«La République ne fait pas de place au racisme»: ma réponse à la députée de Vichy

Bénédicte Peyrol, députée LREM de la 3e circonscription de l’Allier, voit dans la mobilisation de la jeunesse française « une vindicte injuste contre la police ». A l’instar d’Emmanuel Macron, elle fait le choix de balayer la soif de justice, de respect et de paix qu’expriment des milliers de concitoyen.ne.s de sa génération.

Vichy, le 15 juin 2020

Madame la députée,

Dans votre « humeur » de ce jeudi matin 11 juin 2020, vous écrivez : « Non, je ne m’aveugle pas sur les problèmes qui peuvent exister [au sein de la police et de la gendarmerie] », mais « en tant qu’élue de la République, je soutiens les forces de l’ordre de notre pays ». « Certainement qu’il y a des dérives dans la Police, des propos et des gestes inacceptables », poursuivez-vous, mais « en tant qu’élue de la République, je soutiens la Police de notre pays ». [1]

Il est frappant qu’« en tant qu’élue de la République », qui appelez de surcroît à la « nuance », à la « mesure » et à la « considération », vous n’ayez pas un seul mot pour la douleur et le sentiment d’injustice que vivent depuis des années des centaines de familles endeuillées [2]. Il est tout aussi frappant de vous voir essayer de vous « représenter la dureté du quotidien des policiers [3] », mais pas la colère, ni la détresse ou l’épuisement de cette sœur ou de ce père qui depuis des années ne demande rien d’autre que « la vérité et la justice ».

D’ailleurs, Madame la députée, que dois-je au juste comprendre quand je lis sous votre plume que, « la plupart du temps, la dureté du quotidien [des policiers] nous échappe » ? Dois-je comprendre que, pour vous, lorsque des policiers de ce pays ont « des propos » ou « des gestes inacceptables » (lesquels, pour rappel, peuvent blesser gravement ou tuer des femmes et des hommes), ils ont quand même de "bonnes raisons" d'avoir de tels « propos » ou de tels « gestes » ?

Dans quel monde vivez-vous, Madame la députée, pour écrire que « les policiers eux-mêmes dénoncent et dénonceront les dérives [4] » ? Que croyez-vous qu’il en coûte à un policier de dénoncer par exemple les propos racistes de ses propres collègues — comme à Rouen récemment [5] —, dans un contexte où un syndicat policier considère qu’on n’est qu’au « début du chemin vers une police démocratique » [6], et alors même qu’il est flagrant depuis des mois, et désormais démontré, que l’IGPN « blanchit massivement les forces de l’ordre » et « fabrique l’impunité » [7] ?

Dans une telle situation, votre rôle d’« élue de la République » ne pourrait-il pas consister à chercher les voies capables de restaurer — enfin — la confiance, par exemple en proposant un « débat national sur les rapports entre Etat, police, justice et citoyens », lequel serait « salutaire pour notre Etat de droit » [8] ?

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Madame la députée, avant de décrire l’« humeur » qui était la vôtre jeudi dernier, aviez-vous jamais écouté les mots d’Assa Traoré, le 28 septembre 2016, dans les rues de Beaumont-sur-Oise, soit deux mois et neuf jours après le décès de son petit frère Adama, dans la caserne de gendarmerie de Persan (Val-d’Oise) ?

Le Gros Journal, Canal +, 28.09.2016 © Le Gros Journal de Mouloud Achour

Madame la députée, avant de disserter, jeudi matin, sur le « télescopage médiatique » et le « fracas anonyme des réseaux sociaux », aviez-vous jamais pris la peine d’écouter les mots de Ramata Dieng, en juin 2017, soit dix ans après la mort de son frère Lamine dans le quartier de Ménilmontant à Paris (XXe arrondissement), lui aussi sous le poids de plusieurs fonctionnaires de police ?

Ramata Dieng, à Paris, en juin 2017. © Compte facebook de « Clique » (capture d’écran) Ramata Dieng, à Paris, en juin 2017. © Compte facebook de « Clique » (capture d’écran)

Madame la députée, avant de prendre la plume jeudi, aviez-vous jamais pris le temps d’écouter les mots du frère ou de l’avocat de la famille de Wissam El-Yamni, mort le 9 janvier 2012 suite à son interpellation dans la nuit de la Saint-Sylvestre précédente près de l’école Jean-de-La-Fontaine, dans le quartier de la Gauthière à Clermont-Ferrand ?

