Claude Riboulet, professionnel de la politique

L’actuel président (UDI) du conseil départemental de l’Allier semble plus soucieux de ses intérêts personnels que du verdict des urnes : sa défaite l’an passé à Commentry ne l’a pas empêché de prendre dans la foulée la présidence d’une intercommunalité, ainsi que du SDIS03, et même d’envisager une candidature aux sénatoriales. Retour sur son parcours.

Jeune homme, Claude Riboulet « ne savait pas ce qu’il voulait faire [de sa vie] », mais il aimait déjà parler et se mettre en avant, à la fois dans des concours d’éloquence, comme délégué de classe ou au Conseil régional des jeunes, ainsi que nous l’apprennent deux portraits parus dans la presse locale (lire ici et ).

Conseil régional des jeunes, Chamalières (Puy-de-Dôme), 1992 : les futurs président (1er rang à droite) et vice-président (veste rouge) du conseil départemental de l’Allier font leurs classes. © Compte facebook Frédéric Aguilera (3.12.2020) Conseil régional des jeunes, Chamalières (Puy-de-Dôme), 1992 : les futurs président (1er rang à droite) et vice-président (veste rouge) du conseil départemental de l’Allier font leurs classes. © Compte facebook Frédéric Aguilera (3.12.2020)

M. Riboulet prétend toujours incarner la jeunesse, ainsi que « l’énergie et l’enthousiasme », mais c’est oublier qu’à 46 ans, il est déjà un vieux routier de la droite bourbonnaise, élu depuis respectivement vingt-six et vingt ans à la mairie de Commentry et au Conseil départemental de l’Allier.

Cette image de la jeunesse et du renouvellement qui l’a longtemps accompagné, il la doit à une histoire déjà ancienne : la victoire inattendue de la droite, en mars 2001, dans un bastion historique de la gauche, Commentry (j’ai proposé dans le thread inséré ci-dessous un aperçu de l'histoire politique de la ville). Le candidat à la rose d’alors, qui fait désormais la une des journaux, avait « cru que ça allait être facile » et n’avait « pas bossé » : un anonyme conseiller municipal d’opposition, Claude Riboulet, 25 ans, s’était retrouvé du jour au lendemain conseiller général et 1er adjoint au maire.

© Simon Rötig

La parenthèse ― pour ne pas dire l’anomalie ― s’est refermée en mars 2020 : la mairie, perdue pour 24 voix dix-neuf ans plus tôt, a été reconquise par la gauche avec 77 voix d’avance. Un désaveu pour M. Riboulet, n°3 sur la liste « Pour Commentry évidemment », qui ne sera finalement resté maire que trois ans et demi : en septembre 2017, il avait préféré partir à Moulins prendre la présidence du conseil départemental de l’Allier, plutôt que rester sur place boucler le mandat que les Commentryen∙ne∙s lui avaient confié en mars 2014 (dans la salle du conseil toujours dominée par la haute figure de Christophe Thivrier, il avait alors laissé son fauteuil à son 1er adjoint, Fernand Spaccaferri).

Sa défaite commentryenne du 15 mars 2020 (sa liste a enregistré une perte de 807 voix par rapport à 2014, contre seulement 212 pour celle de son adversaire, dans un contexte qui favorisait pourtant les majorités sortantes) n’a pas empêché M. Riboulet :

  • de prendre le 5 juin suivant la présidence du conseil d’administration du Service départemental d’incendie et de secours de l’Allier (SDIS03, lire ici et ) ;
  • de prendre le 9 juillet la présidence de la communauté de communes (Commentry-Montmarault-Néris Communauté, 26.500 habitants, lire ici, et ) ;
  • d’envisager sérieusement, au fil du printemps et de l’été, de briguer l'investiture de la droite locale (URB) aux élections sénatoriales du 27 septembre, avant de laisser finalement la place à son « grand frère » Bruno Rojouan, qui venait de lui laisser la sienne à la tête de CMNC (lire ici et ).

