salvatore palidda
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Billet de blog 29 janv. 2022

Misère de la politique en Italie et repli sur la diarchie néo-libérale

Après des jours d’indigence de la majorité du Parlement, on revient à la diarchie Mattarella-Draghi. Un résultat qui confirme la mort de la représentation politique, l’hétérogénèse de la pseudo-démocratie. Éthique? Morale? Respect de la Constitution établie par les Résistants contre le nazisme et le fascisme: rien ne reste ; on est dans l’une des plus noires conjonctures de l’après 1945.

salvatore palidda
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Comme il était bien prévisible l’élection du nouveau président de la République ce janvier 2022 a été l’occasion de la manifestation la plus déroutante qu’on pouvait imaginer. Berlusconi, l’homme accusé d’être devenu richissime merci aux soutiens considérables de la mafia et de la part de politiciens corrompus, l’homme qui s’était imposé comme le parvenu qui peut se permettre une pléthore de courtisanes, escorts et courtisans, a été le premier à se proposer comme le futur président de la République misant sur le soutien de toutes les droites et de parlementaires sans partis et prêts à se vendre.

Après l’échec de cette candidature ignoble, les droites (voir les fascistes-racistes et sexistes de Fratelli d’Italia et de la Ligue) ont prétendu soutenir l’élection de Mme Casellati, l’ex-avocate de Berlusconi, celle qui -contre toute évidence- avait dit au Parlement que Ruby, la fille escort de son chef, était la nièce de Moubarak, celle qui aime se faire payer nombreux voyages en vols d’Etat pour ses déplacements personnels. En plein échec, les droites ont alors sondé la possibilité d’autres candidatures, toutes évidemment très discutables. Entre-temps l’ex-gauche (le Parti Démocratique) et le Mouvement Cinq Etoiles (M5S, qui au début de cette législature était le premier parti du Parlement) ont joué l’attente, c.-à-d. l’épuisement des velléités des droites et surtout l’inévitable arrivée à la case de départ, la réélection de Mattarella.

Cette solution est le résultat de deux faits de taille. Depuis des mois, Mattarella avait dit à plusieurs reprises qu’il ne voulait absolument pas être réélu et il avait même commencé à déménager du Quirinale (l’Élysée italien) ainsi que tous ces collaborateurs. Mais tout le monde savait qu’il aurait fini par accepter sa réélection dès qu’aucune autre candidature se serait avérée insoutenable et dès que les pressions internationales seraient devenues très fortes pour le maintien du statu quo. Pour sa part, Draghi a fini par faire comprendre ouvertement qu’il voulait être élu président. Voilà alors que s’est déchainé la confusion totale car son abandon de la charge de chef du gouvernement ne peut se traduire que dans la crise du gouvernement et donc dans des élections anticipées. Personne ne croit à la possibilité de maintenir ensemble tous les partis de l’actuelle coalition gouvernementale (qui comprends droites, M5S et ex-gauche et de fait un semblant d'opposition du petit parti fasciste Fratelli d’Italia) car cette coalition était mise en place par la garantie de Mattarella et de Draghi comme solution face à l’état d'urgence sanitaire et économique. Et il est connu que la Communauté européenne ainsi que la finance internationale n’accorde cette confiance qu’à cette diarchie et notamment à Draghi, maitre d’une orientation néo-libérale sans faille qui en même temps réussit à tenir relativement calme la conflictualité sociale.

Et surtout, la majorité des actuels parlementaires savent bien qu’ils ne seront pas réélus non seulement parce qu’aux prochaines élections on aura une diminution de députés et sénateurs, mais parce que nombre de chefs des partis ont changés et le M5S est destiné à se réduire à un tout petit parti. Il est donc évident que la grande majorité des parlementaires ne veut absolument pas que la législature se termine maintenant, ce qui serait certain si Draghi avait été élu président de la République, car on n’est pas encore dans le présidentialisme à la française même si la tentation d’y passer est forte et en partie déjà en œuvre depuis Napolitano et même Mattarella. Autrement dit, s’il est vrai que les droites sont majoritaires selon les sondages, rien n’assure que cela puisse se traduire dans une coalition gouvernementale crédible et stable. Les leaderships de la Ligue et de Fratelli d’Italia n’ont pas cessé de monter maintes fois leur misérable capacité de gouvernance et de sérieux outre leur penchant pour la corruption (qui touche aussi l’ex-gauche). Quant au parti de Berlusconi (Forza Italia) il est désormais réduit à une petite formation et il est probable qui aux prochaines élections disparaisse.

