Retrouver les libertaires de 68

On parle souvent des aspects libertaires de 68, des drapeaux noirs se mêlant aux rouges dans les manifestations des mois de mai et juin... pourtant les organisations qui ont incarné ce courant révolutionnaire sont restées méconnues. Une histoire rouge et noir qui mérite d’être retrouvée et vécue au présent.

Cette année, Mai 68 aura cinquante ans. Cinquante printemps passés où son « souvenir » a été enjeu de réécritures, d’analyses, mais aussi d’histoire comme de source d’inspiration pour des générations entières. Surtout si on l’élargit aux années qui suivirent l’évènement, ouvrant dix ans durant un cycle de contestation inégalé depuis. Nombreuses sont les résistances les plus contemporaines à avoir un rapport à 68. Bien des courants et des organisations en sont, plus ou moins directement, les héritières aujourd’hui.

Il est malheureusement un courant politique qui est globalement mis sur la touche dans ce travail d’histoire et de mémoire : celui des libertaires.

Bien sûr on parle souvent des aspects libertaires de 68, des drapeaux noirs se mêlant aux rouges dans les manifestations des mois de mai et juin. On note que cette « brise libertaire » déteint sur d’autres, participant du « climat » ou de la « période » : c’est la Ligue communiste dénonçant la « farce électorale » en 1969, la Gauche prolétarienne s’essayant à un improbable anarcho-maoïsme ou encore, dans une certaine mesure, la CFDT faisant sienne le thème de l’autogestion.

Mais très rarement ou bien sommairement, ne sont évoquées les stratégies, les discours et les pratiques qu’ont pu déployer les libertaires. Exception faite peut-être du mouvement du 22 mars et de ses « figures » libertaires, au premier rang desquelles celle de Daniel Cohn-Bendit, tellement « iconisée » qu’elle ne représente au final qu’elle même. Et pourtant des militant.es libertaires en 68 il y en eu.

Mai 68, sur l’Odéon occupé, le drapeau noir côtoie le drapeau rouge © DR Mai 68, sur l’Odéon occupé, le drapeau noir côtoie le drapeau rouge © DR

Des insurgé.es

Si la vieille Fédération anarchiste (FA) est bousculée par les événements, c’est au profit de forces nouvelles qui vont se structurer dans les années suivantes. En 2008, à l’occasion du quarantenaire de mai 68, un entretien inédit avec deux acteurs de cette histoire pour le mensuel Alternative libertaire livrait une anecdote significative : le soir de la nuit des barricades, le 10 mai 1968, de jeunes anarchistes parisiens interpellent le public du récital de Léo Ferré qui se tenait à La Mutualité, à quelques mètres du Quartier Latin. Une partie dudit public anarchiste, « traditionaliste », refuse dans un premier temps de rejoindre les insurgé.es (1). Certains « historiques » resteront hermétiques au mouvement de mai, ne saisissant pas qu’il aura été ce moment où « tout un peuple, violent et ravi, se découvrait libertaire » (2).

Dans l’immédiat après-mai, cette rupture avec l’anarchisme « classique » va s’incarner autour de deux pôles. L’un, communiste libertaire, qu’incarne principalement l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA), ayant sans états d’âme aucun pris le large d’avec la FA. L’autre, anarcho-syndicaliste, que va représenter pour l’essentiel l’Alliance syndicaliste (AS). À côté de ces deux structures existent ou gravitent par ailleurs de nombreux groupes, collectifs ou revues.

L’élaboration d’un corpus politique spécifique à cet anarchisme renouvelé ne sera pas sans rencontrer les préoccupations d’un Daniel Guérin qui publie l’année suivante un livre au titre évocateur, Pour un marxisme libertaire, représentatif de cette volonté d’en finir avec les totems et les tabous.

Daniel Guérin, « Pour un marxisme libertaire », 1969 Daniel Guérin, « Pour un marxisme libertaire », 1969

Ranger l’ORA ou l’AS (pour ne citer qu’elles) au rang de groupuscules serait méconnaître ou sciemment chercher à minorer le rôle qu’ont pu avoir ces organisations et celles qui leur ont succédé jusqu’à aujourd’hui.

Car elles ont multiplié les interventions et les campagnes. Elles ont participé activement à l’animation et la construction de structures associatives et syndicales – notamment au sein de la CFDT d’alors, mais aussi dans la CGT. Fait vivre dans des villes, des quartiers, des entreprises un combat anticapitaliste, égalitaire et autogestionnaire.

Il y eut forcément des erreurs d’analyse, des limites et des lacunes. Mais ces organisations n’en ont pas moins créé de l’action collective, au-delà des rangs de leurs seul.es adhérent.es, ont cherché à intervenir politiquement et influer sur les coordonnées sociales de la France contemporaine.

