connaissait bien mon frère Ameur, qui, à cette époque, était aussi communiste et poursuivait, ses études à l’École nationale supérieure d'hydraulique de Grenoble. Et, c’est, environ, une semaine après la fin du dit Congrès que j’ai reçu un télégramme laconique émanant du Bureau exécutif de l’UGET me signifiant mon exclusion.

Au mois de mai 1963 ont eu lieu les élections pour la désignation des délégués au 11ème Congrès de l’UGET prévu du 15 au 20 août 1963 au Kef. Et, c’est encore la gauche qui a remporté ces élections ; mais, les urnes sont volées, ramenées à Tunis où, par la suite, les organes du Néo-Destour ont annoncé que ce sont les étudiants destouriens qui étaient sortis vainqueurs des dites élections.

Le 11ème congrès, tenu au Kef comme prévu, confirme la mainmise destourienne sur UGET, obtenue grâce à des manœuvres de toutes sortes - frauduleuses, d'intimidation, de délation,…- et constitue un tournant dans la vie de la centrale syndicale avec « la Charte de l’étudiant » adoptée par la majorité destourienne consacrant l’UGET comme étant une organisation nationale assujettie à l’Unité nationale par son adhésion à l'Union de la Jeunesse Tunisienne sous la direction du parti destourien et le «combattant suprême», autrement dit, consacrant son inféodation à ce parti, et l'exclusion des militants de gauche en fût la conséquence.

C’est alors qu’une vingtaine de militants de la section de Paris invitent, dans un Appel écrit, tous les courants de l’opposition à tirer les conséquences de leur dispersement. L’appel étant resté sans réponse, ils décident, en septembre 1963, de créer leur organisation autonome, leur groupe qu’ils appellent Groupe d'études et d'action socialiste en Tunisie (GEAST), et en décembre 1963, ils lancent le premier numéro de leur revue baptisée Perspectives puis Perspectives tunisiennes ; communément, le groupe sera appelé Groupe Perspectives ou Mouvement perspectives, et ses militants seront désignés par l’expression «perspectivistes».

Pour relater ces évènements, j’ai écrit dans un de mes poèmes [16] :

Et nous fûmes nombreux à être exclus de l’UGET dont l’exécutif était destouri
Pour avoir soutenu sa section de gauche qui, à Paris, des urnes était sortie
En 1963 et qu’il a dissoute, vu le danger qu’elle représentait pour lui
Il a trafiqué également les élections, pour les délégués, qui avaient suivi
Délégués pour le Congrès de l’UGET, prévu pour l’été, en Tunisie
Pour y arriver, il a fait voler les urnes et a déclaré vainqueurs ses béni-oui-oui
Et au dit Congrès, la centrale syndicale, à l’État-parti, fut assujettie
Et c’est de ces manœuvres que le Mouvement « Perspectives » était précisément parti
Il les a fait réunir à Grenoble pour arrêter la liste noire des insoumis
Aux vacances de Pâques qui ont suivi la dissolution de la section de Paris
Et notre petite section dijonnaise, dont j’étais secrétaire général, en a fait partie
Et c’est par un laconique télégramme, émanant de lui, que j’ai appris qu’il m’avait démis
Pour éviter ses représailles, mes retrouvailles  avec la famille, je les ais bannies
Tant qu’il y avait le moindre risque que je sois, de voyager hors de Tunisie, interdit
Tout cela, suite à un rapport qu’un étudiant, converti en indicateur, a écrit
Il l’a exposé lors de ladite réunion de Grenoble, rapport où mes actes furent saisis
Il répond au nom de Kamel Belkhairia, pour ce boulot, il fut récompensé depuis
En occupant le poste du numéro deux de la Ligue arabe, quand elle siégeait en Tunisie
Cette même Ligue qui fut présidée pendant une époque par un certain Fekih Mongi
Que j’ai connu comme élève, puis surveillant, quand j’étais interne au collège Sadiki
Il s’était fait remarquer le 1er juin 1955 en refusant d’être parmi
Nous, quand nous étions allés à la Goulette où Habib Bourguiba devrait être accueilli
Cela ne l’avait pas empêché d’être gouverneur de Kairouan où il avait sévi
Comme son prédécesseur Amor Chéchia, resté célèbre pour les forfaits commis

Après l’interdiction du PCT, les « interdits», qui sont restés, en réalité, clandestinement actifs, ont trouvé, publiquement, refuge et militantisme au sein des syndicats et des institutions universitaires. Et, les syndicats de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifiques qui existent aujourd’hui sont un peu, voire beaucoup !, leur œuvre.