© Simon Rötig

Cette formidable soif de mandats, qu’une défaite dans sa ville de toujours n’est pas venue freiner (elle paraît l'avoir au contraire accentuée), interpelle forcément. Elle ne peut être comprise, me semble-t-il, qu’en considérant que la politique est pour M. Riboulet « un vrai métier, […] un métier à plein temps de plus en plus compliqué », qu’il souhaite exercer « comme un chef d’entreprise » (entretien avec Jean de Charon, La Semaine de l’Allier, 19.10.2017). 

M. Riboulet se présente comme « formateur de profession » : après des études de philosophie à Clermont-Ferrand, il quitte dès 2001 un poste de « maître auxiliaire de français et philosophie à Vichy » et fait bientôt le choix de cumuler ses nouveaux mandats commentryens avec un poste d’attaché parlementaire auprès d’Yves Simon, député UMP (2002-2007) de l’ancienne troisième circonscription de l’Allier (celle dont Pierre Villon puis André Lajoinie furent les élus). Plus récemment, sa déclaration à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) mentionne certes des « formations de préparation aux concours et de remise à niveau en français » animées pour un institut montluçonnais, mais les revenus qu’il a tirés de ses différents mandats politiques (ou qui sont directement liés à ceux-ci) ont représenté entre 96% et 100% de ses revenus totaux pour les années 2014, 2015, 2016 et 2017. M. Riboulet n’a donc pour ainsi dire jamais exercé de métier « normal », et il est, sans interruption depuis vingt ans, un professionnel de la politique assumé.

© Simon Rötig

Indemnités. En mai 2014, M. Riboulet déclarait non seulement qu’il avait « pour partie sacrifié [sic] sa carrière professionnelle » pour exercer des mandats politiques, mais qu’il était aussi « très loin d’atteindre le plafond autorisé » des indemnités. Tel n’est plus aujourd’hui le cas, vu son cumul actuel (à ma connaissance) des mandats suivants :

  • président du conseil départemental de l’Allier ;
  • président de la com’com’ CMNC ;
  • président du Syndicat mixte des eaux de l’Allier ;
  • président du conseil d’administration du SDIS03 ;
  • vice-président du centre de gestion de la fonction publique territoriale de l’Allier.

Puisque la question se pose désormais (la rémunération mensuelle du président du conseil départemental s’élève à 4.300€ net, et celle du président de CMNC, à environ 2.500€), qu’il s’agit d’argent public et que la transparence de la vie publique est indispensable à la confiance des citoyen∙ne∙s dans leurs représentant∙e∙s, j’ai demandé à M. Riboulet s’il atteignait désormais le plafond autorisé de 8.434€. Il n’a pas souhaité me répondre.

Un 30 mars 2014 lacrymal à Commentry. © Rédaction La Semaine de l'Allier - L'hebdomadaire

Quand on fait de l’exercice de mandats politiques son métier, il n’est pas illogique que vie politique et vie personnelle aient dès lors tendance à se confondre. Le cas de M. Riboulet me semble à cet égard caricatural : cf. en particulier son pathétique discours de victoire en 2014, dans lequel il parle beaucoup de lui et des siens, tout en assurant « ne pas mélanger la vie publique et la vie privée » (voir ci-dessus et ) ; cf. sa nouvelle « émotion » quelques jours plus tard, ou encore plus récemment ; cf. également son recours systématique au répertoire de la famille pour parler de ses amis politiques (l’ancien sénateur-maire de Marcillat est un second « père », etc.).

Quand son statut social et ses revenus dépendent directement du verdict des urnes, il n’est pas non plus illogique de considérer une élection indécise comme « un risque » personnel, ainsi que l’a tout naturellement confessé M. Riboulet à l’approche des départementales du week-end prochain. Des départementales qui sont l’occasion de « me permettre de garder un président de 45 ans [sic] », a-t-il aussi déclaré

© Simon Rötig

Bilan. En faisant le récit d’une récente session du conseil départemental, j’ai esquissé un bilan des 3 ans et 9 mois de la présidence Riboulet, qui a notamment été marquée :

