Genèse de mon engagement politique accompagnée de quelques témoignages et souvenirs

Sommaire

0. Avant-propos
1. Bref descriptif du système éducatif tunisien à la fin du Protectorat et au début de l’Indépendance
2. Éclairage sur les enseignants et le personnel administratif de ma scolarité
3. La mosquée-université Zitouna et la Voix de l'étudiant zitounien  
4. Merci Baba et Merci Edda !
5. Origine de mon engagement politique précoce
6. Ma vie a failli s’arrêter le 20 janvier 1953
7. Mes débuts de militant communiste
8. La génération étudiante de l’engagement
9. Principaux
évènements de ruptures et de bouleversements
10. La rupture du regard porté sur la culture
11. Le chemin de mon empathie pour la cause du peuple algérien
12. Mon année de terminale
13. De Tunis au lycée Hoche de Versailles
14. Ma petite contribution au Réseau Jeanson de soutien au FLN

0. Avant-propos

Cet article m'a été inspiré par un message reçu, par le biais de Mediapart et dont l’objet est « Mémoire de recherche en histoire sur les étudiants tunisiens de 1954 à 1962 », de la part de Léa Bories, jeune chercheuse au Laboratoire de recherche GRHis - EA 3831 de l'Université de Rouen dont le lien est :

https://grhis.univ-rouen.fr/grhis/

message motivé lui-même par mon poème intitulé « Arrivé au crépuscule de ma vie, je dois avouer….» [1].

Et, c’est, principalement, le passage reproduit ci-dessous du dit message qui est à l’origine de la rédaction de cet article et de son organisation :

« Mon sujet est assez vaste car il y a eu peu d’études d’histoire s’intéressant à la présence des étudiants tunisiens en France à la fin du Protectorat et juste après l’Indépendance.
Je m’intéresse donc aux ressentis des jeunes tunisiens par rapport au système éducatif à la fin du Protectorat, aux difficultés qu’ils ont pu connaître lors de leurs études en France, aux rapports qu’entretenaient les étudiants tunisiens avec leurs camarades marocains et algériens alors en lutte pour l’Indépendance de l’Algérie. Les questions de solidarités et de circulations sont au centre de ma recherche. 

J’ai cru comprendre que vous aviez vous-même étudié en France, bien que je ne sache pas à quelle période. Aussi, peut être seriez-vous intéressé de me confier votre témoignage ? Cela serait très enrichissant pour ma recherche. 

J’ai trouvé votre poème très beau et très touchant. Accepteriez-vous que je le cite dans mon mémoire afin d’introduire un des chapitres ?
».

1. Bref descriptif du système éducatif tunisien à la fin du Protectorat et au début de l’Indépendance

En 1955-1956, année de l’indépendance de la Tunisie, seulement 30% des enfants tunisiens [2] en âge d’aller à l’école étaient scolarisés, leur nombre s’élevait à 160.000, pour une population tunisienne totale égale à 3.600.000 [3], population qui était analphabète à 84,7%, pourcentage fourni par le recensement du 1er février 1956 qui a eu lieu moins de deux mois avant l’accession du pays à l’indépendance. Quant au nombre d’élèves, inscrits dans l’enseignement du second degré, il était égal à 25.000, et celui des étudiants ne dépassait pas les 2.000, et cela en comptant tous les étudiants, à savoir, ceux qui poursuivaient leurs études à l’Institut des Hautes Études de Tunis, créé en 1945 et rattaché à l’académie de Paris, au cycle supérieur de l’enseignement traditionnel religieux et à l’étranger, principalement la France, mais aussi, l’Égypte, l'Irak et la Syrie. Dans ce contexte, il convient de noter qu’au temps du Protectorat régnait une confusion concernant l’expression «Université de la Zitouna», puisqu’elle désignait tous les établissements, de la capitale ou de l’intérieur, rattachés à la Grande Mosquée Zitouna de Tunis, tous cycles confondus, dont tous les élèves sont considérés des «étudiants». Ainsi, dans un article du quotidien Le Monde, paru le 29 mars 1951, il est écrit «parallèlement à l'accroissement de l'effectif scolaire dans les établissements modernes (une centaine en 1881, cent cinquante mille aujourd'hui), le nombre des étudiants de la Grande Mosquée s'est prodigieusement enflé, passant d'un millier à treize mille». Et, malgré ledit analphabétisme, dans ce même numéro de ce, pourtant respectable, quotidien on lit, soit dit en passant, «En Tunisie le protectorat français a assuré une large diffusion de l'instruction (…) la culture occidentale était généreusement distribuée dans les établissements de l'État, se perfectionnant sans cesse, se complétant d'une dose mesurée de culture arabe» (sic).

Cet effectif scolaire, à la fin du Protectorat et au début de l’Indépendance, extrêmement réduit par rapport à l’importance d’une population en pleine expansion démographique, et, de surcroit, très jeune, évoluait dans des établissements à statuts et programmes très diversifiés, tant pour le cycle primaire que pour le cycle secondaire, établissements que l’on peut classifier, grosso modo, en trois catégorie. La première est constituée d’établissements de type français, identiques à ceux de la métropole, la deuxième est constituée d’établissements dispensant un enseignement traditionnel religieux, dominés par la mosquée-université Zitouna, et la troisième est constituée d’établissements dispensant un enseignement dit de type « sadikien », en référence à celui dispensé au prestigieux Collège Sadiki qui est en vérité un complexe groupant une école primaire, un collège et un lycée - bien qu’on l’ait toujours appelé « collège», ce que je ferai dans cet article - et où j'ai effectué mon enseignement primaire et secondaire. Il fut créé en 1875, six ans avant l’instauration du Protectorat en Tunisie, à l’époque du souverain Sadok Bey, d’où l’origine de son appellation. Les programmes de l’enseignement de type « sadikien » sont identiques à ceux dispensés dans les d’établissements de type français, avec en plus, une place importante réservée à la culture arabe (langue, littérature, histoire et civilisation). Quant au cadre enseignant de la première et de la troisième catégorie, il était constitué en grande partie par des Français.

Il est à noter que le cursus du système de type sadikien était différent de celui des deux cycles constituant les études secondaires d’aujourd’hui représentés par le collège et le lycée. Le tronc commun, que l’on peut considérer comme étant une espèce de premier cycle, s’étale sur deux classes (la sixième et la cinquième). On y accède par la voie d’un concours national très sélectif – le nombre de places étant très limité – répartissant les lauréats dans les divers établissements en tenant compte de leur choix et de leur classement, le top des tops de ces établissements étant le Collège Sadiki, à Tunis. À l’issue de la cinquième, c’est le moment du grand choix où le chemin, pour la première fois, cesse de conduire les élèves dans la même direction et où les possibilités sont au nombre de trois : l’élève choisit de faire soit une «4ièmeA», dite classique, caractérisée par de forts coefficients en arabe et français, par un faible coefficient en mathématiques et les autres matières, avec un enseignement du grec at du latin, soit une «4ièmeB»,qui ne porte pas de nom spécifique, caractérisée par de forts coefficients en arabe, français et latin et par un faible coefficient dans les autres matières, sans enseignement du grec, soit enfin une «4ièmeM», dite moderne, caractérisée par de forts coefficients en mathématiques, physique et chimie, les trois filières avaient  en commun comme possibilité de langue vivante l’anglais, l’espagnol ou l’allemand. À la fin de la classe de première, on passait la première partie des deux baccalauréats tunisien et français. Et en cas de succès à l’un ou l’autre, on passait, à la fin de la classe terminale, la deuxième partie de ces deux baccalauréats. Et, il y avait équivalence absolue entre les deux diplômes finaux, même avec couple panaché, par exemple, le titulaire de la première partie du baccalauréat français et de la deuxième partie du baccalauréat tunisien est considéré légalement bachelier, aussi bien en France qu’en Tunisie. Par rapport aux élèves qui ne passent qu’un seul bac, cette organisation offrait une double chance d’être bachelier, et permettait de passer le bac en étant déjà bachelier, dans l’autre système. En outre, pour les candidats du système de type sadikien, le baccalauréat français leur était plus facile, puisque les matières d’arabe y étaient absentes, le restant des matières étant identiques pour les deux types de bac, et la langue arabe, au bac français, avait le simple statut de langue vivante, comme l’anglais, l’espagnol ou l’allemand, ce qui leur garantissait, d’avance, une bonne note dans cette épreuve. Aussi, le taux de réussite au bac dans mon lycée approchait les 100 %, et nombreux parmi nous sont admis aux deux bacs, français et tunisien, ce qui fut mon cas. Aussi, il n’est pas étonnant que nous soyons bilingues à «200%».

En conclusion, disons que les générations qui sont passées par le Collège Sadiki ont rempli trois missions essentielles qui ont fait la Tunisie d’aujourd’hui : Ils ont largement contribué à libérer le pays, à construire l’État et à en faire un État moderniste, ces deux derniers points méritant protection et consolidation, compte tenu des vautours et des hyènes qui rôdent. Elles ont aussi largement contribué à réaliser la trinité prioritaire fixée par Habib Bourguiba dès l’indépendance, à savoir (Libération de la femme)-(Éducation pour tous)-(Santé pour tous), cette fois-ci, et pour les mêmes raisons, c’est le premier composant de cette trinité qui mérite protection et consolidation.

2. Éclairage sur les enseignants et le personnel administratif de ma scolarité

La plupart des enseignants que j’ai eus au cours de mon cursus scolaire, primaire et secondaire, étaient plus qu’enseignants : ils se comportaient en réels éducateurs par l’exemplarité de leur conduite envers les élèves qu’on leur a confiés et n’étaient pas concernés uniquement par les matières imposées par les programmes et par le transfert de leurs connaissances, mais plaçaient l’humain au centre de leur métier. Avec eux, nous avons appris à exister en tant qu’individu, en tant que membre  d’un ensemble, mais, chacun avec sa différence, non, en tant qu’un élève parmi tant d’autres, somme d’individus identiques ; et,  l’approche qui était au centre de leurs efforts pour nous passer le relai de la connaissance, nous inculquaient « la valeur travail », privilégiant l’autonomie et le travail personnel ; ils ne comptaient pas leur temps auprès des plus fragiles parmi nous, s’attardant plus, après le retentissement de la sonnette, auprès de ceux qui trouvent des difficultés pour rattraper ledit relai, et, s’il le fallait,  leur consacrer des séances spéciales de rattrapage, en dehors de leur service et non énumérées, cela va de soi, type de « cours particuliers» gratuits.  Et, au centre de leur mission, ils placent le suivi de l’acquis, de façon continue, grâce à des interrogations régulières orales, quasi quotidiennes, et des interrogations surprises écrites, remises le cours suivant. Le terme barbare de «semaine bloquée» nous était inconnu. Leur formation continue, ils l’assuraient par eux-mêmes ; dans ce cadre, combien de fois, nous avons vu nos professeurs de physique-chimie dans leur labo, en dehors de leur horaire de travail, voire le dimanche, s’initier à de nouvelles expériences. Pendant notre scolarité secondaire, en dehors de la classe, nous étions encadrés, dans des «salles de permanence» par des surveillants qui étaient là pour assurer le calme et, certains parmi eux acceptaient de nous donner un coup de main pour faire nos devoirs, en cas de difficultés rencontrées. Que ce soit pendant ou en dehors des cours, en contrepartie de ce formidable effort continu d’encadrement et d’organisation, il était exigé de nous un travail régulier sans faille, une attitude et un comportement exemplaires, aussi bien entre nous qu’à l'encontre du personnel enseignant et administratif, leur manquement étaient punis par des heures de retenue le dimanche, pouvant aller jusqu’à huit heures, passées dans des salles de permanence sous la garde d’un surveillant, où nous étions obligés de ne pas rester désœuvrés, mais contraints d’occuper notre temps par la lecture ou tout autre activité scolaire. Ces heures de retenues étaient enregistrées, avec leurs causes, par l’administration, et, le tout expédié aux parents, avec le bulletin trimestriel. 

J’ai aussi la chance de pouvoir affirmer que les membres du personnel administratif qui nous encadraient étaient aussi hors pair, à quelques exceptions près. L’archétype de ce personnel dévoué est Abdelhakim Abdeljaoued, surveillant général de l’internat qui était aussi professeur de Mathématiques. Il nous impressionnait par son charisme, son style vestimentaire impeccable, son regard vif et perçant derrière ses grosses lunettes qui lui donnaient un air sévère, il nous impressionnait par son grand sérieux et son grand calme. Il n’était pas du genre bavard. Il avait une autorité naturelle qui imposait le respect et son empreinte a marqué profondément l'administration. Il était si différent de Monsieur Kalfat, son collègue, surveillant général de l’externat ; disons, qu’ils étaient complémentaires. Mais, derrière tout cela, Abdelhakim Abdeljaoued avait une humanité accessible et bienveillante, il savait parler, écouter et être proche, quand la situation l’exigeait. Il n’était pas que cela, il fut l’un  des fondateurs de l'Union générale des étudiants de Tunisie (l'UGET), dont le congrès constitutif s’est tenu à Paris en 1953, en pleine répression coloniale, et fut, la même année, son premier Secrétaire général, avec Mustapha Abdesselem comme président ; sachant qu’au cours des trois premières années de son existence, le premier responsable de l’UGET porte le titre de président et se trouve secondé par un secrétaire général.  Il fut aussi un militant actif pour l’indépendance nationale. D’ailleurs, j’ai appris dernièrement que le 1er juin 1955, jour mémorable du retour triomphal de l’exilé Bourguiba au pays [4], il était bien avec nous, au port, pour l’accueillir.

Pour terminer, j’ai retrouvé, plus tard, certaines qualités de mon personnel enseignant-éducateur dans les éloges posthumes que j’avais lues, par-ci par-là dans les médias, sur le regretté Samuel Paty, le professeur décapité par la barbarie islamiste, qualités que j’ai résumées dans les vers qui suivent, extraits du poème écrit en son hommage [5] d.

