Ne vous réjouissez pas trop vite...

Beaucoup savent où mènent vraiment les raccourcis et le manque de travail: au pied du mur. Alors que les conséquences de l'arrêt brutal de l'économie vont se faire sentir de plus en plus fort d'ici la Noël, dans les prochains mois et courant 2021 il sera possible de mesurer le niveau de démagogie que certains oseront user. Car certains intérêts particuliers sont en jeu. Mais tous les nôtres aussi.

Des tentatives de récit sont sur toutes les bouches, dans tous les mots, dans toutes les têtes. Le fameux « jour d’après », construction d’inspiration biblique s’il en est, dans laquelle l’apocalypse tient une place centrale. Bien trop centrale d’ailleurs par rapport à ce que la théologie chrétienne peut apporter comme douceur et joie dans l’intimité de chacun. Que chacun tente de faire preuve de philosophie dans son cheminement personnel, pour aider à surmonter une épreuve ou déchiffrer des signes, c’est compréhensible, voire même recommandable. Mais lorsque ces incantations viennent directement d'un gouvernement d’une république qui depuis plus d’un siècle a posé la séparation des Eglises et de l’Etat dans son cahier des charges, c’est autrement plus problématique, plutôt dangereux, et très suspect.

Notre économie a toujours été circulaire, malgré ce que les slogans de telle ou telle campagne de communication sur les vertus des nouvelles tendances du développement tentent de faire croire. Certains entrepreneurs paternalistes avaient bien compris que leurs employés pouvaient très bien aussi être leurs clients. Parfois ces bons pères à la famille élargie s’occupaient même du logement de leurs troupes, s’érigeant à un niveau proche de celui de l’Etat stratège et planificateur. Et puis ce fut la dégringolade lorsqu’il devint possible et de plus en plus facile de transporter matières et matériaux à travers les mers et les continents. On se mit alors à délocaliser la production d’un grand nombre de biens, faisant disparaitre tous les bassins d’emplois et les emplois indirects qui vont avec, pour le petit bonheur d’une caste possédante et le grand malheur de la multitude.

La cantine qui ne te nourrit plus

Lorsque la séquence du confinement n’était plus évitable, à nombres d’employeurs du tertiaire il fut demandé de « télé-travailler »,  c’est à dire de micro-relocaliser leur emploi au sein de leur domicile. Puisque depuis plusieurs années c’est une véritable chasse au carbone qui se met en place - qui sera aussi un bon prétexte pour faire la chasse aux travailleurs, vous verrez - on vit immédiatement à travers ce soudain cataclysme les leviers pour de futurs voies de développement « verts »: moins de déplacement, donc moins de bouchons, donc moins de fatigue, etc… Sans évoquer même le fait que moult emplois ne sont absolument pas micro-délocalisables, faire disparaitre des travailleurs d’un lieu, d’un quartier, c’est aussi mettre à mal tous les emplois indirects qui s’y rattachent, surtout dans la restauration, donc l’agriculture. Traiteur, restaurateur, cantine, et tous leurs fournisseurs, qui tirent sérieusement la langue. Aussi, n’ont pratiquement jamais été évoqués non plus les régimes alimentaires bouleversés qui vont avec, et donc avec eux les risques de santé publique, suralimentation incluse puisque les distances parcourues chaque jour étant réduites, avec elles les quantités de calories brulées. Les menus de la cantine de telle ou telle entreprise, ou même les plats du traiteur du coin, sont souvent élaborés en suivant certains principes diététiques assez bien connus de tous maintenant. Attendons-nous dans les mois et années qui viennent, si la tendance à ces micro-délocalisations se confirme, à une augmentation des cas de diabètes, d’hyper-tension, voire même de cancer. Et je n’évoque même pas là toutes les problématiques liées à la réorganisation de l’espace vital à l’intérieur du domicile, interactions entre ceux qui y vivent comprises, c’est-à-dire les enfants. On se donne rendez-vous dans 10 ans.

La voiture que tu ne conduis plus

Chaque jour en se levant, en mangeant et en allant au travail nous utilisons toute une multitude de technologies à travers les objets dont nous nous servons. Que ce soit en transport en commun ou dans un véhicule individuel, vélo compris, ou dans l'électro-ménager c’est toute la musique du cycle conception-markering-achat-utilisation-maintenance/réparation-recyclage qui se joue. Bien qu’il soit évident que de voir de plus en plus de gens passer de la voiture au train + vélo doive être vu comme une réjouissance sur un plan écologique, ces mutations, dont il faudrait par ailleurs qu’elles se confirment comme des tendances lourdes, doivent être pensées et planifiées le plus possible en amont si on ne veut pas transformer notre tissu économique en un champ de ruine, état dont les solutions possibles pour se redresser seraient de mener des campagnes de levée de fonds - le panier de la quête - à la manière de ce que font les ONG dans les pays dit en « voie de développement » pour financer leurs projets. La France reste, semble-t-il, encore un temps un peu au-dessus tout ça, mais jusqu'à quand? Après tout, on a quand même vu quelques fondations et la première dame de France essayer de titiller notre glande lacrymale pour mendier ci et là un peu d’argent « pour notre personnel médical ». Bah oui, la mode est à la "taxe plate". Bon, ils avaient oublié de préciser qu'il faudra aussi faire la manche. Demandez toujours des précisions, surtout ceux qui sont payés pour poser des questions...