  • par un climat délétère dans l’hémicycle départemental (comme à Commentry) ;
  • par son incapacité à dialoguer, dont j’ai personnellement fait l’expérience, et que la journée « historique » du 20 juin 2019 a brutalement révélée ;
  • par une « gouvernance » solitaire et centrée sur sa seule personne ;
  • par un leadership contesté au sein de sa propre majorité (comme précédemment à Commentry) ;
  • par d’incessantes annonces (« Pacte Allier », plans de relance, attractivité, etc.) et des priorités finalement illisibles ;
  • par des consultations citoyennes aux conclusions… ridicules ;
  • par des « intox » sur le niveau de la dette et la gestion de Jean-Paul Dufrègne (2008-2015) ;
  • par une politique à l’égard des jeunes dits « mineurs non accompagnés » contraire à la Convention internationale des droits de l’enfant et qui a notamment révélé des dysfonctionnements dans les services de la protection de l’enfance (lire ici, , et ) ;
  • par une politique de l’eau réduite à des mesures superficielles et court-termistes : interconnexions coûteuses entre les communes et promotion des retenues, sans réflexion d’ensemble sur le modèle agricole et la situation des éleveurs bourbonnais (lire ici, et ) ;
  • par des interrogations non levées sur le fonctionnement et l’efficacité du conseil départemental (près de 2.000 agent∙e∙s travaillent en son sein), ainsi que sur l’avenir d’Allier Habitat ou du restaurant inter-administratif de Moulins.

Moulins (Allier), 15.05.2019. Entre ses amis de l'UDI Yannick Lucot (délégué départemental) et Jean-Christophe Lagarde (président national). © Twitter @jclagarde Moulins (Allier), 15.05.2019. Entre ses amis de l'UDI Yannick Lucot (délégué départemental) et Jean-Christophe Lagarde (président national). © Twitter @jclagarde

Parti. J’ajoute pour finir que M. Riboulet est l’un des sept vice-présidents de l’UDI, parti qui se réclame de l’héritage de Simone Veil, mais qui est dirigé depuis 2014 et une campagne « marquée par des soupçons de triche et de népotisme » par Jean-Christophe Lagarde :

  • Maire de Drancy de 2001 à 2017, il a laissé la place à son épouse, Aude Lavail-Lagarde, qui fut aussi longtemps son assistante parlementaire (de 2002 à 2014) ;
  • Il est député de la Seine-Saint-Denis depuis 2002 et actuellement président de son groupe à l’Assemblée nationale ;
  • En mars 2021, il a été placé en garde à vue pour « détention d’armes » et condamné pour « procédure abusive » contre un élu d’opposition à Drancy qui avait proposé un « bakchich tour » de la ville ;
  • Il est toujours visé par une enquête préliminaire du Parquet national financier.

Pacte avec des voyous de Seine-Saint-Denis : les lourdes accusations visant Jean-Christophe Lagarde © France 3 Paris Ile-de-France

La conquête par l’UDI en 2014 de Bobigny, ville voisine de Drancy également située sur la 5e circonscription dont M. Lagarde est l’élu, a fait l’objet de nombreuses et édifiantes enquêtes :

M. Riboulet ne s’est à ma connaissance jamais exprimé sur ces différentes affaires, et il est toujours vice-président de l’UDI, dont il préside aussi la fédération bourbonnaise (le délégué départemental est Yannick Lucot, personnalité moulinoise aux multiples casquettes). L’activité de la fédération semble se limiter à faire monter les enchères auprès de LR (ou LREM) à l’approche des élections : citons par exemple la préparation des législatives de 2017 (lire ici, et ) ou les régionales de 2015, qui ont finalement vu l’UDI rallier M. Wauquiez dès le premier tour, avec M. Lucot en 5e position sur la liste bourbonnaise (lire ici et ). Depuis, le délégué départemental a gagné deux places sur la liste régionale et M. Riboulet, qui revendiquait il n’y a pas si longtemps sa « fibre démocrate chrétienne », a affiché à la tête du Département un soutien sans réserve au « seigneur des panneaux », roi du labour en terre brune.

Slalom parallèle dans la droite bourbonnaise depuis trente ans. © Compte twitter @claude_riboulet (2.09.2020) Slalom parallèle dans la droite bourbonnaise depuis trente ans. © Compte twitter @claude_riboulet (2.09.2020)

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