Pour préparer ses cours, il consacrait beaucoup de temps et beaucoup d’énergie
Envers ses élèves, bienveillance, tolérance et respect, il savait conjuguer
Sans jamais s’écarter des règles de la professionnelle déontologie
Sans oublier son statut d’enseignant quant à la nécessaire autorité
Salutaire qui s’associe au devoir de maintenir, dans sa classe, l’harmonie
Il avait une confiance intrinsèque dans le potentiel, de ses élèves, à progresser
Pour ceux qui ont des difficultés à avancer, il se faisait beaucoup de soucis
Il s’efforçait de rendre ses postures d’enseignement actives et renouvelées    
Sa démarche pédagogique ne transgressait jamais ce que sa conscience lui dit

Et, en hommage à tout ce personnel, j’ajoute :

À tous ces éducateurs, enseignants
Instits, profs ou surveillants
De qui j'ai beaucoup appris
Qui, de moi, soin, ont pris
De tourner mal, m’ont protégé
Car, un peu révolté, j’étais  
Pour ne pas dire autre chose
Avouer mes exploits, je n’ose !
Disons simplement le résultat
Je fus renvoyé de l’internat
Et de l’externat, pendant un mois
À cause de Larbi Bouguerra [5] e
Mon surveillant, en ce temps-là
C’est mon travail qui me sauva
De ne pas être définitivement
Renvoyé de l’établissement
Sans détails, je dis seulement
Que je le méritais, absolument
J’ai dû, tout seul, travailler
Tous les cours que je manquais
J’ai vécu en solitaire
Ce triste mois de galère
Dans notre maison de Montfleury
Contiguë à celle des Materi
Mais, utile épreuve que j’ai subie
À être autonome, elle m’a conduit

À tous ces éducateurs, enseignants
Instits, profs ou surveillants
Qui furent comme mes seconds parents  
Avec qui j’ai passé du beau temps
Cela n’empêchant pas le respect
El la déférence qu’on leur devait
Ils m’ont tant apporté dans ma vie
M’ont motivé, m’ont compris
À être ce que je suis, aidé
Dans le droit chemin, ils m’ont guidé
Dans mon métier, m’ont inspiré
Sans eux, j'ignore ce que j’aurais fait
À ceux qui m’ont fait aimer
Leur matière, et, en premier
Marcel Maarek, jeune recruté
En maths, l’année de mon brevet
Qui m’a stimulé, encouragé
Dans cette voie, m’a orienté
Que, plus tard, j’ai retrouvé
À Paris, à la Faculté
À l’AEMNA et au PCT [5] f
Ami de la Palestine blessée

À tous ces éducateurs, enseignants
Instits, profs ou surveillants
À qui je pense avec nostalgie
Ceux de Versailles, près de Paris
Ceux de mon Collège Sadiki
Et de son école primaire, aussi
Et de Dijon, et j’en oublie
À ces prophètes, comme dirait Chawki [5] g
Qu’ils soient parmi nous, vivants
Ou bien là-haut au firmament  
Je dis merci
Larbi Bouguerra, y compris
Surtout  qu’on s’est retrouvé, depuis
Politiquement, du même avis
Collègues, militants et amis
À Paris, il fut élu à la tête
De la section rebelle de l’UGET [5] h
Dont le bureau ne comportait aucun
Étudiant du parti destourien

À tous ces éducateurs, enseignants
Instits, profs ou surveillants
Très dévoués, ils le sont
Accompagner l’élève, sachant
De façon personnalisée
Pour le soutenir et l’aider
À se remettre en selle
Chaque fois qu’il bat de l’aile
Découvreurs de talents
De la Haute ou ses bas-fonds
Le mérite, sur tout, primant
Qu’on soit riche ou indigent
Munis d’un commun habitus
Entretenant notre conatus
À nous prendre en charge
Et, non rester à la marge
Anges-gardiens de nos enfants
Les éduquant, les préparant
Avec conscience et dévouement
À prendre soin de la Nation
Au nom de notre Tunisie
Je leur dit encore merci

3. La mosquée-université Zitouna et la Voix de l'étudiant zitounien

Tout d’abord, il convient de noter une erreur souvent rencontrée dans la littérature – par exemple, dans Wikipédia - faisant de l’UGET le descendant de l’organisation syndicale صوت الطالب (= la Voix de l'étudiant, ou, plus complètement, la Voix de l'étudiant zitounien), fondée, en 1950, par les élèves de l’Université de la Zitouna ; revoir, dans ce contexte, la confusion  qui régnait autour de l’expression «Université de la Zitouna» mentionnée dans le paragraphe 1. Il est à remarquer que le terme «الطالب», qui figure dans l’appellation de ladite organisation syndicale -  et que l’on retrouve au pluriel, correspondant à la lettre « E » du sigle « UGET» - qui est traduit par le terme «étudiant» et que l’on peut aussi traduire par le terme « demandeur » (sous-entendu « demandeur du savoir ») a comme origine le verbe «طلب» (= demander, et, phonétiquement, = «talaba» ) que l’on retrouve dans le terme afghano-pakistanais «taliban» dont le sinistre mouvement associé demande autre chose que le savoir.

Dans la suite de ce paragraphe, je vais rappeler, succinctement, l’histoire de la mosquée-université Zitouna, les circonstances de la fondation de l’organisation la Voix de l'étudiant zitounien, un évènement tragique qu’elle a vécu, trois ans après sa création, et sa dissolution dans l’UGET, deux ans après.

La mosquée-université Zitouna, fondée cinq ans après la bataille de Poitiers, deux siècles et demi avant la fondation de la mosquée-université Al-Azhar, d’ailleurs, par les Fatimides venus de Tunisie, avec leur expérience acquise dans l’enseignement et leurs oulémas zitouniens, est considérée comme étant le plus ancien établissement d'enseignement du monde arabe et reconnue pour avoir été l’un des plus prestigieux centres d’enseignements dans le monde musulman. Qui plus est, selon The Oxford Encyclopedia of the Modem Islamic World, elle est considérée comme étant la plus ancienne université du monde qui existe encore à ce jour [5] a. Pendant plus d’un millénaire, elle fut le vivier de cadres en tous genres qui ont géré le pays, elle a porté, à l’opposé des théologies et des exégèses sclérosées dominant l’Orient, un Islam de la connaissance et du progrès et a formé des générations successives d’oulémas et de penseurs éclairés, Tunisiens et étrangers, dont certains ont révolutionné leur discipline et fait évoluer leur société, tels Ibn Khaldoun, le père-fondateur des sciences sociales, Aboul Kacem Chabbi, le Rimbaud de la littérature arabe, rénovateur de sa poésie, et son contemporain et ami Tahar Haddad, syndicaliste qui incarne une pensée libre, allant au-delà du courant réformiste en défendant une lecture moderne des Écritures saintes et des propositions sociales novatrices portant notamment sur la libération de la femme, et qui fut mis à pieds de la mosquée-université Zitouna, par les ultra-conservateurs parmi ses oulémas qui avaient orchestré une campagne de diffamation à son encontre, au lendemain de la parution de son ouvrage avant-gardiste Notre femme dans la loi islamique et la société,

C’est la liberté de la femme qui libère les mentalités, pour lui
Essence du Code du statut personnel que Bourguiba a promulgué
Promulgué moins de cinq mois après l’indépendance du pays
Qui en a fait, dans le monde musulman, un modèle envié
Alors que nous étions encore sans Constitution, une monarchie
Un État naissant qui a donné à la femme la première priorité [1]

Mais, l’enseignement de la vielle mosquée-université n’arrive pas à évoluer et il est demeuré pendant des siècles exclusivement religieux et figé, véhiculé par des méthodes pédagogiques archaïques doublées par des programmes obsolètes. Le vent de réforme et de renaissance (الإصلاح والنهضة) qui a soufflé dans le monde arabe, dans la deuxième moitié du dix-neuvième – origine d’ailleurs de la création du Collège Sadiki - a conduit, depuis cette époque, l’avant-garde des étudiants de cette mosquée-université à contester l’enseignement donné par leur institution et à revendiquer la modernisation des programmes et des méthodes d’enseignement ainsi que l’amélioration de leurs conditions de travail et de vie. Malgré une mobilisation entretenue pendant des décennies, le seul résultat obtenu fut «1'introduction de l’enseignement de l’histoire, de la géographie et des mathématiques dans le programme [nda : d’une section dite « moderne », créée en 1949] de cette institution (…) Le militantisme zitounien s’est exacerbé avec la création du Comité de la Voix de 1'étudiant zitounien et sa tribune. Le 16 avril 1950, lors de la première réunion, le comité a formulé son Manifeste composé de 16 revendications pour réformer l’enseignement de la Zitouna et pour la reconnaissance de ses diplômes au même titre que les diplômes des établissements modernes» [5] b. Ainsi naquit la Voix de l'étudiant qui a été initiée, du côté professoral, il faut le dire, par le alim ( = عَلِيمٌ  = le savant = singulier de ouléma ) éclairé Fadhel Ben Achour [5] c - enseignant aussi au Collège Sadiki et qui fut élu le premier président de l'Union générale tunisienne du travail (l’UGTT), le 20 janvier 1946, à l’issue de son congrès constitutif - et, il faut dire, aussi, que ce sont les oulémas ultra-conservateurs, les élites destouriennes et les autorités du Protectorat qui se sont opposés conjointement, mais pas pour la même raison, à une réforme en profondeur de la vieille mosquée-université. La raison essentielle des premiers est leur anti-modernité, celle des secondes est leur modernité et leur approche laïque de l’enseignement, et celles des dernières est le risque du réveil nationaliste que pourrait entraîner une telle réforme.  La solution finale au problème de la vieille mosquée-université a été amorcée par Bourguiba, environ un mois après l’indépendance du pays, en mettant fin au lien entre l'université et la mosquée, et le «Projet de réforme de l'enseignement en Tunisie», élaboré sitôt après, unifia l’enseignement à tous ses niveaux et démantela définitivement la vieille mosquée-université en la remplaçant par l'Université Ez-Zitouna, rattachée au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, la Mosquée Zitouna étant devenue un simple lieu de culte. Quant à la Voix de l’étudiant, elle fut absorbée, en 1956, par l’UGET [5] c. Et, malgré sa courte durée de vie, elle a organisé de nombreuses manifestations, essentiellement pour ses revendications corporatistes, exceptée la dernière qui a eu lieu le 15 mars 1954, qui a porté sur des revendications nationalistes et qui fut la plus meurtrière, puisque l’on parle de deux ou trois manifestants tués, selon les sources.

4. Merci Baba et Merci Edda !

Avant d’atteindre mon âge de scolarisation primaire – à cette époque il n’existait pas de scolarisation enfantine en Tunisie – nous résidions à Degache, dans le Sud tunisien. Afin que ses enfants puissent fréquenter les meilleures écoles, et bien que toutes ses activités professionnelles se déroulaient dans cette région, Baba (= Papa) a décidé, au lendemain de la seconde guerre mondiale, de nous faire déménager à Tunis. Pour ce faire, il a acquis une maison dans le quartier de Monfleury, où plusieurs de ses résidents avaient déjà ou vont avoir un destin national. Notre maison est contiguë à celle de Hafiz El Materi, grand père de Sakhr El Materi – le père de ce dernier, Moncef, est mon aînée de quelques années - et frère de Mahmoud El Materi – qui fut, entre autres, le premier président du parti de Habib Bourguiba, le Néo-Destour, à sa création en 1934 et membre du Parti communiste français, pendant son séjour à Paris, soit dit en passant - elle est proche des domiciles de Salah Ben Youssef - qui fut, entre autres, Secrétaire général du dit parti du 17 octobre 1948 au 8 octobre 1955 - et de Mohamed Saadallah, ministre de l'Agriculture dans le second gouvernement M'hamed Chenik qui est le premier gouvernement tunisien ayant débattu des conditions d'une évolution de la Tunisie vers l'autonomie interne pendant le Protectorat français. Et, notre quartier est limitrophe des quartiers où résidaient Habib Bourguiba et Farhat Hached - l’unificateur du syndicalisme tunisien sous la bannière de l’UGTT dont il fut élu le premier secrétaire général à l'unanimité le 20 janvier 1946 - et du quartier où le Docteur Slimane Ben Slimane avait son cabinet, Slimane Ben Slimane dont il sera question ci-dessous, le plus libre et le plus altruiste parmi toutes les figures historiques du Mouvement national qui a milité, toute sa vie durant, pour une Tunisie indépendante, pacifique et sociale [6].

Cette décision fut dure pour mon père, car, pour ses raisons professionnelles, il a été obligé de partager sa vie entre mon Sud natal et la capitale, distants de près de 500 km, avec les moyens de transport de l’époque. Le fait de faire passer la scolarité de ses enfants avant son propre confort est l’expression d’un réel sacrifice parental.

Ce déménagement vers la capitale m’a permis d’effectuer mes scolarités primaire et secondaire intégralement au Collège Sadiki et cette proximité avec les dits résidents - sur lesquelles, jeunes, je connaissais déjà beaucoup de choses, et il m’est même arrivé de les croiser - a probablement contribué à l’éclosion de mon engagement politique précoce

Merci Baba et repose en paix !                

Pour l’encadrement de notre scolarité, heureusement que notre mère était parmi les très rares tunisiennes de son âge ayant été à l’école française – à l’époque de la première guerre mondiale - jusqu’au Certificat d'études primaires. Mon grand-père maternel, Salah Hammami dont je porte le prénom - étant né une dizaine de jours après son décès - était juge et imam, issu de la mosquée-université Zitouna, condisciple de Mohamed Chabbi, le père d’Aboul Kacem Chabbi. Féministe avant l’heure, influencé par le mouvement de la réforme et de la renaissance (الإصلاح والنهضة), il avait toujours défendu le droit des filles à aller à l’école, au même titre que les garçons. Scolairement, mes parents étaient unilingues, le français pour ma mère (qu’on appelait Edda) et l’arabe pour mon père ; mais, avec la lecture et le support de ma mère, mon père est devenu bilingue jusqu’à cofonder un journal en français, avec sa Carte de presse [1]. Ainsi, Edda a pu soutenir notre scolarité primaire, avec ses leçons d’écriture, de lecture, de dictées, ses exercices de robinets qui fuient, ses trains qui se rencontrent – en s’aidant de vieux manuels aux feuilles jaunies par le temps,  comportant les solutions - et, aussi ses chants ; c’est elle qui nous a appris, entre autres, la Marseillaise et, s’il vous plait, avec un rajout de deux vers de Victor Hugo qui ne se chantent plus aujourd’hui, qui n’existent plus dans ses paroles officielles, à savoir :

Gloire à la France éternelle
Gloire à ceux qui sont morts pour elle

et c’est aussi elle qui nous a initiés à l’histoire et à la géographie de la France, avec ses préfectures, sous-préfectures et ses grands fleuves et leurs principaux affluents.

Une petite anecdote concernant ma mère mérite d’être racontée. Au début des années quatre-vingt-dix du siècle dernier, ma mère s’est faite opérée d’un hématome intra-cérébral survenu après un traumatisme crânien sévère. L’opération s’est bien passée, et voilà ce que son chirurgien est venu nous dire, après lui avoir rendu visite dans la salle de réveil (salle de surveillance post-interventionnelle), en s’efforçant de retenir son rire : « Elle se porte bien, votre maman, mais, pendant un moment, elle nous a vraiment inquiétés, surtout que l’intervention était lourde pour son âge, car, je lui ai demandé à plusieurs reprise quel âge elle avait, pour savoir si son processus de réveil se passait normalement, et, à chaque fois, elle nous a répondu par la même phrase incompréhensible se terminant par quelque chose du type « oui,oui,oui » ; et, voilà que, soudainement, surprenant tout le monde, elle ouvre les yeux pour nous dire, dans un français sans accent : "Vous ne comprenez pas le français, je n’ai cessé de vous dire que je suis née le huit-huit-huit", il faut dire que la question que je lui ai posée était formulée évidemment en arabe, car, ma vie durant, je n’ai jamais vu de femme de son âge parlant français ».

