Le gaz russe et la «stabilité» de l'Ukraine

"Selon nous, le "North Stream 2 " est fondamentalement une mauvaise affaire" a déclaré le vice-président des Etats-Unis Joe Biden, "une forte dépendance à l'égard de la Russie déstabiliserait sérieusement l'Ukraine. L'Europe doit diversifier les sources de gaz."

28 AOÛT 2016 - PAR FABRIZIO POGGI (Contropiano.org)

North Stream 1 North Stream 1

Pourquoi le vice-président américain Joe Biden est-il tellement affairé contre la deuxième branche du "Nord Stream"? - se demande Dmitry Drobnitskij sur news-fronto.info. Après une courte visite en Lettonie, juste le temps de rassurer les présidents des trois pays baltes, effrayés par les déclarations de Donald Trump sur la fin du soutien yankee aux alliés de l'OTAN, M. Biden a volé à Stockholm. C'est de là même qu'il a exhorté les pays de l'UE à abandonner le projet d'une deuxième branche du "Nord Stream" qui, couché sur le fond de la mer Baltique, dans les eaux territoriales suédoises, devrait sortir en Allemagne. 

"Selon nous, le "North Stream 2 " est fondamentalement une mauvaise affaire" a déclaré Biden, "une forte dépendance à l'égard de la Russie déstabiliserait sérieusement l'Ukraine. L'Europe doit diversifier les sources de gaz." De quelle manière la "stable Ukraine" putschiste serait "déstabilisée" par les pipelines russes ? Chaque projet alternatif pour acheminer le gaz russe vers l'Europe, que ce soit à travers la mer Noire ou  la Baltique, contournerait l'Ukraine, avec la perte consécutive de la part de Kiev des 2 milliards de $ de  frais de transit collectés aujourd'hui. Avec le "North Stream 2", 80% du gaz russe destiné à l'Europe (un tiers des besoins des pays de l'UE) passerait par la Baltique et les infrastructures présentes en Ukraine deviendraient de la ferraille. 

Or les préoccupations de M. Biden concernent  seulement en partie la sphère publique - l'éventualité que Kiev, perdant les droits de transit, ne soit plus en mesure de rembourser les prêts occidentaux - et affectent beaucoup plus étroitement les affaires de famille. Son fils Hunter en effet, immédiatement après la "révolution de la dignité" (traduction ukrainienne du mot allemand "putsch" ou du français "coup d'Etat") de février 2014 est devenu membre du Conseil d'administration de la principale société de gaz ukrainienne, la Burisma Holdings, dont les projets concernent à la fois l'extraction du gaz naturel, et le développement du gaz de schiste, la construction de terminaux maritimes et les pipelines pour recevoir le gaz liquéfié. 

Voilà qu'à Stockholm, le père Biden a parlé expressément de la possible fourniture de gaz naturel liquéfié depuis l'Amérique vers l'Europe, reconvertissant les terminaux dont certains pays européens sont déjà équipés, mais orientés par rapport au système de canalisation relié à la Russie. Bien qu'aujourd'hui les prix du gaz soient liés au faible prix du pétrole brut, la technologie USA du schiste progresse et l'activité liée au gaz ukrainien peut être très rentable à l'avenir ; bien sûr, à condition qu'elle ne sera pas entravée par le "facteur de déstabilisation" représenté, selon Biden, par la deuxième branche du "Nord Stream". 

Les Biden, en fait, avec Victoria-Fuck-the-UE-Nuland, sont chez eux à Kiev : tandis que Joe donne publiquement les ordres à la junte putschiste, Hunter en oriente les poussées "démocratiques", à travers son propre siège au Conseil d'administration du National Democratic Institute, affilié au parti Démocrate et présidé par Madeleine Albright, ancienne secrétaire d'Etat dans la deuxième présidence Clinton. Or, s'il est douteux que même Albright ait participé au projet " gaz démocratique " pour l'Ukraine, il est néanmoins curieux que dans le Conseil d'administration de Burisma siège aussi untel Devon Archer, partenaire du fils Biden dans l'entreprise USA d'investissement Rosemont Seneca Partners ; en plus d'être un ami de l'actuel Secrétaire d'Etat John Kerry, Archer gère le Fonds immobilier créé par son épouse Teresa Heinz Kerry. Donc, conclut Drobnitskij, Joe Biden en Suède ne défendait pas seulement l'Europe de la dépendance énergétique de la Russie ; il défendait ses propres biens. 