Quant aux perspectivistes, ceux parmi eux qui ont achevé leurs études universitaires ont quitté le territoire français, en juillet 1964. Et, c’est dans une senia ( = ferme) d’un petit village nommé Cherahil, situé  à 15 km de Moknine, qu’a eu lieu, courant deuxième quinzaine d’août 1964, la réunion fondatrice du mouvement « Perspectives » en Tunisie, groupant des perspectivistes venant de France et d’autres déjà installés en Tunisie, où l’on trouve des étudiants et, aussi, des professeurs, ingénieurs, avocats, et divers autres intellectuels.

Cette réunion historique a réuni les militants suivants :

- Venant de France : Samia Attia, Houcine Baouandi, Noureddine Ben Khedher, Leila Ben Othman, Khémaies Chamari, Noureddine Naânaâ, Zohra Riahi, Françoise Valensi ;

- Résidant en Tunisie : Hechmi Ben Frej, Ahmed Ben Salah, Abdelwahab Dakhli, Mohamed Regaya, Yves Younes ;

liste-image de notre Tunisie plurielle et moderniste.

Et, dès la rentrée universitaire 1964, les perspectivistes commence à s’implanter à l’École normale supérieure de Tunis, l’un des bastions progressistes traditionnels de l’UGET, et, aussi, aux Facultés des sciences et de médecine, ouvertes au début de la décennie.

En conclusion, je reproduis ci-dessous un extrait de l’un de mes poèmes [17] résumant la suite de l’Histoire des perspectivistes et des communistes, ainsi que leur "amour social et politique de l'autre" :

Le groupe, après sa naissance en France, avait décidé et réussi sa nationale implantation 
Bourguiba les a appelés  "microbes de gauchistes"  dans l’une de ses interventions
En promettant de "consacrer toute sa vie à leur totale élimination"
Et les tortionnaires s’étaient relayés sur tous les membres du groupe, les hommes notamment
Ceux qui se trouvaient en Tunisie, militant à l’université et ailleurs, clandestinement
Il y avait une présence féminine très forte dans le groupe, soit dit en passant
Et c’est le cas chez toutes les tendances de la gauche de l’époque, et à présent
Les persécutions policières n’ont pas épargné leurs familles, ni leurs sympathisants
Les exactions de tous genres qu’ils avaient subies étaient partagées également 
Par les communistes, leurs compagnons de route, de combat et de détention
Des camarades, jeunes et moins jeunes, qui appartiennent à plusieurs générations
Dont certains sont des figures de proue historiques du national Mouvement
Qui ont même partagé l’exil et la prison avec le « suprême combattant »
Je ne citerai que Hassen Saâdaoui, mort le jour de son arrestation
Dans un poste de police ; et, à son épouse Chérifa, catégoriquement
Le ministre de l’intérieur a refusé sa demande de réclamation
Pour une autopsie ; Saâdaoui qui, pour le Mouvement national est un monument
En 1934, il a séjourné au Bordj le Bœuf en déportation
En compagnie de celui qui, en 63, a chapeauté cette arrestation
De 39 jusqu’à 42, il fut interné aux camps de concentration
D’abord dans celui du Kef, puis, celui d’El Guettar, près de Gafsa, sans interruption
Et, il en a connu bien d’autres, par exemple, Constantine et sa prison
C’est pour cela que j’accuse Bourguiba, vis-à-vis de ses camarades, de trahison
Ses camarades de détention et de combat contre la colonisation
Et, il y en eu d’autres de trahis, Slimane Ben Slimane, particulièrement
Par devoir de mémoire, je mentionnerai, dans les références quelques autres noms [18]
Qui ne sauraient demeurer oubliés : prendre place dans notre Mémoire est une obligation
À côté de toutes ces femmes et de tous ces hommes de gauche dont la contribution
A été déterminante dans la marche du pays vers sa libération
Et dans les diverses luttes pour sa prospérité et sa démocratisation
Aujourd’hui, nombreux parmi eux nous ont quittés et nous veillent de là-haut, au firmament
Le tort de tous est leur " amour social et politique de l'autre ", fondamentalement
Leur amour pour leur semblable, leur appel à la liberté, par simple invocation
Par leurs écrits, leur appel à la justice, à la démocratie, pacifiquement
Diverses amours qui se situent au centre de l’humain, qui touchent à ses fondements
Amours qu’ils ont poussées à l’excès, à l’extrême jusqu’à s’oublier, jusqu’à s’effacer, totalement
Au profit de leurs idéaux pour lesquels ils ont supporté souffrances et privations
Où la personne est au centre des préoccupations de la cité, prioritairement
Grands amoureux de la vie et d’autrui dont le bien-être, de celui des autres, dépend
Considérant qu'il ne peut être individuel, c’est leur profonde conviction
Contrairement à ceux qui considèrent qu’il peut être vécu solitairement
Et que la réussite individuelle précède la collective, prétendument