Merci Edda et repose en paix !

5. Origine de mon engagement politique précoce

Je suis né, politiquement, le 18 janvier 1952, par la grâce de la nième et dernière arrestation d’Habib Bourguiba, qui a eu lieu ce même jour à son domicile, et de celle de plusieurs dizaines de ses camarades néo-destouriens, communistes et syndicalistes, marquant le déclenchement de la résistance populaire armée contre l’occupant français qui va durer plus de trois ans, car j’ai eu mon baptême de « manifestant », à vrai dire, sans le chercher, pendant que j’étais sur le chemin de mon école primaire [7], c’est ce jour-là que j’ai fait la connaissance de la France des ténèbres. Je tiens à préciser que j’ai toujours dissocié cette France de la France des Lumières. Le 18 janvier 1952 est une date-phare, pas uniquement de notre histoire, mais aussi de celle de tous les pays sous domination française, en général, et ceux du Maghreb, en particulier, puisque l’on peut considérer, avec la chute de Dien Bien Phu le 7 mai 1954, qu’elle a sonné le glas de cette domination. Ainsi, moins d’un an plus tard, plus précisément les 7 et 8 décembre 1952, il y a eu les évènements de Casablanca [8], connus sous le nom des «émeutes des carrières centrales», en référence au nom du quartier où ils se sont déroulés, et cela, suite à la grève générale lancée par l'Union générale des syndicats marocains, en réaction contre l'assassinat de Farhat Hached, le 5 du même mois, à Tunis. C’est dans le sillage de la répression sanglante de ces évènements que s’est amplifié le mouvement national marocain pour l’indépendance, et les luttes menés par ses deux voisins ont eu un effet accélérateur sur le déclenchement, le 1er novembre 1954, en Algérie, du soulèvement national.

Ma compréhension du mouvement de libération nationale a été renforcée, chez l’enfant que j’étais encore, quelques mois plus tard, toujours sans le chercher, par une fouille au corps et les brutalités que j’ai subies de la part des gardes mobiles [9], suite à un attentat perpétré par la résistance nationaliste dans le quartier de Bab El Bhar (= Porte de la mer ), pas loin de la place, appelée aujourd’hui place de la Victoire, à l’entrée de la Medina, où était dressée une statue du Cardinal Lavigerie brandissant une énorme croix. Pour la fouille, les gardes mobiles nous avaient gardés, pendant des heures, sur cette place, sous le regard de bronze du Cardinal [10]. C’est pendant ces longues heures d’attente pendant lesquelles j’imaginais l’inquiétude que pourrait avoir mes parents de ne pas me voir rentrer à la maison, que je me suis senti, pour la première fois, être un colonisé et c’est depuis ce jour-là que cette statue a représenté pour moi une preuve matérielle de l’occupation de mon pays et de l’humiliation quotidienne que subissait mon peuple. Aussi, à l’indépendance, c’est avec une indescriptible joie que j’ai tenu à assister à la cérémonie de son déboulonnement.

Le traumatisme que nous avons subi du fait de l'assassinat de Farhat Hached m’avait conduit à être l’initiateur de la première manifestation organisée par les élèves de l’École primaire du Collège Sadiki qui fut accompagnée d’un chant dont j’avais composé les paroles, chant qui est le premier poème que j’ai écrit [11].

6. Ma vie a failli s’arrêter le 20 janvier 1953

Courant 1952, ma mère fut enceinte. Elle avait alors demandé à notre voisine Nefissa, l’épouse de Hafiz El Materi, dame élégante, douce et serviable, s’il lui est possible de lui indiquer un médecin pour s’occuper de son état. Elle lui avait répondu qu’il n’y avait pas mieux que Tawhida Ben Cheikh gynécologue-obstétricienne et aussi pédiatre. Coïncidence de l’Histoire, Tawhida Ben Cheikh, Nefissa El Materi et ma mère avaient le même âge, à quelques mois près.

Avant de poursuivre, donnons un petit aperçu de la biographie de cette femme exceptionnelle qu’est Tawhida Ben Cheikh (1909-2010) qui, dernièrement, fut mise à l’honneur, en pleine crise du coronavirus, sur l’une des faces du nouveau billet de 10 dinars, première femme tunisienne ayant eu ce privilège, symbole fort qui, tout en rendant hommage à son parcours, à la femme tunisienne combattante, en général, rend aussi hommage au personnel soignant dans son ensemble qui fut, et est encore, en première ligne dans le cadre de la lutte contre ce terrible virus, comme l’a souligné, dans un communiqué, le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie. Elle fût la première femme de culture musulmane médecin en Tunisie et dans le monde arabe, et aussi, en Tunisie, la première à obtenir le bac. Elle joua un rôle central dans la mise en place du planning familial dont elle deviendra directrice et sera également, pendant près d’un quart de siècle, directrice du service maternité, d’abord à l’hôpital Charles Nicolle, ensuite à l’hôpital Aziza Othmana, les deux plus importants hôpitaux du pays. Elle a aussi contribué à rendre l'interruption volontaire de grossesse légale, et cela deux années avant la France. Militante féministe dès la première heure, en 1937, fraichement docteure en médecine, elle s’investit dans l’Union des femmes musulmanes [12] a, dans le Club de la jeune fille tunisienne et dans de la revue Leïla - la première revue féminine tunisienne, éditée en langue française et fondée un an plus tôt - dont elle prend la direction. Sa réputation a dépassé les frontières, ainsi, un centre de santé à Montreuil, inauguré en 2011 par Dominique Voynet, alors maire de cette commune, porte son nom [12] b. 

Et dire que, enfant, une certaine nuit du mois de janvier 1953, j’avais traversé tout Tunis, dans un véhicule de l’armée française, la peur et l’anxiété au ventre, blotti contre Tawhida Ben Cheikh, entourés par des soldats en arme, comme il sera exposé dans ce qui suit.

Je disais donc, courant 1952, ma mère fut enceinte. Ce mardi 20 janvier 1953, nous étions seuls avec notre mère, notre père se trouvant au Sud. Comme tous les soirs, après avoir fait nos devoirs et dîné, nous nous apprêtions à aller nous coucher. À un moment, j’ai vu ma mère énervée, essayant de téléphoner plusieurs fois sans y arriver ; après mult autres tentatives infructueuses, elle a griffonné quelque chose sur un bout de papier et m’a dit «voilà le numéro de téléphone du Docteur Tawhida Ben Cheikh, tu vas chez notre voisine Nefissa et tu lui demandes de lui téléphoner, car, notre téléphone est en panne et je sens les douleurs». Ayant compris la gravité de ce qui se passait, j’ai couru chez Nefissa, lui ai expliqué la situation, elle m’avait répondu tout de suite, d’un air affligé, « notre téléphone est aussi en panne », bouleversé par cette réponse qui m’avait précipité dans un état de profonde angoisse me faisant imaginer le pire, je l’ai quittée, sans rien dire, en courant pour rejoindre ma mère, l’informer de la réponse de Nefissa et lui dire que j’allais à la pharmacie qui se trouve devant l’hôpital des Italiens – aujourd’hui l’hôpital Habib Thameur - et, sans attendre sa réponse, j’ai quitté la maison en courant. Cette pharmacie se trouvait à environ 1 km de chez nous, devant le terminus de la ligne de trolleybus N° 2, reliant Bab El Bhar au quartier de Montfleury, pharmacie où on avait l’habitude de téléphoner, en cas de dérangement de la ligne téléphonique. Je fus intrigué par le fait que le quartier était désert, aucun passant, aucune voiture ! Subitement, à un tournant, j’ai vu avancer, dans ma direction, un convoi de voitures, tous phares allumés, roulant au pas. C’est alors que je fus pris d’une terrible peur, car, je venais de me rendre compte que j’avais oublié que nous vivions en état de couvre-feu renforcé - depuis l’assassinat de Farhat Hached, le 5 décembre 1952 - et que, peut-être, l’heure de son application avait déjà commencé. Les évènements se sont alors précipités : le véhicule qui guidait le convoi avait modifié légèrement sa direction pour m’éclairer pleinement, puis s’arrêter, et j’ai entendu les bruits d’armes qu’on manipule et quelqu’un d’invisible hurler, à plusieurs reprises, comme dans un cauchemar, « Hauts les mains, ne bouge pas ! Sinon, on va te flinguer !», le milieu de la phrase était inutile, puisque j’étais déjà figé, seuls mes genoux tremblaient. Je me suis exécuté. J’ai eu l’impression que des soldats étaient descendus de l’un des véhicules suivants, pendant que mon «interlocuteur» poursuivait, mais avec une voix moins agressive : «Gamin, tu ne sais pas que c’est le couvre-feu ! Qu’est-ce que tu fous à cette heure interdite dehors ?». Je leur ai expliqué la situation, et c’est alors que leur comportement a complètement changé. Ils m’ont fait monter dans l’un des véhicules, m’ont assuré qu’ils allaient faire le nécessaire et l’un des militaires m’a demandé si je connaissais l’adresse de la Docteure. Je lui ai répondu par la négative en lui tendant ledit bout de papier où ma mère avait griffonné son numéro de téléphone et sur lequel il a ajouté «Docteure Tawhida Ben Cheikh». Je laisse le lecteur imaginer la suite. J’ajoute simplement que j’ai eu droit à du gâteau sec au chocolat, que la Docteure est arrivée juste à temps pour recueillir le nouveau-né.

Le lendemain, ma mère m’avait chargé de téléphoner à mon père, à partir de ladite pharmacie, pour lui annoncer la naissance de mon petit frère ; mon père, après avoir pris connaissance de nos nouvelles et de ma soirée rocambolesque, a terminé notre conversation en me disant «Inta walit rajel, ouldi (= tu es devenu un homme, mon fils). Vous l’appellerez Farhat !».

J’avoue que cette aventure m’a permis, pour la première fois, de percevoir un peu d’humanité dans le comportement de l’armée française. Et, pour la fin de cette histoire, six décennies plus tard, après la Révolution de jasmin, mon petit frère Farhat a occupé le poste de ministre des armées, responsabilité qui fut auréolée de la foudroyante victoire de nos vaillantes Forces de défense et de sécurité, avec le soutien héroïque des citoyens, contre l’invasion de Ben Gardane, ville de l’extrême sud tunisien, par les barbares de Daech venus de Libye ; il convient de préciser qu’il n’est pas du sérail des armées, il est professeur des universités de droit.

7. Mes débuts de militant communiste

Trois faits importants m’ont amené naturellement à épouser l’idéologie marxiste. Le premier est l’engagement de mon frère aîné, Mohamed, au sein du Parti communiste tunisien (PCT) depuis la fin des années quarante. À cette époque, il faisait ses études de médecine à Bordeaux et, au cours de chacun de ses séjours en Tunisie, il n’hésitait pas à nous parler – « nous », je veux dire mon frère puîné Ameur et moi - de la guerre d'Indochine du Mouvement mondial des partisans de la paix, du Comité tunisien pour la liberté et la paix, organisations proches du communisme international – la première étant issue de la résistance française et du rassemblement d’intellectuels contre l’arme atomique - de Marx, Lénine, Staline,…En France, tout en militant en collaboration avec le parti de Bourguiba pour l’indépendance du pays –pour l’histoire, ce dernier le surnommait «Mohamed le rouge» - il fréquentait assidûment le cercle des communistes arabes. D’ailleurs, il a donné à son fils le prénom de Fehededdine, prénom d’un ami militant communiste irakien, et a failli lui donner comme deuxième prénom Staline, étant né quelque semaine après le décès de ce dernier, si ce ne fut l’opposition manifestée par son épouse.

Le second fait est la relations d’amitié qu’entretenait mon père avec le Docteur Slimane Ben Slimane [13] sus-cité, grande figure historique de la gauche tunisienne et du mouvement de libération nationale, proche du PCT, camarade de lutte de mon frère aîné, dont le cabinet, proche de mon quartier - il se trouvait à Bab Jedid - servait souvent de salon politique où je me suis trouvé, quelques fois, accompagnant mon père, et où je les écoutais parler politique et refaire le monde. Slimane Ben Slimane et mon frère aîné avaient lutté ensemble sur trois terrains : l’indépendance de la Tunisie, le Mouvement mondial des partisans de la paix et la consolidation des communistes dans le mouvement de libération nationale. D’ailleurs, c’est pour son engagement sur les deux derniers terrains que Slimane Ben Slimane fut « radié du Bureau Politique et exclu du Parti » du Néo Destour, le 18 mars 1950 [14].

Le troisième fait est plus tardif, il est survenu durant mes années de lycée, au Collège Sadiki-Khaznadar, l’annexe qui était dotée d’un internat, fréquenté par des élèves venant de toutes les régions de Tunisie et issus de toutes les classes sociales, une reproduction réelle mais miniature de notre pays dans sa diversité, leur permettant de découvrir la Tunisie profonde à travers les témoignages vivants de ceux qui en sont issus. Outre le fait que l’internat soit une solution d’hébergement, c’est un lieu de vie intense qui permet, à l'abri du regard et du jugement parental, de devenir un individu à part entière, et non demeurer seulement l’enfant de ses parents, et favorise le développement de la personnalité, l’acquisition de son autonomie, l’apprentissage du vivre-ensemble, le sens du collectif et l’intégration dans un groupe. Compte tenu du temps dont les internes disposent pour débattre et échanger entre eux, l’internat permet aussi la création de groupes de pensée. C’est ce qui m’est arrivé au début de mes années de lycée quand, quelques camarades et moi, fascinés par le soutien apporté par l’URSS et la Chine aux mouvements d’émancipation des peuples colonisés, avions décidé d’approfondir leur idéologie. Cela a débuté par des passages réguliers, qui ont eu lieu le dimanche, jour de sortie de l’internat, dans les locaux du PCT, qui se trouvaient avenue de Londres, pour nous procurer de la littérature marxiste ou assister à des conférences et exposés. Nos lectures ont été enrichies par la suite par la parution, en décembre 1960, du journal Tribune du Progrès, mensuel d’opposition dirigé par Slimane Ben Slimane avec la collaboration du PCT et de quelques intellectuels de gauche, ainsi que par notre accès au journal Clarté, le mensuel de l'Union des étudiants communistes de France, fondé en 1956, que nous procuraient Monsieur et Madame Hahn, respectivement, professeur de philosophie et de français ; cette dernière, pour me taquiner, me traitait de «coco scientifico-littéraire», car, en classe, presque toujours, j’étais classé, en français, mathématiques et physique-chimie, parmi les trois premiers. Ce noyau de communistes en herbe a engendré, plus tard, de grands militants de la gauche et du mouvement syndical, étudiant et ouvrier, tunisiens, dont plusieurs ont connu les persécutions, la prison ou l’exil pour leur engagement, parmi lesquels je citerai Jounaïdi Abdeljaoued, un frère de notre surveillant général mentionné ci-dessus, Hichem Skik et le regretté M’hamed Zouaghi. Ces années-là m’ont appris que le militantisme n’est pas un choix que l’ont fait délibérément, mais, c’est un réflexe.