Selon le Svenska Dagbladet, cependant, le gouvernement suédois n'aurait pas l'intention d'empêcher la construction du "North Stream 2": pour interdire le projet, note le quotidien suédois, il faudrait de sérieuses justifications environnementales ou bien l'opposition des autorités municipales locales à l'investissement étranger et il est peu probable que cela arrive, surtout après l'enquête sur les risques écologiques déjà menée il y a plus de dix ans pour la construction du "North Stream 1". Mais les Etats-Unis, a déclaré  à "Vzgljad" le directeur du Fonds pour la sécurité énergétique Konstantin Simonov, font valoir que la Russie veut le pipeline pour "enfoncer un coin entre les pays européens" et aussi pour "priver l'Ukraine des revenus futurs du transit du gaz "; dans tous les cas, une fois aperçus que la "solution polonaise" est assez boiteuse, les États-Unis sont en train de tenter la carte suédoise pour bloquer le pipeline : en théorie, les chances yankees sont plus probables, compte tenu de la nécessité de traverser les eaux suédoises. "Cette menace est de loin la plus importante de l'histoire avec la Pologne" poursuit Simonov, "sans le permis suédois, il sera impossible de réaliser la partie immergée du conduit, vous ne pouvez pas modifier le trajet et jeter les tuyaux sous l'Arctique. De Piter, il faut traverser le détroit et, de la Baltique, déboucher en Allemagne. C'est la même chose que vouloir passer à travers la Turquie, en contournant le Bosphore et les Dardanelles. " 

Simonov est persuadé que tout prétexte suédois pour refuser l'autorisation serait purement politique et mettrait en évidence la dépendance de Stockholm à Washington. Si, à l'occasion du "North Stream 1" il y eut des politiciens suédois terrifiés par le danger que Moscou, à travers le pipeline, aurait envoyé des commandos à la conquête de Stockholm, rappelle Simonov, aujourd'hui, après la Crimée, ces craintes devraient être multipliées par dix! Mais il ne faut pas oublier que au "North Stream 2" est intéressée même l'Allemagne, qui a des arguments aussi solides en Suède que ceux des USA. 

L'histoire avec la Pologne, à laquelle Simonov fait allusion, consiste en ceci. À la fin de 2015, la russe Gazprom, l'allemande E.ON et Wintershall, l'autrichienne OMV, l'anglo-néerlandaise Shell et la française Engie avaient présenté à l'autorité antitrust polonaise UOKiK la notification (aujourd'hui retirée) d'une joint-venture pour la construction de l'infrastructure de transport du gaz. Gazprom aurait détenu 51% des actions du "Nord Stream AG 2", les autres entreprises 10%  chacune, sauf pour Engie avec 9%. Or, la loi antitrust polonaise prévoit l'intervention du gouvernement dans le cas où un projet sur le territoire de l'UE, auquel participent des sociétés de pays extra-européens, puisse nuire aux intérêts des consommateurs polonais. Dès la notification de la joint-venture, UOKiK a développé une "étude de marché", à laquelle ont participé des institutions majeures dans le secteur gazier polonais, parmi lesquelles Europol Gaz, opérateur du segment polonais du gazoduc "Jamal-Europe", à travers lequel le gaz russe arrive en Pologne et, à partir de là, transite vers l'UE. L'enquête aurait relevé une menace de restriction de la concurrence sur le marché polonais du gaz : la UOKiK craint que Gazprom, qui détient une position dominante dans la fourniture de gaz à la Pologne, puisse renforcer ultérieurement cette position. Après le "verdict" de la UOKiK, les partenaires potentiels de la co-entreprise ont donc retiré la notification. La nécessité d'obtenir l'approbation polonaise était également due au fait que Gazprom, Shell et les entreprises allemandes fonctionnent déjà activement en Pologne et n'ont donc pas l'intention d'en arriver à une confrontation avec Varsovie, pour ne pas mettre en péril leurs activités sur le marché polonais. Par conséquent l'actionnaire unique de "North Stream 2" reste pour l'instant Gazprom, tandis que les autres entreprises envisagent d'autres formes de soutien au projet. 