L’immobilier sur lequel tu ne spécules plus

Dans tout ce grand chamboulement non orchestré, il est aussi bien évidemment question d’espace et de son organisation. De tous ces espaces, que nous avons construits générations après générations, une certaine partie va changer d’usage, comme toutes ces anciennes usines transformées en habitation depuis déjà au moins environ vingt ans. Construites à une époque où on avait encore un peu de temps pour pas trop mal faire et penser les choses, leurs murs sont restés debout. Tous les bureaux qui demain deviendront inutiles n’auront peut-être pas cette chance là tant on se sera rendu compte qu’en plus d’être assez laids - critère subjectif s'il en est, donc à mettre en perspective - ils ne valent quasiment intrinsèquement rien car peu robustes, donc peu adaptables aux besoins agricoles et industriels de demain. Dans ce contexte, de nombreuses entreprises qui vivent de la rente immobilière vont aussi sûrement ainsi faire faillite, ou au moins repenser sérieusement leur activités faute de pouvoir maintenir les rendements habituels qui permettaient de nourrir jadis un train de vie confortable et bourgeois. Des quantités non-négligeables de quartiers et de villes vont voir la dynamique immobilière soudainement se gripper puisque la logique spéculative ne sera pas assez suffisante, non seulement pour nourrir tous les intermédiaires qu’elle comprend, mais aussi pour faire fleurir les projets qui ne tiennent qu’avec l’appétit féroce de quelques-uns et les belles aquarelles et projections en 3D des architectes en herbe, croquis qui ne sont rien d’autre que la sauce sans goût pour un plat sans âme, sans sel, sans poivre.

Alors on tente…

La petite équipe de démagogues professionnels... oups pardon, de prêcheurs... oups pardon, de gouvernants... oups pardon, d'imposteurs qui s’est hissée au pouvoir, aidée par certaines grandes fortunes comme autrefois on faisait la courte échelle au copain pour aller grappiller quelques cerises ou voir ce qui se cachait derrière un mur, fait maintenant de son mieux pour récupérer politiquement ce qui traverse nos sociétés. Arriver à prendre quelques cerises, espionner le terrain en friche, et pourquoi pas l’occuper. Après avoir castagné - sans mauvais jeu de mots - les citoyens qui ont osé descendre dans la rue parce qu’on s’en prenait à leur intelligence, après avoir collaboré avec une puissance étrangère - acte de haute trahison, rappelons-le - pour s’attaquer à l’énorme manne que représente les retraites, les voilà passés de l’autre côté du mur avec un pied dans la friche, sur un terrain qui n’est pas le leur: la planification. D’abord un grand débat pour calmer tout le monde et les esprits, puis une petite convention citoyenne par ci, c’est-à-dire rien de moins que le début du travail de l'assemblée constituante pour une VIe Répuplique, et enfin un soit-disant commissariat au plan par là. Je n’ai pas besoin de rendre à César ce qui lui appartient, car nombre de lecteurs dont les yeux prennent le temps de trainer ici savent d’où ces dynamiques viennent, politiquement et idéologiquement. Et puis aussi je ne voudrais pas passer pour un partisan, au risque de faire peur à d’autres. Dans le temps on disait quand même: « Et pourquoi pas 10 balles et un Mars..», ou bien « Le beurre, l’argent du beurre, et le sourire de la crémière». Ceux -là je les mets en entier pour les plus jeunes, ou les plus vieux.

On tente le tout pour le tout, car la dernière campagne a coûté, en plus d’un peu d’argent quand il valait encore quelque chose, d'aussi perdre son âme. On tente par désespoir. Par fainéantise aussi un peu, par opportunisme beaucoup. On tente le tout pour le tout quand on a pas suffisamment buché le jour de l’interrogation. On triche, car certains autres avant ne s’étaient pas fait pincer . «Les cons, ça osent... ». Pour celui-là, vous devinerez la suite, désolé pour les plus jeunes…

Plus c’est gros et plus ça passe

C’est tellement gros, gros comme une maison, que même la présentatrice du journal de 20 heures de France 2 l’a dit au nouveau commissaire au plan qui passait par hasard par là au tout début du mois de septembre: « Est-ce que vous êtes en train de préparer, de penser, le programme de l’éventuel candidat à la présidence… ». Il avait peut-être essayé de la prendre pour une cruche, mais elle n’est pas conne non plus. Les Français non plus, enfin encore une bonne partie. En général on ne fait pas un casse deux fois de suite au même endroit. Mais comme « plus c’est gros et plus ça passe », attendons-nous quand même au pire. Car après le « hold-up du siècle » de 2017 - vous me pardonnerez cet anglicisme, il est pas de moi - qui avait vu quelque uns - oui ils sont plusieurs là-haut - se faire élire par la seule magie du prêche, sans programme visible - car le contenu caché, ici tout le monde le connaissait - essayons de nous organiser pour mettre quelques soldats de la garde devant l’édifice qui vient juste de se faire souiller, j’entends là notre République. Au moins pour sauver l’honneur, pour faire comme si on s’était défendu, comme si on avait réussi à apporter la contradiction, un peu de répondant. La contradiction, c'était pas ça l'un des principes fondateurs? À moins qu'on ne soit en fait passé dans le  « nouveau régime ». Bon, si on le fait pas pour nous, ou même nos enfants, faisons-le au moins pour nos anciens, c’est-à-dire tous ceux qui se sont battus, parfois au prix de leur vie, depuis plus de 10 siècles, pour tous les acquis et les privilèges dont nous sommes encore quand même pour un temps les héritiers…

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