Je fus membre du PCT de 1958 à 1975, parti qui a vécu dans la clandestinité de 1963 à 1981. J'en ai démissionné un soir du mois de novembre 1975 [15], suite à son rapprochement avec le Mouvement de l’unité populaire (MUP), parti créé en 1973 par Ahmed Ben Salah [16]- ex-homme fort, ex-numéro-deux du Parti Socialiste Destourien (PSD) de Bourguiba - après son limogeage par ce dernier, car je pensais, et je le pense encore, que l’approche, soi-disant socialiste, de Ahmed Ben Salah, quand il était super-Ministres de Bourguiba ( oui, au pluriel, car il fut titulaire, simultanément, de plusieurs portefeuilles ministériels, jusqu'à cinq, pendant plusieurs années sans interruption, dominant totalement l’appareil de l’État ) a brisé l’idéal socialiste dans la Tunisie de l’époque par son «Système des Coopératives» - une expérience collectiviste imposée par l’État, sans aucun débat préliminaire réellement démocratique, Système réduit, en réalité, à une étatisation à outrance des moyens de production et de distribution, sacrifiant les petits commerçants et les paysans les plus pauvres, vidant les caisses des Coopératives et bureaucratisant leurs gestions - et, Ahmed Ben Salah, après avoir été le fossoyeur de cet idéal, a essayé de se servir du PCT, qu’il avait combattu pendant qu’il était au pouvoir, pour se refaire une virginité.

8. La génération étudiante de l’engagement

La signification retenue du mot «génération» dans ce paragraphe puise dans sa polysémie qui, en fonction du contexte, lui confère plusieurs sens. Il ne s’agira pas du contexte démographique en termes de cycle de vie, mais, du contexte d’un ensemble de personnes appartenant à une classe d’âge élargie, partageant un certain nombre de caractéristiques à préciser, ayant vécu à une même époque, en termes d’événements politiques, culturels ou sociaux qui les ont unifiés dans l’engagement politique, culturel ou social, et, pour ce qui nous concerne, il s’agit ici de l’époque qui s’étend depuis le déclenchement de la Révolution algérienne en 1954 jusqu’aux accords d’Évian en 1962, époque au cours de laquelle la Tunisie a vécu, en moins d'une année, une double transition : celle entre le régime du Protectorat français et le régime éphémère dit de l’autonomie interne, et celle entre ce dernier et celui de l’indépendance ; elle couvre les 17 derniers mois du Protectorat français et les six premières années de l’ère de son indépendance, période pendant laquelle le pays, d’abord administré par la France, ensuite semi-administré, enfin indépendant, va vivre, au quotidien, le drame algérien, puisqu’il sert, dès le début, de base arrière stratégique de premier plan au FLN, ensuite, puisque le mouvement de libération nationale de l’Algérie s’inscrit dans la continuité de celui de la Tunisie et, enfin, puisque l’est algérien est la continuité naturelle, à tout point de vue, de la Tunisie. D’ailleurs, ces deux parties du Maghreb n’étaient-t-elles pas connues, dans les temps anciens, sous l’appellation commune de «Ifriqiya», terme qui a engendré le nom de tout le continent africain, qui n’est autre que l’écriture phonétique du terme « Afrique » en arabe et dont on trouve un essai étymologique dans les références [17] ?

Quant à la classe d’âge élargie considérée dans cet article, il s’agit d’une tranche d’âge qui a connu la Tunisie sous Protectorat français et la Tunisie indépendante ; plus précisément, celle qui regroupe les citoyens ayant fait des études supérieures et nés, approximativement, entre le début les années 1930 et le milieu des années 1940, tranche d’âge que l’amnésie de l’enfance n’a pas altéré sa connaissance de ces deux systèmes, puisque, des études scientifiques ont montré que 7 ans apparaît comme étant un âge moyen où les souvenirs de la prime enfance commencent à s’effacer pour laisser le champ libre à la consolidation de la mémoire autobiographique [18]. Ce choix est dû aussi au fait que les membres de cette tranche d’âge ont vécu, depuis que leur mémoire autobiographique est devenu opérationnelle, un record d’évènements de ruptures et de bouleversements de tous genres (politiques, sociaux, culturels, artistiques,…) qui ont changé la face de la Tunisie, et du monde,  d’ailleurs, et, il est bien connu que tout un chacun se construit à partir de son vécu dès le plus jeune âge.

Cette classe d’âge a conduit pendant et après ladite époque des actions personnelles et collectives qui ont marqué profondément le devenir du pays et à partir desquelles est né le sentiment d’appartenir à une même génération de l’engagement, de partager un même destin collectif, et le corollaire déduit de ladite trinité prioritaire fixée par Bourguiba, énonçant l’accession à l’enseignement supérieur pour tous ceux qui y sont aptes, contribua à développer un esprit citoyen critique chez cette génération de l’engagement, imbue de valeurs humanitaires, jusqu’à représenter une réelle menace pour son régime, et il n’a pas hésité à y répondre par la répression, quand cette génération a commencé à prendre de plus en plus d’espace dans le débat politique, à l’instar de la répression et du procès qui ont suivi le printemps 68 tunisien [19].  La majorité de ladite classe d’âge est composée de jeunes gens aux parcours scolaires brillants, constituant la première génération qui a reçu une formation supérieure après l’indépendance, principalement en France. Conscients de la pénurie de cadres en tous genres que vivait leur pays, ils y sont presque tous retournés après le fin de leurs études, et pour certains après une courte expérience professionnelle, idéologiquement décidés à, et motivés pour, contribuer à la construction de leur jeune nation.

Ce qui fut mon cas, en retournant au pays, l’année  universitaire qui a suivi celle de la soutenance de ma Thèse, une quinzaine d’années après l’avoir quitté, et cela malgré le fait que, grâce à l’Article 30 de la Loi Faure qui a ouvert grandement les portes de l’Université aux étrangers,  Article qui  stipule dans son dernier paragraphe qu’ « En dérogation au statut général de la Fonction Publique, les enseignants de nationalité étrangère peuvent, dans les conditions fixées par un décret en Conseil d'Etat, être nommés dans les corps d'enseignants de l'enseignement supérieur » avec les mêmes droits et devoirs que leurs collègues de nationalité française ; par exemple, être membre des structures de tous genres gérant les affaires universitaires ( Conseil de Département, de Faculté, d’Université,…, Jurys de recrutement,... ) et directeur ou président de ces structures,  je disais donc malgré le fait que, grâce à l’Article 30 de la Loi Faure, à l’année de la soutenance de ma Thèse d’État, j’avais le titre de ce qui correspond aux actuels Maîtres de conférences, occupant un poste permanent de l’Université de Bourgogne, que je pouvais donc conserver ad vitam aeternam - sans être obligé d’acquérir la nationalité française, c’est ça la France des droits humains -  et cela, après avoir été affecté pendant une dizaine d’années sur un poste non-permanent, appelé associé, renouvelable chaque année. D’ailleurs, ce retour a été toujours programmé, ce qui m’avait conduit à informer ma future épouse - Haute-marnaise de souche, comme on dit, qui partage ma vie depuis exactement un demi-siècle – que si elle disait « oui » devant Monsieur le Maire, c’est qu’elle s’engagerait à vivre de l’autre côté de la Grande bleue.

Une importante caractéristique de cette classe d’âge, c’est qu’elle est probablement la génération d’étudiants la plus politisée qu’a connue, à ce jour, la Tunisie. Il convient de mentionner qu’une association, créée en 1927, a joué un rôle primordial dans la formation politique de cette classe d’âge et, d’ailleurs, aussi, dans celle de la quasi-totalité des dirigeants maghrébins qui sont passés par l’Université française, association qui possédait un siège/restaurant qui sera pendant des décennies l’épicentre d’un très large spectre de militantismes, allant du nationalisme arabe jusqu’au combat pour la démocratisation et contre les partis uniques, en passant par le soutien aux mouvements de libération nationale, à Cuba de Castro et au Vietnam de Ho Chí Minh. Il s’agit de l’Association des étudiants musulmans nord-africains en France (l’AEMNA), et ledit spectre montre que l’adjectif «musulman » ne serait là que pour distinguer les étudiants maghrébins (maghrébins de souche, autochtones) des étudiants coloniaux (enfants de colons). J’ai cherché en vain pour m’assurer si l’AEMNA était ouverte ou non aux étudiants maghrébins qui ne sont pas censés être musulmans ; mais, ce qui corrobore mon hypothèse, c’est qu’une autre association où l’on trouve aussi l’adjectif «musulman »  dans son intitulé , à savoir l’Association des étudiants musulmans algériens (l’AEMA) - très proche de l’AEMNA, à tel point qu’elles ont utilisé, pendant un moment, le même siège social - « était ouverte à tous les étudiants algériens même naturalisés et même chrétiens. C’est ainsi que le Kabyle chrétien Amar Naroun en fut le vice-président, puis le président an avril 1931 » [20]. Ce dont je me rappelle, c’est que dans toutes les réunions, conférences, débats, …, qui ont eu lieu au dit siège/restaurant, initiés par les organisations de la gauche maghrébine (partis, syndicats, associations,…), y compris l’AEMNA elle-même, auxquels j’avais assisté, il y avait toujours des camarades maghrébins juifs ; pour ce qui concerne ceux organisés par cette dernière, je ne savais pas, à vrai dire je ne m’étais jamais posé la question, s’ils étaient là en tant que membres invités, observateurs,…J’étais le coordinateur de sa filiale à Dijon ; elle avait, au début des années soixante, des filiales, aussi, à Grenoble, Montpellier, Nancy et Toulouse.

L’AEMNA fut une école et un foyer de solidarité, de pensée et d’action aussi bien dans la lutte pour l’indépendance des pays maghrébins que, une fois indépendants, contre ses États qui se sont dotés de régimes qui ont fait de plus en plus preuve d’autocratisme et d’autoritarisme pour écraser toute velléité de démocratie et de liberté. Semant les graines de la quête de la science et du savoir, elle le fut aussi sur le plan social pour l'aide aux étudiants ; ainsi, c’est grâce aux soutiens financiers que leur fournissait l’AEMNA que de nombreux étudiants maghrébins ont pu mener à bien leurs études, en les assistant, aussi, pour l’obtention de leur inscription, de leur carte de séjour, des aides au logement,…. Son siège - abattu en 2018 pour laisser place à un futur Centre culturel marocain, car appartenant à l’État marocain - était situé au 115 boulevard Saint-Michel, ce numéro « 115 » fut adopté par les étudiants pour désigner l’association, ainsi que son siège/restaurant qui fut un haut lieu de mémoire pour des générations d’étudiants maghrébins du vingtième siècle. Après la dissolution de la section parisienne de l’UGET, en 1963, parce que remportée à 100% par la gauche, les « dissous » et leurs soutiens ont trouvé refuge, scène d’action et responsabilités au 115, à tel point qu’on ait pu lire, sous la plume d’un illustre étudiant, dans le numéro 3 de l’année 1967 de l’organe de l’UGET, l’Étudiant Tunisien, « Il est devenu clair que, pour prétendre à un siège au comité directeur de  l’AEMNA, un militant tunisien peut souffrir de n’importe quelle tare pourvu que sa non appartenance au PSD soit garantie» (dixit Mustapha  Ben Jaafar, élu, la même année, président du 15ème congrès du l’UGET tenu à Gabès, et en 2011, président de l’Assemblée national constituante). Quant aux rapports entre l’AEMNA et l’UGET, il convient de rappeler qu’ils ne datent pas d'hier : c’est au « 115 » que, en 1953, s’est tenu le congrès constitutif de cette dernière. C'est, aussi, au « 115 » que, depuis la période coloniale, les étudiants algériens, d’abord, du MTLD (le parti de Messali Hadj), ensuite, du FLN, que les étudiants marocains de l'Istiqlal et les étudiants tunisiens du Néo-Destour tenaient leurs assemblées générales. Il convient de souligner que Tawhida Ben Cheikh fut aussi active au sein de l’AEMNA à laquelle elle adhéra dès 1930 et qu’elle a participé régulièrement à la rédaction de son bulletin mensuel Maghreb Étudiant. Sur la photo [21] a - datée de la même année et représentant un groupe d’étudiants tunisiens, membres de l’AEMNA - on l’aperçoit au centre et, à sa droite, Salem Esch-Chadely, président fondateur de l’AEMNA et premier psychiatre tunisien.

Il est bien connu que quand on veut asphyxier une association qui dérange, il suffit de la priver de ses subventions. C’est ce qui a jalonné l’Histoire de l’AEMNA. Ainsi, suite à son 11ème congrès qui s’est tenu, en 1951, au Casino du Belvédère à Tunis, en présence de Habib Bourguiba, Salah Ben Youssef, la princesse Aicha et le prince Chedli, Lucien Paye [11], Directeur de l'instruction publique en Tunisie (l’équivalent du ministre de l’Éducation sous le protectorat), a suspendu la subvention que son département lui allouait, car, non content des travaux du dit congrès les trouvant véhéments [21] b. Et, de même, après l’indépendance des trois pays maghrébins, elle a vu les subventions qu’ils lui allouaient se réduire comme une peau de chagrin, car, de plus en plus mécontents que ses adhérents soient dans l’opposition par rapport aux pouvoirs installés en place. Tous ces problèmes financiers, joints à la crise du militantisme estudiantin (non religieux) observée après le pic de 68, précipita l’AEMNA vers une léthargie.  

Dans ce cadre, il est utile de souligner que depuis toujours et jusqu’à la fin des années 70 du siècle dernier, dans le monde étudiant et, aussi, dans le monde politique tunisiens, il n’y avait pas de courant islamiste et que la naissance de ce courant a été volontairement encouragée, voire soutenue, par le Bourguiba autocrate - par opposition au Bourguiba moderniste - pour stopper le succès montant du courant de gauche dans la société, en général, et dans le milieu étudiant, en particulier.

L’importance de l’AEMNA dans l’histoire moderne du Maghreb a fait dire à l’historien Charles-Robert Ageron, «Lorsqu’on regarde les noms des étudiants qui ont milité à la tête de l’AEMNA (…) on a l’impression de feuilleter ce qu’on pourrait appeler le Gotha du nationalisme maghrébin» [21] c. Il est à noter, dans ce contexte, que les étudiants de l’Afrique subsaharienne possède aussi une association analogue appelée Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF) qui a souvent milité de concert avec l’AEMNA.