Sans cette recomposition née de 68 et la persistance d’un courant libertaire ancré dans les luttes sociales, farouchement attaché à leur auto-organisation, il n’est pas certain que nous aurions vu renaître une CNT vers 1995 ou s’affirmer de la même façon le syndicalisme alternatif des syndicats SUD. De même, la permanence d’un antifascisme radical et pour partie liée à cette histoire récente.

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici d’annexer des mouvements sociaux nécessairement indépendants, dans leur fonctionnement comme dans leur orientation. Mais il s’agit par contre de rappeler que des libertaires et leurs organisations ont délibérément fait le choix de les construire, dans le respect scrupuleux de leur autonomie. Et continuent de le faire.

Le fil du temps

Malgré ça, lorsqu’on évoque l’extrême gauche des années 68, c’est la plupart du temps pour se concentrer sur les différentes déclinaisons du maoïsme ou du trotskysme et leur postérité. Pourquoi cette invisibilité ?

On ne peut mettre de côté l’effet « Génération » (3). Rejetant la matrice léniniste, les organisations libertaires des années 68 n’auront pas été dirigées par des intellectuels, dont certains passeront plus tard sans vergogne « du col Mao au Rotary ». Il faudrait aussi vérifier si – non en chiffres absolus mais proportionnellement à leurs effectifs réciproques – elles ne se rangeaient pas, d’une certaine manière, parmi les plus « prolétarisées » des organisations d’extrême gauche. Tout comme le « Mai ouvrier » a pu être délibérément mis de côté, les libertaires ont ainsi subi le même sort dans une mémoire de 68 qui fut d’abord confisquée par celle des « Grands hommes ».

Mais il y a aussi une explication de fond, qui tient sans doute au modèle dominant d’une gauche hexagonale polarisée pendant plusieurs décennies par le PCF. Dans ce schéma, les « gauchistes » se situaient pour la plupart dans une logique de concurrence de l’espace du « Parti ». Sur le temps long, à partir du moment où la parenthèse de la « répétition générale » de mai/juin s’est refermée, une telle posture stratégique fait de la tribune électorale une étape nécessaire. 

Or, cet espace là le courant libertaire l’évite soigneusement, argumentant sur l’impasse et l’illusion du parlementarisme. Réfutant la forme et la fonction du parti, son terrain politique et social ne peut être qu’extra-institutionnel. Dès lors, il ne « compte » pas.

Rétif aux velléités d’hégémonie, il est trop souvent considéré comme un cousin de famille éloigné, qu’on écoute distraitement. Ou bien comme un courant de pensée qui « flotterait » au-dessus de la mêlée sociale, condamné au commentaire.

Même dans Affinités révolutionnaires, livre d’Olivier Besancenot et Michael Löwy, paru en 2014 et qui veut dresser des ponts entre marxistes et libertaires, on peine à trouver mention d’un cadre organisationnel au-delà de la CNT espagnole des années 1930.

Alors reprendre langue avec cette histoire rouge et noir bien réelle, avec ses réalisations et ses débats, est important (4). Pas seulement par curiosité ou acquit de conscience, mais bien pour la vivre au présent dans la période de recomposition que nous traversons.

N’insultons pas l’avenir. Différentes écoles et organisations, sociales et politiques, ont cherché les moyens de bouleverser l’ordre du monde : soyons attentives et attentifs à toutes. Pour toutes celles et tous ceux qui se définissent aujourd’hui comme des militant.es de l’émancipation, gageons qu’il y a un intérêt à retrouver ce fil du temps qui court des libertaires de 68 à aujourd’hui.

Une première version de ce texte a été publiée, sous forme de tribune, sur le site de Politis le 16 février dernier.

Cortège de l’ORA lors des funérailles de Pierre Overney le 4 mars 1972 © DR Cortège de l’ORA lors des funérailles de Pierre Overney le 4 mars 1972 © DR


Notes :

(1) Ce que confirme le récit de Pierre Peuchmaurd, Plus vivants que jamais, réédité chez Libertalia. Même si, après le concert, un départ collectif vers les barricades a bien eu lieu.

(2) Éditorial de L’Insurgé n°8, juin 1968, périodique de l’ORA.

(3) En référence aux deux volumes de Génération, d’Hervé Hamon et Patrick Roman, publiés au Seuil en 1987 et 1988.

(4) La récente constitution d’un Fonds d’archives communistes libertaires, conservé au Musée de l’Histoire vivante de Montreuil, ne peut qu’y inciter.


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