Place de Jaude, Clermont-Ferrand, le 5 juin 2020. © Georges André (blogueur dans Le Club de Mediapart) / Vimeo

Madame la députée, avant d’évoquer jeudi matin « [votre] enfance et [votre] jeunesse à Cusset », où vous avez eu la chance — du moins je le suppose — de n’avoir jamais à subir aucune forme de racisme, aviez-vous déjà entendu les voix d’Amal Bentounsi [9], de Doria Chouviat ou d’Awa Gueye ? Connaissiez-vous seulement le nom de ces femmes, qui continuent de se battre pour que la « catastrophe » qui les a frappées ne frappe pas d’autres de leurs concitoyen.ne.s ?

Emission « A l’air libre » du 11.06.2020. © Mediapart

Si vous visionnez l’une ou l’autre de ces vidéos [10], continuerez-vous, Madame la députée, à ignorer ces vies fracassées, ces mémoires meurtries, ces quartiers endeuillés ? Aujourd’hui vous ne voulez rien (sa)voir de ce qui pousse des centaines de milliers de vos compatriotes, pour beaucoup issu.e.s de la même génération que vous, à sortir dans la rue manifester, mais peut-être cela changera-t-il un jour ?

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« La République ne fait pas de place au racisme », écrivez-vous encore, sans ressentir le besoin d’expliquer votre position [11]. Pour vous c’est comme ça « comment en douter » d’ailleurs ? Mais si la République ne fait pas de place au racisme, comment se fait-il alors qu’à 37 ans je n’aie souvenir d’aucun policier m’arrêtant dans la rue pour me demander mes papiers, quand nombre de mes compatriotes racisé.e.s subissent au quotidien cette pratique humiliante ? Si la République ne fait pas de place au racisme, comment expliquez-vous alors le sort qu’on réserve aux étrangers dans notre pays, notamment dans le département dont vous êtes l’élue [12] ? Et si la République ne fait pas de place au racisme, comment concevoir alors qu’un de ses pères fondateurs, un certain Paul Bert, ait pu écrire dans un manuel scolaire que « la race intelligente entre toutes, celle qui envahit et tend à détruire ou à subjuguer les autres, c’est celle à laquelle nous appartenons, c’est la race blanche » [13] ? Cette question toute simple, aussi : qu’est-ce qui a bien pu justifier, aux yeux de ses promoteurs, la politique coloniale de la République française, et accréditer la fameuse « mission civilisatrice » de celle-ci ?

© cpolf5

Madame la députée, avez-vous eu l’occasion de voir les quatre volets des Routes de l’esclavage ou ceux d’Histoires d’une nation ? Etes-vous allée voir Les Misérables ? Et si la couleur de la peau n’est pas une question dans la République française, comment se fait-il selon vous que le parterre des Molières soit si blanc chaque année, que le parterre des César soit si blanc chaque année, que 97% des juré.e.s des “grands” prix littéraires aient eux.elles aussi la peau blanche ? Comment se fait-il que dans un pays métissé comme la France, des actrices aient ressenti le besoin d’écrire un livre de témoignages portant ce titre : Noire n’est pas mon métier ? [14]

J’emprunte pour finir les mots d’Antoine Perraud [15] : « Pourquoi faudrait-il que la République fût une prière ? Pourquoi la République devrait-elle, forcément, nous apparaître telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs ? En quoi serait-ce une hérésie antifrançaise, un sacrilège antidémocratique et un attentat contre la raison ou la vérité que de souligner, calmement, posément, mais gravement, que sur la question du racisme, la République traîne un passif de marâtre pousse-au-crime ? »

Vous souhaitant, Madame la députée, une bonne continuation au soutien de MM. Macron, Castaner et Lallement, je vous prie d’agréer mes salutations républicaines [16],

Simon Rötig


 [1] Votre post de jeudi annonçait en somme l’intervention d’Emmanuel Macron, ce dimanche 14 juin : « Sans ordre républicain, il n’y a ni sécurité, ni liberté. Cet ordre, ce sont les policiers et les gendarmes sur notre sol qui l’assurent. Ils sont exposés à des risques quotidiens en notre nom, c’est pourquoi ils méritent le soutien de la puissance publique et la reconnaissance de la Nation. » Circulez messieurs-dames, il n’y a rien à voir. 