Avant de poursuivre, je termine ce passage sur l’AEMNA par une parenthèse de mise à jour rédigée après la parution de la première version de cet article où je me suis posé une question relative à l’adjectif « musulmans » dans sa dénomination ; plus précisément, voir ci-dessus, est-ce que « l’AEMNA était ouverte ou non aux étudiants maghrébins qui ne sont pas censés être musulmans ?». N’ayant trouvé nulle part de réponse à cette question et m’étant rappelé que Larbi Bouguerra fut, pendant une période des années soixante, son vice-président, je l’ai contacté à ce sujet, en lui transmettant par la même occasion mon poème ci-dessous en hommage à mes éducateurs et enseignants dont il fait partie et où il est cité. Sa réponse a résolu complètement la question comme je le supposais, précisant que l’Association des étudiants musulmans nord-africains en France était ouverte à tous les étudiants maghrébins, sans aucune distinction, notamment de culture, de religion,…, comme il est explicité dans l’extrait suivant de ladite réponse :

« S'agissant de l'AEMNA, côté camarades juifs, il y en a pas mal ; autant qu'il m'en souvienne, voici quelques noms : Jean-Claude Soufir (Dr) ; Jeanne Chiche partie au Maroc après son mariage avec un camarade marocain ; Françoise Valensi (Dr), mariée à l'ami Gérard Maarek qui viennent souvent à Tunis ; Marcel Maarek, aujourd'hui âgé de 87 ans je crois, c'est un matheux qui a enseigné [au Collège Sadiki-] Khaznadar avant de continuer à Paris en fac ; sans oublier le regretté camarade Serge Adda, l'ami de Yasser Arafat, Paix à leurs cendres tous les deux ».

Dans ce contexte, il convient de relever que la famille Adda est une famille de militants exceptionnels : Serge Adda est le fils de Georges Adda [11] figure emblématique du PCT, de la gauche tunisienne et du Mouvement d’indépendance nationale – il fut compagnon de cellule d’Habib Bourguiba – et sa mère Gladys fut pionnière du féminisme tunisien et militante des causes justes ; les luttes des parents furent poursuivis par Serge, sa sœur jumelle Leila et son époux Salah Zeghidi. Serge Adda, homme de télévision, voué à la cause de la francophonie, fut directeur général de Canal Horizons de 1990 à 2001 et président de TV5 Monde d'octobre 2001 à sa mort en 2004 à l’âge de 56 ans. Et, à propos de son père, j’ai, entre autres, écrit [22] a :

Après cette parenthèse consacrée aux souffrances du peuple palestinien
Revenons au sujet principal de ce poème, celui des juifs Tunisiens
J’aurais aimé écrire «Tunisiens juifs», mais, la rime a décidé autrement
Comme l’on parle de «Français chrétiens» ou «Tunisiens musulmans», et non contrairement
Oh ! Combien parmi eux ont été envoyés très tôt par la France aux galères
Parce qu’ils voulaient que leur pays puisse vivre libre, indépendant et fier
Comme Georges Adda, figure emblématique du mouvement de libération
Qui a connu prison, camps de concentration et de déportation
Celui qui a écrit, quant à la question concernant le pays d’où il vient
«Je viens de loin. Les Berbères, mes ancêtres, ont connu les Phéniciens,
Les Romains, les Vandales, les Arabes, les Normands, Les Turcs et les Français
Qui ont successivement occupé mon pays», ce qui explique notre pluralité
Et, combien notre dimension juive a façonné notre identité !

Fin de cette parenthèse de mise à jour.

Deux autres hauts lieux parisiens qui ont servi, pendant des années, comme point de rencontre et de débats pour les étudiants tunisiens de gauche de cette génération de l’engagement méritent d’être cités, ce sont les cafés  Le Gay Lussac et  Le Lussac mentionnés dans l’extrait ci-dessous d’un poème [22] b. que j’ai écrit en hommage à Salah Zeghidi qui nous a quittés voilà trois ans.

Et, ce fut ainsi, depuis Paris où tu étais étudiant, et ta vie durant
Paris où l’on fréquentait les Lussac, cafés des communistes opposants
Et également de la gauche estudiantine tunisienne du moment
Situés sur la rue qui fut celle des barricades et qui porte le même nom
Où l’on refaisait le monde autour d’un café crème ou d’un demi pression
Gauche estudiantine qui payera son engagement politique très chèrement
Une fois rentrée au pays, avec harcèlements, tortures et emprisonnements
Tu étais à la Sorbonne et moi, taupin, au lycée Hoche, vingt ans, nous avions
Que de souvenirs se bousculent dans ma tête, Camarade, depuis ta disparition

Je termine ce paragraphe en indiquant un réel désastre pour la Tunisie qui fut engendré par le formidable succès du travail effectué par cette génération de l’engagement afin de doter le pays de cadres de toutes spécialités ayant un niveau élevé de qualification et de recherche scientifique,  ce désastre, c’est l’hémorragie de l’exode des compétences tunisiennes. Mentionnons, à titre d’exemple, qu’au concours d’équivalence, appelé Épreuves de vérification des connaissances, réservé aux personnes françaises ou étrangères non titulaires du diplôme français d’État pour l’exercice de la profession de médecin, leur permettant d’obtenir l’autorisation d’exercer en France, les Tunisiens sont depuis quelques années massivement présents et en sont souvent les lauréats, comme on peut le constater, par exemple, sur la «Liste des praticiens ayant satisfait aux épreuves de vérification des connaissances», au titre de l’année 2019, par le biais des noms qui y figurent et qui sont à consonance tunisienne [23].

9. Principaux évènements de ruptures et de bouleversements

Dans ce paragraphe, nous allons examiner, parmi les évènements de ruptures et de bouleversements qui ont ébranlé la Tunisie et le monde, ceux que nous croyons être les plus importants ayant influencé cette génération étudiante de l’engagement.   

Il y a, d’abord, les évènements sanglants du 9 avril 1938 [24] suivis, évidemment, par la seconde guerre mondiale. Vient après le déclenchement de la résistance populaire armée en Tunisie, appelée « La Période décisive » dans l’Histoire du Mouvement national, suite aux arrestations du 18 janvier 1952 touchant les dirigeants nationalistes [7] – destouriens, communistes et syndicalistes - couronné par notre indépendance, quatre ans après.

Un peu plus de deux ans plus tard, le 7 mai 1954, a eu lieu la reddition de Dien Bien Phu, évènement qui sonne le glas de la colonisation en Indochine, en particulier, et dans l’Empire français, en général. La guerre d’Indochine faisait partie de notre quotidien, parce que, d’abord, c’est une guerre d’indépendance, comme notre mouvement de résistance populaire armée, mais beaucoup plus féroce, et, ensuite, parce que plusieurs centaines, voire milliers, de Tunisiens, se trouvaient dans les rangs de l’armée française, à côté de plusieurs dizaines de milliers d’autres africains. On suivait quotidiennement son déroulement par l’intermédiaire de هنا لندن = Houna London (= Ici Londres), programme diffusé en arabe par la BBC. Selon les estimations officielles françaises, près de 22 000 Maghrébins auraient été tués ou auraient disparu au cours de ce conflit qui a duré de 1946 à 1954 [25], et j’en connais dans mon entourage. Le lendemain de ce 7 mai 1954, je me suis précipité chez le marchand de journaux du quartier pour acheter Tunis-Soir, l’équivalent de France-Soir, annonçant, sur toute sa une, la chute de Dien Bien Phu.

Six mois après, éclata la Révolution algérienne que la Tunisie avait intégrée dans la continuité de son propre soulèvement pour sa libération, comme il est mentionné ci-dessus. Deux évènements primordiaux en corrélation avec cette Révolution ont traumatisé ma génération. Il y d’abord le massacre de Sakiet Sidi Youssef, un village situé à la frontière avec l’Algérie qui fut attaqué sauvagement par une vingtaine de bombardiers et de chasseurs français, un jour de marché du mois de février 1958, sur ordre du fameux général Salan, commandant interarmées en Algérie et futur chef putschiste et terroriste avec son Organisation de l'armée secrète (OAS). Le bilan fut extrêmement lourd, plus de 200 morts et blessés dont plusieurs sont des enfants. Le bombardement fut présenté comme une opération de représailles infligeant une leçon à la Tunisie qui servait de base arrière aux nationalistes algériens. « Cette affaire [d’après l’historien Jacques Valette, spécialiste de l'histoire de la colonisation et de la décolonisation] a été vue comme une escalade militaire, causant une pression anglo-américaine, la chute du gouvernement français, une émeute à Alger, une crise de régime et le retour au pouvoir du général de Gaulle » [26]. C’est vrai, la Tunisie servait de base arrière, mais pas uniquement aux nationalistes algériens, car, «depuis le déclenchement de la Révolution algérienne en novembre 1954, il serait dès lors peu conseillé de nier le rôle, parfois prononcé, que la base de Bizerte [conservée par la France après l’indépendance] a joué dans les opérations militaires françaises en Algérie. Bizerte sert à la fois de plateforme logistique, de point de ravitaillement et de centre de regroupement pour les forces françaises. On ne peut pas comprendre le maintien français à Bizerte sans considérer son intime corrélation avec la guerre d’Algérie. En octobre 1958, au plus fort des combats, les troupes françaises stationnées à Bizerte s’élèvent ainsi à 13000 hommes encore (…) Dans le cadre de sa guerre en Algérie, la France a besoin de Bizerte. Tant que ce conflit durerait, l’armée française devait pouvoir disposer de la base stratégique de Bizerte, y compris par la force» [27]. Ce qui fut le cas et nous conduit à un autre évènement de ruptures et de bouleversements qui s’est produit, environ, un mois après l’échec des pourparlers d’Évian en juin 1961, huit mois avant leur succès, c’est la bataille de Bizerte [27]. Il convient de mentionner dans ce contexte un fait historique très peu connu, ignoré par la quasi-totalité de mes compatriotes, qui rentre dans le cadre de la forte osmose existant entre les destinées des peuples algérien et tunisien et qui montre que l’entêtement et la myopie politique du général de Gaulle – cette  dernière n’est pas de coutume dans sa nature - ont empêché la base de Bizerte de devenir, ad vitam aeternam, avec le parfait consentement volontaire de la Tunisie indépendante, le territoire d’outre-mer français le plus proche de la métropole. En effet, le 17 février 1959, dans une conférence de presse, Bourguiba a offert à la France «d’échanger Bizerte contre la paix et l’indépendance de l’Algérie», en lui donnant quatre mois pour y répondre, offre à laquelle cette dernière n’a pas répondu [27].

Quant aux principaux évènements de ruptures et de bouleversements qui ne sont pas en relation directe avec le Maghreb et que je crois être les plus importants qui ont influencé ladite génération étudiante de l’engagement, ils sont au nombre de six : la Genèse du conflit israélo-palestinien et ses soubresauts, la Révolution égyptienne, la Conférence de Bandung, la Guerre de Suez, l'Insurrection de Budapest et la Révolution cubaine.

L’importance de la Conférence de Bandung vient du fait qu’elle a marqué l'entrée des pays dits du tiers-monde sur la scène internationale, pays décolonisés ou encore colonisés, sur un front uni, pour un objectif commun conjuguant la décolonisation et le non-alignement sur aucun des deux blocs qui se faisaient face, menés, respectivement, par les États-Unis et l'URSS. Cet évènement de ruptures et de bouleversements, qui a eu une énorme incidence psychologique sur les citoyens des dits pays, a été caractérisé par Leopold Senghor comme étant celui qui a marqué « la mort du complexe d'infériorité » de ces pays. La Tunisie fut représentée par Salah Ben Youssef, en tant que Secrétaire Général du Néo Destour. Cette Conférence a eu lieu cinq semaines, environ, avant le retour triomphal de Bourguiba du 1er juin 1955.

10. La rupture du regard porté sur la culture

Les horreurs des deux guerres mondiales, qui ont conduit à un degré de violence jamais atteint dans l’histoire de l’humanité, ont modifié profondément le regard porté par les écrivains, les artistes, toutes inspirations confondues,… sur la guerre en les conduisant à délaisser, graduellement, les formes d’exaltation guerrière, en vogue depuis les temps les plus reculés, depuis, au moins, l’Iliade et l'Odyssée, pour une critique de la barbarie qu’elle engendre [28]. Dans ce contexte, mentionnons, sans rentrer dans les détails, qu’il est indéniable que l’implication des colonies des puissances européennes, en hommes et en ressources, dans ces deux conflits, a contribué à la naissance des mouvements de décolonisation et de libération nationale qu’a connu le XXèmesiècle.

La rupture du regard porté sur la culture a aussi concerné les autorités du Protectorat français en Tunisie, mais non dans la direction ci-dessus mentionnée. En effet, elles ont commencé à craindre, dès la fin des années trente, l’influence de la culture comme catalyseur des mouvements de libération, et cela quand elles se sont aperçues que «la prépondérance culturelle française en Tunisie [risquait d’être] menacée (…) par le bouillonnement culturel que connaissent les milieux intellectuels tunisiens et que les Français sont loin de maîtriser. Les autorités françaises tendent alors à s’immiscer de plus en plus dans le champ culturel tunisien, comme le montrent les exemples de la Rachidia [29] et du théâtre arabe (…) la fin des années trente marque la prise de conscience d’un enjeu culturel dans le Protectorat» [30].

Quant au regard porté sur la culture, en général, les années de l’immédiat après Seconde guerre mondiale ont marqué, incontestablement, une rupture par rapport à la période antérieure comme il est exprimé dans l’Acte constitutif de l’UNESCO qui est entré en vigueur dès 1946 [31]. Sans oublier que du point de vue quantitatif, ces deux conflits, avaient bouleversé, comme jamais auparavant, les vies artistiques, culturelles et académiques avec la perte de millions d’étudiants, de professeurs, d’acteurs dans le monde des arts et de la culture.

11. Le chemin de mon empathie pour la cause du peuple algérien

Comme il a été dit ci-dessus, dès le déclenchement de la lutte armée en Algérie, le peuple tunisien, à travers ses militants, sa presse, les prises de position de tous les dirigeants des divers mouvements politiques, philosophiques, sociaux,…lui a apporté tout son soutien et exprimé toute sa solidarité. Les réseaux de soutien logistique qui se sont mis en place après le déclenchement de notre propre résistance populaire armée contre l’occupant français, au lendemain du 18 janvier 1952, se sont mis à la disposition de cette nouvelle résistance. Parmi ces réseaux qui, géographiquement, étaient stratégiques pour cette nouvelle venue, figurait celui du Sud-Est tunisien qui était animé par Baba [32], [1]. Évidemment, cela, nous l’avons su longtemps, longtemps après, comme beaucoup d’autres faits exposés dans cet article. Je me rappelle encore des armes et munitions – dont une mitrailleuse avec son trépied - que Baba nous (mon frère Ameur et moi) a fait désemmurer, dans notre maison natale à Degache, pour les livrer à la Garde nationale tunisienne, après la fin des hostilités. À ce sujet, nous avons trouvé dans ses archives des feuilles volantes où il est question d’inventaires d’armes diverses, de leurs munitions et de leur attribution codée.