Salah HORCHANI

[1] contemporaine dans le sens anglo-saxon du terme, c’est-à-dire couvrant la période de 1945 à nos jours, et non français du terme qui la fait commencer à la Révolution française.

[2] https://fresques.ina.fr/independances/fiche-media/Indepe00033/l-arrivee-du-resident-general-jean-de-hauteclocque-en-tunisie.html

[3] https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/180120/le-18-janvier-1952-c-est-quoi-pour-la-tunisie

[4] https://www.leaders.com.tn/article/26346-le-18-janvier-1952-une-date-phare-de-notre-histoire-tombee-dans-les-oubliettes

[5] 
Peut être une image de texte qui dit ’ua Sepecne timin mienne leJournal de Tunis LA SITUATION EN TUNISIE Habib Bourguiba et plusieurs des chefs destouriens et communistes ont fait hier l'objet MESURES mesuresd éloignement M z M’

[6] a. Militants du PCT déportés dans le sud de la Tunisie au début des années 1950 - De gauche à droite : Mohamed Jrad, Jacques Belaiche, Mohamed Ennafaa, Maurice Nizard, Khemaies El Kaabi et Georges Adda. 
Peut être une image de 6 personnes et personnes debout

[6] b. https://www.youtube.com/watch?v=K7m2ce4ZFPs

[6] c. https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/200317/juliette-bessis-mon-professeur-qui-m-appris-aimer-l-histoire-n-est-plus

[6] d. http://www.lediplomate.tn/ces-tunisiennes-qui-font-lhistoire-beatrice-slama-entre-resistance-anticolonialisme-et-feminisme/

[7] https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/250115/26-janvier-1978-le-jeudi-noir-tunisien-ses-victimes-ne-les-oublions-pas-ce-sont-aussi-des-martyr

[8] Voir la suite dans le lien suivant :

https://www.cairn.info/les-100-portes-du-maghreb--9782708234345-page-163.htm

[9] Voir la suite dans le lien suivant :

https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/tunisie/en-tunisie-les-victimes-des-emeutes-du-pain-temoignent-34-ans-apres_2563103.html

[10] Voir la suite dans mon billet intitulé « Tunisie – Les 18 janvier 1952 et 2014 », publié sous le lien suivant :

 https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/180114/tunisie-les-18-janvier-1952-et-2014

[13] https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/220521/genese-de-mon-engagement-politique-accompagnee-de-quelques-temoignages-et-souvenirs

[11] Discours de Bourguiba du 29 juillet 1963 devant les cadres de la jeunesse.

[12] Slimane BEN SLIMANE, Souvenirs politiques (Cérès Productions, Tunis, 1989), page 355.  

[14] https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2017-1-page-149.htm?try_download=1

Mohamed Larbi Bouguerra, Souvenirs d'Ici et d'Ailleurs, Nirvana Editions, Tunis, 2019. Le texte du dit télégramme se trouve à la page 369.

[15] https://journals.openedition.org/remmm/2862

[16] https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/200219/au-revoir-abdelmajid

[17] https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/280220/l-hymne-l-amour-de-lina-ben-mhenni

[18] Jalel Abdeljaoued, Jounaïdi Abdeljaoued, Mohsen Allani, Habib Attia, Taoufik Baccar, Abdelhamid Ben Mustapha, Slimane Ben Slimane, Belgacem Chebbi, Sahbi Denguizli, Habib El Amri, Mohamed Fakhfakh, Afif Fehri, Salah Garmadi, Mohamed Harmel, Hédi Jrad, Mohamed Jrad, Khemais Kaabi, Ali Mtimet, Mahmoud Sehili, Hichem Skik, Salah Zeghidi.

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