[2] Le site d’informations (en accès libre) Bastamag a recensé 676 morts « à la suite d’interventions policières ou du fait d’un agent des forces de l’ordre » entre janvier 1977 et décembre 2019. La base de données « Allô place Beauvau » recense 950 signalements, dont 3 décès, 28 éborgné.e.s et 5 mains arrachées depuis novembre 2018 (David Dufresne “récapitweete” ici et parle ).

[3] Vous essayez aussi d’« imaginer la dureté du quotidien des soignants et des pompiers », ce qui ne vous a pourtant pas empêchée de contribuer activement à la réduction de leurs moyens (par vos votes et le rôle que vous jouez à l’Assemblée nationale), ni de soutenir avez zèle un gouvernement qui les a eux aussi réprimés lorsqu’ils ont dû porter leurs revendications jusque dans la rue.

[4] Fin de votre “démonstration” : « […] car lorsqu’on est attaché à l’uniforme que l’on porte, on ne le laisse pas être sali par qui que ce soit. »

[5] « Gardiens de la paix », Ilham Maad, Arte Radio, 4.06.2020 et « “Bougnoules”, “nègres, “fils de pute de juifs” : quand des policiers racistes se lâchent », Camille Poloni, Mediapart, 4.06.2020.

[6] L’article que relaie la CGT-Police (« “Tout le monde le sait, le voit et le subit” : des policiers racontent le racisme dans leurs rangs ») mentionne la récente décision du Défenseur des droits relative au comportement de policiers du XIIe arrondissement de Paris entre 2013 et 2015 à l’égard de 17 adolescents habitant dans le quartier Montgallet-Reuilly, près de la gare de Lyon : j'insère ci-dessous une vidéo de ce harcèlement policier « discriminatoire et systémique » (ce sont les termes employés par Jacques Toubon). Cette note est l’occasion de citer un autre syndicat de policiers défendant une ligne différente de celle du très médiatique Alliance-Police : le syndicat VIGI.

Paris XIIe : le harcèlement policier au quotidien © Mediapart

[7] « Mais que fait (vraiment) la police des polices ? », “Une” de Mediapart du vendredi 12 juin 2020 (voir ici et ici).

[8] Pouria Amirshahi, séance des Questions au gouvernement du 2.11.2016. Voir aussi son discours, le 7.02.2017, sur le même sujet, à la tribune de l’Assemblée nationale :

Motion de rejet du PJL sécurité publique - 7 février 2017 © Pouria Amirshahi

[9] « Amal », Kery James, 2019 (album « J’rap encore ») :

Kery James - Amal [Clip Officiel] © Kery James

[10] Il en existe bien sûr de très nombreuses autres, par exemple : Usul et Rémi Liechti, « Luttes antiracistes : le renouveau par les femmes », 8.06.2020.

[11] Assertion : « Proposition qui énonce un jugement et que l'on soutient comme vraie absolument. »

[12] « Mineurs isolés dans l’Allier : la sortie de route de la préfecture », Le Club de Mediapart, 25.10.2019. Début 2018, lors de la préparation de la loi Asile et Immigration, vous aviez vous-même fait part de votre préoccupation quant à la situation des personnes étrangères en France.

[13] Cité par Elise Thiébaut dans son très beau billet du 12.06.2020, en accès libre dans le Club de Mediapart : « Autant en emporte les blancs ».

[14] Voir aussi Virginie Despentes, « Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème... » (lue par Augustin Trapenard), France Inter, 4.06.2020

[15] « Retour sur la vocation racialiste, donc inégalitaire, de la République française », Mediapart, 11.06.2020.

[16] Les accepterez-vous, venant d’un citoyen revendiquant son soutien à une mobilisation qualifiée ce 14 juin, aux alentours de 20h15, de « séparatiste » (sic) par le président de la République ?

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