Notre père, de son vivant, était très discret quant à ses engagements politiques et humanitaires. On s’en doutait un peu, même beaucoup, car, il y avait des indices par-ci, par-là, qui ne trompaient pas, certains faits, par exemple, ses commentaires des informations données par la station Houna London, ci-dessus mentionnée, ainsi que les discussions qu’il avait avec ses amis, lors, entre autres, de réunions organisées dans un local, situé à la Place aux chevaux, pas loin de notre domicile, qu’ils avaient loué spécialement pour se retrouver, dans leur moment de détente, en fin d’après-midi, autour d’un thé, pour échanger les nouvelles et les journaux et refaire le monde - genre de «club politique », ce qui était courant à cette époque dans le milieu des gens d’un certain rang social qui, au lieu de s’attabler publiquement dans les cafés, préféraient se réunir en privé - réunions où il m’arrivait de l’accompagner et amis venant de divers horizons, parmi lesquels je peux citer Am Laroussi, le patron de la corporation des bourreliers de la Médina, Am Ali et son cadet Am Majid, les épiciers-agriculteurs du quartier, ce dernier est un grand ami du père de Sakhr El Materi ci-dessus mentionné, le ministre Mohamed Saadallah. J’ai beaucoup appris des vifs débats et des joutes oratoires qui accompagnaient, quelques fois, ces réunions. La Place aux chevaux est située en face de l’une des deux casernes de Tunis intra-muros, la Caserne El-Gorjani, occupée à l’époque par le quatrième régiment des zouaves, avec leur uniforme à prédominance rouge, et, aujourd’hui, par les bureaux d’instruction du pôle judiciaire de lutte contre le terrorisme, l’autre caserne étant celle de la Kasbah - qui était située sur le terrain occupé aujourd’hui par la Municipalité de Tunis, l’ancienne Maison du parti et l’esplanade de la Kasbah, donc, dans le voisinage immédiat du Collège Sadiki et de son école primaire qui lui est accolée - et était occupée, à l’époque, par les  gardes mobiles, avec leur tenue bleue pétrole et leur casque caoutchouté à l’avant, deux casernes qui se trouvaient sur le chemin de mon école, devant lesquelles je passais chaque fois que j’y allais à pied. Et, quand j’y allais à pied, je partais de bonne heure en compagnie de mon frère Ameur, et, comme au départ de tous les jours d’école, une main chargée de porter le cartable, et l’autre le panier cylindrique en osier où a été placé un jeu de deux gamelles en aluminium vertical, cylindrique aussi, contenant mon repas de midi préparé par notre mère, avec un morceau de pain, quelques fruits, et une serviette de table ; nous partions donc de bonne heure, et, comme tous les jours, après que cette dernière nous ai donné notre cuillère quotidienne d’huile de foie de morue au milieu du petit déjeuner ; et, sur le trajet qui fait environ 4 km, nous rejoignaient, souvent, les frères Gharbi (Hassen et Ridha), le premier fut, par la suite, l’un des patrons de l’école tunisienne de radiologie, et le second de dermatologie.

Je disais donc, notre père, de son vivant, était très discret quant à ses engagements politiques et humanitaires, on s’en doutait un peu, mais on n’osait pas en parler directement. À part quelques actions publiques, pour les engagements non risqués, et quelques bribes, pour les risqués, nous les avons découverts, après son décès, soit dans les travaux académiques et mémoires qui sont parus sur l’histoire du Mouvement national, soit dans des documents trouvés dans ses archives, soit, enfin, à travers des témoignages recueillis auprès de personnes crédibles, engagements politiques et humanitaires de Baba dont j’ai résumé une partie dans les vers suivants, extraits de la référence [1].

[Sa] longue histoire de militant, sans répit, m’a beaucoup appris
Dans le Sud-Ouest, la première cellule du parti Destour, il l’a fondée
Je ne parle pas du Destour de Bourguiba, mais celui de Thaalbi
En ce temps-là, Habib Bourguiba, encore étudiant, à Paris, il était
Cellule qui avait soutenu Tahar Haddad quand il était en conflit
Avec le parti pour sa lecture éclairée du Coran et ses idées
Qui lui a rassemblé des fonds pour que son révolutionnaire manuscrit,
Notre femme dans la loi islamique et la société, 
puisse être publié
Baba fut un soutien pour les Tunisiens juifs, pendant l’occupation nazie
Et pour les combattants FLN,  les « Fellaghas» pour les autorités
Coloniales,  et cela depuis le début de la guerre d'Algérie
À partir de son écot à la zakat, de l’Islam, le troisième pilier
Il a instauré un système de bourses pour les étudiants les plus démunis
Et un système de rentes pour les sans sous, les veuves, les orphelins et les mosquées
Nous avons découvert les cahiers des comptes y afférant, quand il fut parti

Grâce aux publications de l'Institut supérieur d'histoire du mouvement national (ISHMN) et aux Mémoires de Youssef Rouissi - l’un des fondateurs/dirigeants du parti de Bourguiba et l’un de ses plus proches compagnons de route et de captivité pendant la lutte de libération nationale, qui fut incarcéré, entre autres, au Fort Saint Nicolas à Marseille, de 1940 à 1943, avec, en particulier, Slimane Ben Slimane, Salah Ben Youssef  - nous avons appris un peu plus sur la vie militante de Baba. Ainsi, dans ses Mémoires, Youssef Rouissi mentionne [33] que c’est Baba qui l’a fait adhérer, en 1926 ou 1927, au Parti Destour, l’ancêtre du Néo-Destour de Bourguiba, et la publication de l’ISHMN concernant d'histoire du mouvement national dans le Sud tunisien mentionne [34]que « c’est le regretté Hassine Horchani [= Baba] qui a insufflé à Youssef Rouissi l'amour de la patrie, en l'entrainant dans le Mouvement pour l'indépendance nationale», en insistant sur l’éthique altruiste et la discrétion de Baba dans son engagement qui ne tenait pas à se faire connaître sur le plan national, ni à y occuper un poste important, malgré l’aspect précurseur de son militantisme.

Aussi, pour moi, épouser la cause du peuple algérien, s’est fait naturellement, c’était l’évidence même.

Mon empathie pour la cause du peuple algérien s’est amplifiée au contact avec la nombreuse cohorte d’élèves algériens, ne se sentant plus en sécurité dans leur propre pays, à cause des activités nationalistes de leur père et/ou mère - en général, vivant dans la clandestinité ou étant engagés dans le maquis, ou bien emprisonnés  - furent obligés de s’exiler en Tunisie pour poursuivre leurs études, le plus souvent tous seuls, les plus chanceux dans les internats, mais la majorité, externes, en colocation entre eux, malgré leur jeune âge, sans adulte les accompagnant, dans la médina de Tunis, avec un confort et une qualité de vie non enviables.

Durant mes années de lycée, j’ai bien connu un de ces jeunes algériens, exilés pour la sécurité et le savoir, répondant au nom de Slimane Chikh avec qui je me suis lié d’amitié. Il n’était pas scientifique, comme moi, mais, il était un brillant littéraire, pourvu d’une vaste culture générale jumelée avec une solide culture politique, tout cela doublé d’une éducation exemplaire, d’un courage et d’une endurance remarquables. Grâce à lui, j’ai fait la connaissance d’autres jeunes, et de moins jeunes, algériens réfugiés en Tunisie. Nous avons eu souvent des discussions et des échanges de vues qui nous ont permis de nous rapprocher et qui m’ont permis de mieux comprendre les défis et les problèmes que confrontait la Révolution algérienne. J’ai fait aussi la connaissance de son père, et, chose curieuse, il ne portait pas le même nom que lui. Afin de maintenir le suspense, je donnerai plus tard son nom.

Ce que je peux dire à son sujet pour le moment, que j’ai su plus tard, c’est qu’il est venu en Tunisie, pour la première fois, entre les deux guerres, pour y étudier, en particulier, à l’Université de la Zitouna, où il s’était lié d’amitié avec Aboul Kacem Chabbi, qu’il y était revenu, après, à plusieurs reprises, pour, en particulier, deux longs, même très longs séjours à Tunis, Tunis qui fut son avant-dernière demeure où il s’est éteint en 1977, qu’il avait rejoint le FLN en 1955, fut arrêté la même année et incarcéré à la prison Barberousse à Alger. Libéré trois ans plus tard, il s’était enfui au Maroc, puis s’était installé en Tunisie où il avait occupé une villa située dans mon quartier, là où je l’avais rencontré pour la première fois en compagnie de son fils Slimane. Dernier indice, comme Aboul Kacem Chabbi à qui l’on doit la dernière strophe de notre Hymne national - Aboul Kacem Chabbi mon oncle de lait maternel, soit dit en passant [35] – on doit au père de Slimane toutes les paroles de Kassaman ou Qassaman (=Nous jurons), l’hymne officiel de la Révolution algérienne et national de l’Algérie indépendante qu’il avait écrit, en 1955, pendant son dit «séjour» à la prison Barberousse. Le nom du père de mon ami Slimane Chikh est donc….Moufdi Zakaria dont le vrai nom est Zakaria Chikh Ben Slimane Ben Yahia, son surnom Moufdi - que l'on peut traduire par «Le Don» qu’il a gardé dans son pseudonyme littéraire lui a été décerné par son ami Slimane Boudjenah, pendant leurs années d’études à Tunis. Quant à mon ami Slimane Chikh, il a fait une brillante carrière universitaire et politique : Professeur des universités de droit, Recteur de l'Université d'Alger, directeur de l'Institut des sciences politiques de l'Université d'Alger, plusieurs fois ambassadeur et ministre (de l'Education nationale, de la Culture, de l'éducation nationale et de la formation). Slimane Chikh a mon âge, à quelques mois près, et, encore une coïncidence de l’Histoire, son père Moufdi Zakaria, Tawhida Ben Cheikh, Nefissa El Materi, ma mère et Aboul Kacem Chabbi avaient également le même âge, à quelques mois près.

12. Mon année de terminale

Vint ma dernière année de lycée. Courant son printemps, avec l’aide de mes professeurs de mathématiques et de physique-chimie, Messieurs Chahed et Dana, et conseillés par eux - Monsieur Chahed dont les mauvaises langues décrivait comme étant un prof collé de face au tableau, présentant son dos aux élèves, dissertant en solo avec ses démonstrations, sans se préoccuper de ce qui se passait derrière lui, ce qui n’était pas vrai – je disais donc, conseillés par eux, j’ai envoyé une demande d'admission en classe préparatoire aux grandes écoles (CPGE, Maths Sup) à plusieurs lycées de France. Grande fut ma joie quand j’ai reçu une réponse positive de la part de plusieurs d’entre eux, parmi lesquels je peux citer le lycée Montaigne de Bordeaux, le lycée Champollion de Grenoble, le lycée Fermat de Toulouse et le lycée Hoche de Versailles. Mon choix s’est fixé sur le dernier, vu sa proximité avec Paris où plusieurs de mes «camarades», mes aînés de mon lycée, poursuivaient déjà leurs études, principalement à la Sorbonne ou à la Faculté de médecine de la rue des Saints Pères. Sur le conseil de Baba, j’avais éliminé les deux premiers lycées car deux de mes frères y étaient déjà installés dans leur ville, le premier, Mohamed, comme médecin et le second, Ameur, poursuivant ses études à l’École nationale supérieure d'hydraulique de Grenoble, qui sera Monsieur-eau de la Tunisie, père de la quasi-totalité de ses barrages hydrauliques et occupera le poste de secrétaire d’État auprès du ministre de l'Agriculture chargé des Ressources hydrauliques pendant 17 ans, un record absolu !, et a toujours refusé d’être ministre [36].  La raison qui animait mon père, c’est qu’il tenait absolument à ce que j’entame le début de ma vie d’adulte libre en me débrouillant tout seul dans une ville où je n’aurai pas un frère plus âgé que j’appellerai à mon secours à la moindre difficulté rencontrée. Mon père nous a éduqués un peu à la spartiate, nous les garçons, en nous responsabilisant dès notre jeune âge. D’ailleurs, vers mes quinze ans, il m’est arrivé de passer la moitié de mes vacances d’été, tout seul – pour faire mes courses, me faire à manger, laver mon linge,…- dans une propriété agricole que nous possédons à Hajeb El Ayoun, près de Kairouan, donc à des centaines de kilomètre de mes deux bercails familiaux, moitié verger et moitié oliveraie, où j’avais la charge de superviser la cueillette des fruits et leur vente au marché hebdomadaire, le labour du champ d’oliviers,…

En conclusion de ce paragraphe, je reproduis ci-dessus la conclusion d’un chant que j’ai composé pour la Fête d’adieu à notre Collège organisée par les classes terminales.

Morne Collège
Combien de longues nuits
Furent un manège
De spleens et d’ennuis

Je plie bagage
Pour m’en aller très loin
Adieu Collège
Je te regrette bien

Je prends le large
Vers le Supérieur
Dans mon sillage
Des p’tits serrements de cœur

Adieu mes Maîtres
Vous, mes professeurs
Je vous souhaite
Une vie toujours meilleure

13. De Tunis au lycée Hoche de Versailles

Juillet 1961, armé de mes deux bac français et tunisien et de mon inscription en Maths Sup et à l’internat du lycée Hoche de Versailles, j’ai commencé à préparer mon grand départ : demande de visas auprès du Consulat général de France, préparation de mon trousseau d’interne,…Et, voilà, pendant l'affrontement militaire du conflit de Bizerte, qui a duré du 19 au 22 juillet 1961, Bourguiba rompt les relations diplomatiques avec la France qui ne seront rétablis qu’un an après. Aussi, mon départ pour le France est devenu problématique. D’ailleurs, ces évènements ont marqué un changement dans la destination du lieu d’études des nouveaux bacheliers tunisiens  qui ont commencé à se diriger vers l’Italie, l’Allemagne et, surtout, les pays de l’Est, principalement l’URSS. Heureusement que cette rupture n’a pas eu d’impact sur la marche des services consulaires des deux pays, et j’ai pu obtenir mon visa-sésame. Et, me voilà, au mois de septembre, m’embarquant sur le paquebot Président de Cazalet, avec comme tout bagage, pour ma nouvelle vie, deux valises, en quatrième classe, appelée «Ponts», et comme couche, le plancher de la cale supérieure, n’ayant pas pu louer un « transat», car il n’y en avait pas pour tout le monde, comme restauration, quelques casse-croûtes variés et quelques pommes achetés avant l’embarquement, comme sanitaire, deux ou trois lavabos et deux ou trois WC aux deux bouts de la cale : c’était horrible, la Grande bleue était enragée, ça vomissait partout, ça sentait terriblement mauvais !  Débarqué le lendemain à Marseille, me voilà dans un train de nuit, heureusement avec une couchette que j’avais réservée à Tunis, fonçant vers Paris où je suis arrivé au petit matin. À la Gare de Lyon, je me suis empressé d’acheter un guide de Paris. C’était mon deuxième voyage, en dehors de mon pays. Mon premier, ce fut un voyage d’études en Espagne offert, par l’ambassade d’Espagne à Tunis, aux lauréats des classes d’espagnol. Nous fûmes accompagnés par notre professeur, Monsieur Sastre José Maria, et quelques surveillants. Au début de notre séjour espagnol, je fus obligé de  faire acte de résistance, avec quelques camarades, car, nos hôtes nous avaient logés dans un camp de vacances de la Phalange franquiste, détail qui ne nous a pas été spécifié, au départ, et, le comble, c’est qu’ils nous avaient  annoncé à notre arrivée, lors de l’exposition du programme des activités du camp, que nous  devrions assister tous les matins à leur cérémonie quotidienne de levée du drapeau, accompagné de leur hymne fasciste «Cara al sol» [37]. Le soir du premier jour passé au camp, nous nous étions entendus de fredonner «l’Internationale» juste après la fin de cet hymne ; ce qui les a rendus fous furieux et obligés de nous dispenser de leur mascarade.   