Déjà dans le passé, Varsovie s'est opposée à plusieurs reprises au "North Stream 2", le qualifiant de projet "politique" et "économiquement injustifié" et en mars dernier un certain nombre de gouvernements d'Europe orientale, parmi lesquels encore la Pologne, avec la Hongrie, la Roumanie et les pays baltes, tout en s'adressant à la Commission européenne, s'opposaient à la construction de la deuxième branche du gazoduc. La réalisation du projet, disent-ils, impliquerait des "conséquences géopolitiques déstabilisatrices" et, en arrière-plan des événements en Ukraine, les livraisons de gaz russe à l'Europe auraient une "forte connotation politique". 

Depuis mars à ce jour, le père Biden n'a même pas pris la peine de changer de mots à ses lamentations sur la "déstabilisation". 

Lui fait écho le Président polonais Andrzej Duda, selon lequel le projet endommagera l'UE, en violant l'équilibre dans la diversification de l'approvisionnement en gaz ; et son ministre des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski, considère le "North Stream 2" comme une "tendance égoïste" à l'indépendance de quelques pays individuels de l'UE et affirme que le projet menace la stabilité de l'Ukraine (le leitmotv obessionnel), tout en l'excluant de la chaîne du transit du gaz. Or, contre "l'esclavage énergétique russe", Duda propose un corridor "Nord-Sud", pour la diversification de l'approvisionnement énergétique. Lorsqu'il est intervenu en Croatie, au forum des "Trois mers" (Adriatique, Baltique et Noire), Duda a déclaré que le défi à affronter est celui consistant en un fournisseur unique, "une situation qui présente des menaces évidentes. Un projet différent, reliant le terminal existant de Swinoujscie à l'île de Krk, changerait la face du secteur de l'énergie en Europe centrale", pour les livraisons de gaz naturel liquide à partir de "sources prometteuses ", comme l'Afrique du Nord, le Moyen-Orient, mais surtout l'Amérique du Nord. CQFD. 

Pour donner un coup de main à la bande, le vice-président de la Commission européenne et Commissaire chargé de l'union énergétique Maroš Šefčovič sera à Kiev le 2 septembre prochain et à Moscou les 11 et 12 septembre, pour discuter de gaz et jouer le rôle de "médiateur" entre la Russie et l'Ukraine. Mais, surtout, il est probable que Šefčovič intervienne comme l'un des plus fervents opposants de tout projet de pipeline qui contourne l'Ukraine, avec laquelle Gazprom a conclu un contrat de transit jusqu'à la fin de 2019. Pour réitérer sa propre  "indépendance" dans la consommation intérieure, Kiev n'achète pas directement du gaz à la Russie, mais se réapprovisionne en pompant le gaz russe depuis l'Europe occidentale, à un prix logiquement plus élevé, en comptant sur le fait que, comme l'avait conseillé en son temps l'ancien Premier ministre Arseni Jatsenjuk, les familles puissent se chauffer avec les braseros, tandis que les entreprises, étant donné la production qui a été réduite presque à zéro, ne nécessitent que d'une petite quantité de gaz. Stable, cependant.

http://contropiano.org/news/internazionale-news/2016/08/28/gas-russo-la-stabilita-dellucraina-082839

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