Par ailleurs il est certain que les «pouvoirs forts», c.-à-d. la Commission européenne, la Banque européenne, la Banque mondiale et les milieux de la finance internationale ont dit explicitement qu’ils ne veulent pas de changement de la diarchie Mattarella-Draghi (M-D). C’est la plus évidente preuve non seulement que l’Italie est un pays sans souveraineté mais que la majorité des politiciens italiens des droites et de l’ex-gauche sont devenus nuls et sans aucune capacité d’agir politique. C’est l’épilogue prévisible de presque trente ans de système électoral dit majoritaire qui a évolué jusqu’à éroder la représentativité donnant au chef ou boss des partis (et des fractions des partis) le pouvoir absolu de désigner les élus, une évolution voulue par les droites comme pour l’ex-gauche (qui ainsi a fini par devenir plus néo-libérale que les droites). De ce fait, le Parlement a perdu toute capacité d’exercer son pouvoir législatif, car ce sont les gouvernements qui gouvernent par décrets et imposent les lois déjà écrites par les spin doctors et les lobbies voir par les groupes de pressions les plus puissants. A ce propos, avec son despotisme effronté  le gouvernement Draghi a battu tous les records de gouvernance par décrets et d'appropriation du pouvoir législatif , sous le regard bénévole, paternel et totalement solidaire du Président Mattarella.

Après l’affreux choix de mettre en place le gouvernement Monti par l’alors président Napolitano, la diarchie M-D s’est révélé de plus en plus comme l’horrible triomphe de la primauté du PNB aux dépens de la santé publique et des plus élémentaires attentes des travailleurs et de la population aux faibles revenus ou sans aucun revenu (voir l’article deMarco Revelli et celui de Andrea Fumagalli).

Maintenant terminée la bagarre pour l’élection du nouveau président, l’actuelle coalition hyper hétéroclite de partis toujours en conflits entre eux ne pourrait que se plier davantage aux dictats du despote Draghi et de son Président, acclamés par les médias dominants comme les “sauveurs du pays”. L’argent du Plan de Reprise et Résilience (PNRR) ira donc encore aux entreprises, aux banques, aux riches et pas à la santé publique et encore moins aux travailleurs et aux plus défavorisés. Le futur est très inquiétant du point de vue des intérêts des travailleurs et de la population sans protection et du point de vue de la défense des droits fondamentaux de tous les personnes (italiens et immigrés). Mais il est aussi très inquiétant du point de vue des effectifs intérêts du pays, de plus en plus à la merci de l’hégémonie étasunienne notamment pour ce qui est des affaires militaires, et à la merci des lobbies du nucléaire méprisant la volonté de plus de 70% des électeurs qui ont voté deux fois contre ce choix).

Voilà donc qu’on est à la pérennisation de cette diarchie Mattarella-Draghi, car la population italienne a été privée de toute possibilité d’exprimer une représentation politique un peu proche de ses attentes. Des attentes qui sont évidemment opposées à celles de la finance internationale, du néo-libéralisme partagé par les droites et l’ex-gauche ce que l’on constate dans les nombreuses luttes en cours dans les usines, dans les écoles, dans les ports, dans les quartiers populaires.

Il est donc probable que le futur sera marqué par le développement de révoltes ouvrières et populaires, qui auront à faire face à des forces de police de plus en plus violentes, comme on l’a constaté les derniers jours lorsque celles-ci ont matraqué brutalement les très jeunes étudiants qui protestaient à la suite de la mort de leur collègue par accident au travail pendant son stage gratuit (obligatoire) dans une entreprise. C’est celle-là l’autre visage du despote Draghi qui par ailleurs joue le visage rassurant, tranquille, pacifique, alors qu’il est fermement intentionné à imposer à tout prix ses choix qui seront de larmes et de sang pour la population sans protection et les travailleurs. Car maintenant on s’achemine vers l’après-coup : terminée la ritournelle de la croissance exceptionnelle, des promesses de financements tous azimuts pour tous (notamment avec les soi-disant éco-bonus pour la chaudière, les travaux dans l’appart, la nouvelle voiture, le vélo électrique etc. etc.), on passe à une augmentation très forte du gaz, de l’électricité, des carburants et même des impôts (alors qu’on a donné des réductions pour les revenus plus aisés).

Bref, on ne commence pas bien le nouveau septennat de la Présidence de la République, et en 2023 on terminera mal l’actuelle législature.

PS: Mattarella a eu 759 votes, l'extreme droite a donné 88 votes à l'ex-juge Nordio, 37 sont allé au juge antimafia Di Matteo, 9 à Berlusconi, 6 à la chef des services secrets, 5 à Draghi, 25 blanches, 13 nulles et 14 "perdus"  

Je rappelle qu'en 1978 Pertini fut élu avec 832 vote sur 995 (aujourd'hui les électeurs étaient plus de 1000 ... Pertini était l'un des plus grands résistants, prisonnier et torturé par les fascistes, puis clandestin même en France, il a été le président de la République italienne le plus aimé... Le 30 juin 1960 à Gênes il fut à la tête de la Révolte populaire contre la tentative d'un gouvernement entre Démocratie Chrétienne et fascistes... A la suite de son discours sur la place de la ville il fut surnommé le "briquet", celui qui a mis le feu à la paille, à la révolte... La tentative fasciste fut déjoué et depuis on eut des gouvernements de centre-gauche avec le soutien partiel du Parti communiste... La gauche existait !   

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