Reprenons le récit de mon arrivée à Paris. Avant mon départ de Tunis, j’ai récupéré des adresses qui pourraient m’être utiles et m’étais fait expliquer, par des connaissances de mon entourage qui avaient  déjà voyagé à Paris, plein de petites choses pratiques : la façon de circuler à Paris, la façon de se restaurer, où l’on pourrait être hébergés à moindre prix,…Ainsi, j’ai pu, sans trop de problèmes, prendre le métro, regagner la Résidence «Monsigny» (station de métro Quatre-Septembre), résidence pour étudiants gérée par l’ambassade de Tunisie, pour y passer une nuit. Une fois mes valises déposées dans ma chambre, j’ai pris une douche, terminé de manger les casse-croûtes qui me restaient, avec, comme dessert, les deux pains au chocolat achetés à la Gare de Lyon, et dormi jusqu’à une heure avancée de l’après-midi. Le soir, j’ai dîné dans un self-service situé Place de la Bourse. En consultant le plan acheté, j’ai vu que je n’étais pas loin de l’Opéra de Paris. J’ai décidé d’y aller en suivant les indications du plan. À un moment donné, le plan m’a fait quitter les ruelles, plus ou moins obscures, qui se trouvent au voisinage du bâtiment de la Bourse pour me propulser sur l’avenue de l'Opéra : ce fut grandiose, c’était comme dans un rêve, je fus ébloui par toutes ces lumières, tous ces lampadaires à plusieurs branches et, au fond, par ce magnifique édifice illuminé de mille lumières !

Le lendemain, très tôt, toujours avec mes deux valises, je prends le chemin de la Gare Saint-Lazare pour regagner mon nouveau lycée, mon nouvel internat.

Évidemment, ce n’est pas facile pour quiconque d’arriver dans un endroit inconnu, d’essayer d’y trouver sa place, inconnu sur plein de plans, de la pratique de la spiritualité jusqu’aux habitudes culinaires, et, surtout, lorsque l’on se rend compte, dès le départ que l’on est en présence de personnes qui ont l'air d'être sûres d’elles, de ce qu'elles font et de la façon de le faire. D’ailleurs, j’ai appris, par la suite, que le lycée Hoche de Versailles avait la réputation, justifiée ou fausse !, d’être fréquenté, principalement, par les enfants dits « de bonne famille », au statut social élevé. Mais, grâce à la grande force d’adaptabilité inimaginable de la jeunesse et un bizutage intelligent qui s’était déroulé dans un esprit bienveillant, et non bizutage-brimade comme il l’est généralement, l'intégration, au sein de la communauté des anciens, de nous autres étudiants novices, nouvellement arrivés, s’est bien effectuée, et, au bout de quelques jours, les activités communes de toutes sortes aidant, les derniers cités ont appris à mieux se connaître et à bien s’entendre, une certaine complicité s’est même installée entre eux. Comme preuve, dans nos moments de détente, j’ai enseigné, à mes camarades de classe, notre jeu de cartes populaire, la chkobba, et le fils de José Le Dentu - avocat et le plus grand chroniqueur et plusieurs fois champion de France de bridge, qui est, soit dit en passant, le filleul du poète Saint-John Perse – m’a enseigné le bridge.

14. Ma petite contribution au Réseau Jeanson de soutien au FLN

Le lendemain de mon arrivée au lycée, quelle ne fut pas ma surprise d’être accueilli fraternellement par le surveillent général, un Tunisien juif originaire de Sousse.  Il m’avait fait appeler pour me demander les coordonnées de mon correspondant, car, en tant qu’interne, il m’en fallait un. Je l’ai informé que j’avais les coordonnées de quelques candidats potentiels, mais, que je devais les contacter auparavant. Effectivement, sur le courrier de mon acceptation à l’internat du lycée que j’avais reçu à Tunis, il était question de cela. J’avais alors contacté des connaissances de mon entourage, de tous bords, dans ce but et j’ai pu obtenir les adresses de quelques correspondants possibles que je devais contacter après mon arrivée en France. Quelques jours après ce rappel, voilà que je suis invité au bureau du surveillant général pour un appel téléphonique. Je m’y rends, prends le combiné téléphonique, et voilà qu’au bout du fil j’entends un homme me saluer, se présenter comme étant un ami d’une de mes relations à Tunis qu’il me nomme, me féliciter pour mes bacs et pour mon intégration au lycée Hoche, un lycée qui a de la cote, insista-t-il, m’informer qu’il fut contacté par ladite relation pour savoir s’il consentirait à être mon correspondant, en lui demandant de me le notifier s’il accepte de l’être, mais qu’il souhaiterait que l’on se rencontre auparavant pour faire plus ample connaissance ; il m’a même proposé de se déplacer lui-même à Versailles, à cette fin, car, m’a-t-il-dit, ce serait plus simple pour moi, ne connaissant pas encore Paris. À la fin de la conversation, nous nous sommes donnés rendez-vous le prochain jeudi, jour de sortie de l’internat, devant la grille de la Reine du Château de Versailles. Pour se reconnaître, nous avons convenu que chacun de nous tiendrait un journal dans sa main droite. Une telle bienveillance m’a tellement touché que j’en ai parlé au surveillent général qui était à son bureau, à côté, pour l’informer que mon problème de correspondant était résolu et que je lui communiquerai bientôt ses coordonnées.

Au jour fixé, nous nous sommes retrouvés sans problème et nous nous sommes installés sur l’un des nombreux bancs qui se trouvent dans le voisinage du château. De prime à bord, j’ai remarqué que mon interlocuteur n’était pas d’origine maghrébine et serait plutôt Français de souche. Nous avons parlé du lycée Hoche, de Versailles, de la France, de la Tunisie,…de ma famille, et dans la discussion, il m’a semblé qu’il faisait des efforts pour me montrer qu’il connaissait beaucoup de choses sur moi. Et voilà que nous en sommes venus à parler de la résistance algérienne, des souffrances de la population civile, de la torture,…et grand fut mon étonnement quand j’ai senti qu’il était au courant de la « sympathie» portée par moi et ma famille envers le combat du peuple algérien ; étonné, oui, mais, cela a créé une bonne atmosphère de confiance et de dialogue entre nous. Et, soudainement, il me dit « Je suis sur la même longueur d'onde que votre famille. Oubliez ma proposition d’être votre correspondant. Êtes-vous prêt à nous aider, rien qu’une fois, car vous avez votre prépa à bosser ? ». Cela a fait tilt dans ma tête, et j’ai immédiatement pensé au Réseau Jeanson de soutien au FLN dont le procès a eu lieu une année auparavant, en septembre-octobre 1960 [38], procès que nous avions suivi, par le biais de la station Ici Londres et le journal Clarté ci-dessus mentionnés. Ce qui m’a permis de pressentir ce qu’il allait me demander, et, sans aucune hésitation, j’ai répondu « Oui ». Il m’a dit « Nous étions sûrs de votre réponse ».

À partir de ce moment-là, les choses sont allées très vite et notre dialogue s’est transformé en un monologue d’une suite d’instructions que j’ai écouté de A à Z, sans l’interrompre : « Le jeudi 12 octobre, vous devez vous trouver un peu avant 11 heures devant la Gare Saint-Lazare au niveau de l’horloge située sur sa façade. Dès votre arrivée, vous jouerez le rôle de celui qui attend quelqu’un. Vous tiendrez par votre main droite un numéro du journal Le Monde, plié de telle façon que l’intitulé du journal apparaisse intégralement. À 11 heures précises, un monsieur, tenant par sa main gauche, je dis bien gauche, un numéro du journal Le Figaro faisant aussi apparaître intégralement son intitulé, et tenant à sa main droite une petite valise de couleur gris clair, s’approchera de vous, à la façon d’une personne qui vient de retrouver quelqu’un qu’elle cherchait, vous saluera, mais en ces termes bien précis « La lune se lève ».  Il vous emmènera prendre un verre dans l’un des cafés du quartier de la gare, assis, en mettant la valise de votre côté, et au moment où vous allez vous quitter, c’est vous qui reprendrez la valise. Vous prendrez immédiatement le train pour Versailles, à cette même gare. À votre arrivée à la gare de Versailles-Rive-Droite, quelqu’un prendra contact avec vous : même scénario, même journaux, même salutation « La lune se lève »,…, simplement l’horloge située sur la façade de la Gare Saint-Lazare est remplacée par l’horloge située sur la façade de la Gare de Versailles-Rive-Droite et, au moment de l’au revoir, c’est vous qui céderez la valise à celui qui vous a invité à prendre un verre dans l’un des cafés du quartier de la gare de Versailles-Rive-Droite », de la même façon que vous l’avez-vous-même récupérée . Sans aucun commentaire, ni de son côté, ni du mien, il m’a fait répéter le scénario. À la fin, il m’a dit « Vous êtes toujours d’accord, maintenant que vous savez ce dont il s’agit ».  Je lui ai répondu « Oui, plus que jamais ». Il m’a serré fort dans ses bras en me disant « Bonne chance, Camarade ! ». Ce fut le plus chaud et le plus authentique «Camarade» que j’ai entendu, ma vie durant.

Inutile de dire que j’ai vécu la période qui a précédé cette opération de passage de valise dans l’angoisse et l’appréhension, pensant souvent, surtout, aux souffrances que j’allais causer à mes parents, si jamais les choses se passaient mal ; mes nuits furent agitées, j’éprouvais de l'inquiétude en permanence, et, le jour, en classe, j’étais souvent ailleurs : drôles de conditions pour entamer une CPGE ! Mais, jamais, l'idée de faire marche arrière ne m'a effleurée. Au jour J, ce matin-là du jeudi 12 octobre 1961, en allant à la gare, mon inquiétude a redoublé, car, j’avais remarqué dans les rues de Versailles beaucoup plus de policiers que d’habitude. Une fois installé dans mon train, comme par miracle, cet état d’âme a commencé à se dissiper faisant place à une volonté de réussir coûte que coûte cette mission. Et, la mission a été remplie absolument comme prévue. J’avoue qu’il m’a fallu quelque temps pour réaliser que tout s’était bien passé ; j’avoue aussi que j’ai éprouvé un fort sentiment du devoir accompli et que je me suis senti heureux et fier de ce que je venais de réaliser. Quant à ladite présence inhabituelle de la police dans les rues de Versailles, j’ai eu son explication après avoir rempli ma mission : ce jour-là, André Malraux, ministre de la Culture du général de Gaulle, faisait visiter le Château de Versailles au Shah d'Iran et à son épouse Farah Diba qui étaient en visite d'État en France du 11 au 14 octobre 1961. Finalement, dans cette aventure, je n’ai eu affaire qu’à la France éternelle des Lumières et des Droits humains, car, mes deux autres complices dans cette action semblaient être aussi Français de souche.

Je me suis alors demandé s’il s’agissait du Réseau Jeanson ou d’un autre réseau de soutien, car, après ledit procès, les médias l’ont donné pour complètement démantelé. La réponse m’a été fournie une trentaine d’années après par Francis Jeanson lui-même et des anciens membres du dit Réseau dans la vidéo [39] où ils affirment que, contrairement à ce que l’on prétendait à l’époque, le Réseau a continué à exister après le procès.

Triste interlude, pour l’Histoire : Jean-Marie Boëglin, homme de théâtre, résistant à l’âge de 15 ans, Secrétaire général du Théâtre de la Cité, qui deviendra le TNP (Théâtre national populaire), l’un des créateurs du Réseau Jeanson, engagement pour lequel il fut condamné par contumace à dix ans de prison et à la privation de ses droits civiques, co-fondateur du Théâtre national algérien,  en 1963, au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, et le poète Moufdi Zakaria, militant pour l’indépendance de son pays depuis son jeune âge - déjà actif en 1937 dans le Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj, année où ils furent arrêtés tous les deux par les autorités coloniales [41] et, rappelons-le, moudjahid au sein du FLN et auteur des paroles de Qassaman, chant officiel de ce Front, devenu hymne national  algérien - furent victimes de la bêtise humaine contre l’intelligence humaine : le premier fut licencié du Théâtre national algérien, en 1968, par le président Houari Boumediene [42], et le second poussé à l’exil par ce même président, il résidera à Tunis où il s’est éteint  le 17 août 1977 [43]. en nous quittant sur la pointe des pieds avec sa discrétion et son humilité que j’ai cernées dès le moment de notre première rencontre, vers la fin des années cinquante, dans sa résidence située dans le quartier de mon enfance, rencontre rendue possible grâce à l’amitié qui me liait à son fils Slimane, décrite ci-dessus, discrétion et humilité dont seuls sont capables les authentiques militants. Et, encore pour l’Histoire, depuis ses années d’étudiant en Tunisie, Moufdi Zakaria a entretenu une relation viscérale avec ce pays ; ainsi à partir de la minute 6 : 30 de la vidéo [44], il nous rappelle qu’il avait milité au sein du parti Destour depuis 1926 : il avait 18 ans. Fin de l’interlude.

Je tiens à dire que cette aventure n’a pas trop perturbé la bonne marche de ma scolarité, puisque, en particulier, à la fin du premier trimestre, je me suis classé cinquième en mathématiques, ce qui est plus qu’honorable dans une prépa du lycée Hoche, classement qui a fait le bonheur de Baba, car, je rappelle qu’à cette époque, même en prépa, les bulletins trimestriels étaient envoyés aux parents.

Enfin, je ne peux terminer ce paragraphe sans une pensée particulière pour les centaines de victimes du massacre du 17 octobre 1961 [40], soit 5 jours après ce petit coup de pouce que j’ai donné au Réseau Jeanson.

Quant à mon correspondant, j’ai opté finalement pour un de mes aînés du Collège Sadiki-Khaznadar qui poursuivait ses études à la Faculté de médecine de la rue des Saints Pères, il s’agit de Jalloul Daghfous, l’un des patrons de l’école tunisienne de pneumologie.   

Salah HORCHANI

[1]https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/060820/arrive-au-crepuscule-de-ma-vie-je-dois-avouer

[2] Sauf mention explicite du contraire, dans cet article, le terme «Tunisien» est employé dans le sens de «autochtone», par opposition aux termes colon ou étranger. Rappelons que du temps du Protectorat, les autochtones étaient appelés «Arabes» ou «musulmans» - comme s’il n’y avait que des autochtones musulmans !- mais pas «Tunisiens». En outre, pour les nombres, pourcentages,…qui sont donnés, pour éviter les répétions, il sera toujours sous-entendu «environ ». Enfin, les statistiques fournies, concernant le système éducatif tunisien, sont puisées, principalement, dans les liens suivants : 

https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1971_hos_26_1_4974#:~:text=Sous%20le%20protectorat%2C%20l'enseignement,programmes%20variaient%20selon%20le%20type

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00609870/document   

[3] https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1971_hos_26_1_4972

[4] https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/010620/mes-souvenirs-du-1er-juin-1955-jour-du-retour-de-l-exile-bourguiba-dans-le-pays

[5] a. L'Encyclopédie d'Oxford du monde islamique, John L. Esposito, Rédacteur en chef, Oxford University Press, 2009; et cela, en considérant que l'Université Ez-Zitouna d’aujourd’hui – qui est rattachée au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et dont il est question vers la fin de ce paragraphe - est la continuité de la mosquée-université Zitouna, d’hier.

Peut être une image de carte et texte

[5] b. Fathi Haj Brahim, Lecture critique du discours réformiste arabo-musulman moderne à la lumière de la problématique de la conciliation, Thèse, Université du Québec à Montréal, février 2013, parue sous le lien suivant :

https://core.ac.uk/download/pdf/77617739.pdf

[5] c. http://www.habib-bourguiba.net/interview-tahar-belkhodja/

[5] d. https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/181020/poeme-en-hommage-samuel-paty-professeur-decapite-par-les-islamistes

[5] e. https://www.leaders.com.tn/article/28745-quand-larbi-bouguerra-raconte-son-enfance-a-bizerte-sa-jeunesse-entre-tunis-et-paris-et-son-combat-pour-la-planete

[5] f. Pour l’AEMNA, voir le paragraphe 8 et PCT = Parti communiste tunisien.

[5] g. Voir, à ce sujet, sur le lien ci-dessous, le magnifique poème écrit par Ahmed Chawki, en hommage aux enseignants, suivi par sa traduction en français que j’ai donnée.

https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/220317/quand-chawki-admoneste-les-syndicalistes-enseignants-tunisiens-jusqu-auboutistes

[5] h. https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/200219/au-revoir-abdelmajid

[6] https://www.leaders.com.tn/article/31498-dr-slimane-ben-slimane-le-zaim-oublie-sbs-pct

[7] https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/180114/tunisie-les-18-janvier-1952-et-2014

[8] https://www.lemonde.fr/archives/article/1952/12/09/emeutes-a-casablanca-ou-l-on-compte-plus-de-25-tues-trois-europeens-ont-ete-egorges_3031484_1819218.html

[9] Gardes Mobiles : Il s’agit de la Garde Nationale Mobile, appelée « les Gardes Mobiles », qui fut créée afin de concourir comme auxiliaire de l’Armée régulière au maintien de l’ordre, notamment, dans l’Empire Français.

[10] Voir à ce sujet le paragraphe 3, intitulé «La symbolique de l’avenue Habib Bourguiba», de mon article dont le titre est «9 avril, date charnière du Mouvement National et du Printemps Tunisien (première partie)», paru sous le lien suivant :

https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/060413/9-avril-date-charniere-du-mouvement-national-et-du-printemps-tunisien-premiere-partie

[11] Voir à ce sujet le paragraphe 4, intitulé «Monsieur le Ministre, altérer l’Histoire du Mouvement d’indépendance nationale ou son hymne sont aussi des sacrilèges», de mon article dont le titre est «Trop c’est trop ! Monsieur Moncef Ben Salem, ministre tunisien de l’Enseignement supérieur : Il est temps de partir !», paru sous le lien suivant :

https://www.legrandsoir.info/trop-c-est-trop-monsieur-moncef-ben-salem-ministre-tunisien-de-l-enseignement-superieur-il-est-temps-de-partir.html

[12] a.  L’adjectif «musulman» dans l’expression « l’Union des femmes musulmanes » ne serait là que pour distinguer les femmes maghrébines (maghrébines de souche, autochtones) des femmes appartenant à la communauté des colons, à l’instar du même adjectif dans l’expression « l’Association des étudiants musulmans nord-africains en France (l’AEMNA) », comme il est expliqué dans le paragraphe 8.

[12] b. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/04/08/en-tunisie-un-billet-de-banque-rend-pour-la-premiere-fois-hommage-a-une-femme_6035899_3212.html 

[13] Ci-dessous, quelques vers que j’ai écrits, résumant le CV de Slimane Ben Slimane, suivis du lien du poème dont ils sont extraits.

Et l’autre médecin, spécialiste en ophtalmologie,
Slimane Ben Slimane, l’enfant de  Zaghouan et de Sadiki,
Militant tous azimuts, pendant ses études à Paris,
Au sein du Mouvement national et de l’AEMNA
Et, plus tard, illustre prisonnier du  Fort Saint Nicolas,
À la cité phocéenne, pendant le tiers d’une décennie,
En compagnie de ses camarades de lutte dont Hédi Nouira,
Salah Ben Youssef, Mongi Slim et Youssef  Rouissi,
Accusés  « d'atteinte aux intérêts de la France en Tunisie »,
Il restera dans  l’Histoire l’homme qui a refusé tout compromis
Portant atteinte aux fondements de son idéologie,
Ce qui lui a valu quelques ennuis avec Bourguiba,
Pour ses prises de position, ses critiques et ses écrits

https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/010314/tunisie-aux-femmes-de-mon-pays

[14] Voir à ce sujet, Slimane BEN SLIMANE, Souvenirs politiques (Cérès Productions, Tunis, 1989), p. 296, 304, 402 et 403.

[15] https://www.legrandsoir.info/DSK-et-la-Palestine-a-l-attention-des-Amis-d-Attariq-qui-militent-pour-une-Paix-des-Braves-en-Palestine.html

[16] https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/conflit-entre-les-syndicalistes-et-127198

Déjà avant l’indépendance, les circonstances m’avaient conduit à avoir une idée négative d’Ahmed Ben Salah. Cela se passait dans la ville de Kairouan, après le retour triomphal de Bourguiba du 1er juin 1955 et la libération des deux dirigeants néo-destouriens de cette ville, à savoir Hédi Allani et mon oncle maternel Amor Hammami. À cette occasion, ces deux derniers avaient organisé une visite de Bourguiba à cette ville, au début des vacances de Noël de ladite année. Et, comme je m’y trouvais, mon oncle Amor m’a emmené avec lui pour retrouver Bourguiba à la Mosquée du Barbier. J’ai décrit la suite dans l’article [16] comme suit :

«Monsieur Ahmed Ben Salah, que j’ai vu matériellement, à environ un mètre, de mes propres yeux, en 1955 (avant l’indépendance de la Tunisie ; j’avais, à cette époque, 14 ans), au Mausolée-Mosquée du Barbier (Sidi Sahab), à Kairouan, s’agenouiller pour remettre les chaussures à Bourguiba, image qui m’a tellement choqué qu’elle est restée figée dans ma mémoire, à tel point que je me rappelle, encore, de la couleur des chaussettes que portait Bourguiba : elles étaient couleur bordeaux».

[17] http://www.kapitalis.com/tribune/22555-tribune-mon-erudit-president-vous-etes-ignorant.html

https://berberes.com/culture/4641-le-pays-semble-gagne-par-l-eveil-identitaire 

[18] https://www.sciencesetavenir.fr/sante/les-souvenirs-de-la-petite-enfance-s-effacent-a-partir-de-7-ans_19042

[19] Voir, à ce sujet, par exemple, la fin de mon poème paru sous le lien suivant :

https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/010421/salah-zeghidi-cela-fait-trois-ans-et-tu-manques-la-tunisie-terriblement

[20] Voir le lien de la référence [21] c. ci-dessous, p. 41.

[21] a. Selon un commentaire de SALEM BENALI paru sous le lien suivant :

https://www.leaders.com.tn/article/0317-dr-tawhida-ben-cheikh-bon-siecle-doyenne

la photo ci-dessous a été prise à l’occasion de la visite qu’a rendue Mohamed Ali Annabi à un groupe d’étudiants tunisiens, membres de l’AEMNA, à Paris, en 1930. Et il ajoute : « On reconnaît : Assis, première rangée, de gauche à droite : Mohamed Ali Annabi (premier polytechnicien tunisien), Chadli Ben Romdhane (Médecine), le Dr Salem Esch-Chadely (président fondateur de l’AEMNA, premier psychiatre tunisien), Tawhida Ben Cheikh (Médecine), Tahar Zaouche (Médecine), Mohamed Sakka (Médecine), M. Mohamed Attia (Lettres, qui sera le premier agrégé d’arabe et futur directeur du Collège Sadiki). Deuxième rangée : Salah Aouij (Médecine), Sadok Mellouli (Médecine), Abderrahman Alloulou (droit), Rached Ladjimi (Médecine), Ahmed Alloulou (Médecine), Othman Sfar (Médecine), Mustapha Baffoun (Médecine), Noureddine Zaouche (Pharmacie), Ahmed Ben Miled (Médecine) Troisième rangée : X – X –Azzouz Boukhris (Médecine), Ahmed Somiâ (Médecine), - X – M. Mellouli, Seghir Ayari, (Médecine), Taïeb Ghachem (Droit). PS. Serait-il possible d’identifier les trois étudiants marqués X ? ».

Peut être une image de 20 personnes et personnes debout

[21] b. https://www.leaders.com.tn/article/26112-le-115-de-nos-annees-glorieuses-abattu-esprit-de-l-aemna-est-tu-encore-la :

[21] c. Voir la page 27 du lien suivant :

https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1983_num_70_258_2408

[22] a. https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/081018/propos-de-l-exode-des-tunisiens-juifs-poeme-inspire-par-la-mosquee-de-testour

[22] b. https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/030418/salah-zeghidi

[23] https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/241120/sur-l-hemorragie-de-l-exode-des-competences-tunisiennes-apres-la-revolution

[24] Voir, à ce sujet, le paragraphe 2, intitulé  «Manifestations des 8 et 9 avril 1938 et leurs conséquences», de mon article dont le titre est « 9 avril, date charnière du Mouvement National et du Printemps Tunisien (première partie) », paru sous le lien suivant :

https://www.legrandsoir.info/9-avril-date-charniere-du-mouvement-national-et-du-printemps-tunisien-premiere-partie.html

Suite à ces manifestations sanglantes, ma famille a eu son premier martyr en la personne de Mouldi Horchani, cousin germain de mon père, à propos de qui j’ai écrit :

Mon grand-cousin Mouldi Horchani
Fut le premier à être exécuté
En ce lieu où se dresse ce Monument  
Exécuté en 1938
Après un jugement faisant suite
Aux manifestations revendiquant
En particulier, l’institution
D’un national gouvernement
Et d’un tunisien parlement
La réponse fut les détonations
Des automitrailleuses et des canons*

* À partir de de :

https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/220221/tunisie-lettre-au-president-kais-saied-sur-un-air-de-boris-vian

[25] https://www.rfi.fr/fr/afrique/20100309-tirailleurs-africains-indochine

[26] https://www.cairn.info/journal-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2009-1-page-37.htm

[27] https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2008-4-page-129.htm  

[28] Pour l’impact de la première guerre mondiale sur les arts, voir, par exemple, le lien suivant :

https://www.reseau-canope.fr/apocalypse-10destins/fr/dossiers-pedagogiques/les-arts-et-la-grande-guerre.html

[29] La Rachidia est une  association culturelle et artistique,  temple de la musique tunisienne authentique, fidèle dépositaire de notre ADN musical et première institution musicale du monde Arabe, qui fut fondée au mois de novembre 1934, moins de trois mois, et ce n’est pas un hasard, après la toute première arrestation de Habib Bourguiba par les autorités coloniales, et avait aussi pour mission de défendre et de valoriser ce patrimoine et de l’enrichir à travers de nouvelles créations. Elle a vu le jour grâce à une élite de citoyens où l’on trouve, côte à côte, le militant politique, l’écrivain, le poète, le musicien, l’humoriste,…, et a induit, avec le groupe Taht Essour - un groupe d'intellectuels provenant d’horizons très divers - la plus formidable renaissance culturelle de notre pays, entre les deux guerres du siècle dernier.

[30] http://www.chartes.psl.eu/fr/positions-these/francais-vie-culturelle-tunisiedurant-seconde-guerre-mondiale

[31] http://portal.unesco.org/fr/ev.php-URL_ID=15244&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html

[32] https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/150218/merci-baba-et-repose-en-paix

[33]
Peut être une image de texte

[34]
Peut être une image de une personne ou plus et texte

[35] À ce propos, j’ai écrit les vers ci-dessous extraits du deuxième lien de la référence [24] ci-dessus. Voir, aussi, la référence [8] de ce lien.

Monsieur le Président 
Ce que le peuple veut
Qui est votre slogan
Soit dit en passant
Plagiant la strophe finale
De notre Hymne national
Dont l’auteur est mon oncle de lait
Par le Rimbaud arabe, désigné
Mon oncle du côté de ma mère
Dont le père était juge, comme grand-père
À Gabès, tous les deux ont exercé
Où les deux petits se sont côtoyés
Évènements qui se sont passés
Au premier quart du siècle dernier

[36] https://www.leaders.com.tn/article/21892-ameur-horchani-le-record-absolu-17-ans-en-poste

https://www.facebook.com/abdallah.rebhi.SERHP/posts/2988318181287709 

Le titre de ce dernier article – dont l’auteur est l’hydraulicien Abdallah Rebhi, secrétaire d’État auprès du ministre de l'Agriculture chargé des Ressources hydrauliques du 27 août 2016 au 27 février 2020 - est «المهندس الذي رفض ان يكون وزيرا» que l’on peut traduire par «L’ingénieur qui refusa d’être ministre».

[37] https://www.youtube.com/watch?v=wgo_xaNcWJs 

[38] https://www.lemonde.fr/archives/article/1960/09/06/le-proces-des-membres-du-reseau-jeanson-est-appele-devant-le-tribunal-militaire_2106980_1819218.html

[39] https://www.youtube.com/watch?v=Cac2pIde2hw

[40] https://www.histoire-immigration.fr/collections/manifestation-des-travailleurs-algeriens-paris-17-octobre-1961  

[41] voir la page 61 du lien suivant :

https://jugurtha.noblogs.org/files/2017/10/slimane-chikh-lag%C3%A9rie-en-armes-OCR.pdf

[42] https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/11/26/jean-marie-boeglin-homme-de-theatre-et-militant-est-mort_6061230_3246.html

[43] https://www.liberte-algerie.com/chronique/entre-le-president-boumediene-et-le-poete-moufdi-zakaria-211            

[44] https://www.youtube.com/watch?v=Ij8MnTTU5pY

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