Le Ministère de l’Education nationale ayant les plus grandes difficultés à tirer les leçons des nouveautés qu’il promeut, nous nous proposons ici de fournir quelques éléments de bilan, à partir de 15 collèges essentiellement lorrains, au terme d’un premier trimestre d’application de la fameuse réforme du collège. En effet, la mascarade de « bilan » de la précédente réforme -du lycée celle-là - organisée par le Ministère l’année dernière, n’augure rien de bon quand à la volonté réélle de l’administration de faire un vrai bilan.

Rappelons d’abord qu’au-delà des mesures officielles difficilement compréhensibles, nous considérons que la réforme du collège repose sur 4 grandes nouveautés : 1-l’Accompagnement Personnalisé pour tous les élèves (AP), 2-les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) qui devaient permettre aux élèves de ne plus « s’ennuyer » en classe, 3-l’évaluation par compétences, qui, il ne faut pas le nier, a fait ses preuves dans les pays qui caracolent en tête des classements PISA, 4-et enfin les nouveaux programmes.

Un « Accompagnement » pas très « Personnalisé »

Celui-ci est censé être un temps fréquent où l’élève va à son rythme, où le professeur a le temps de s’adapter à lui. Pour faire simple, c’est à peu près du soutien scolaire. Pas besoin de courir derrière des objectifs, derrière un programme ni même derrière des compétences : c’est le sens même de l’expression « Accompagnement Personnalisé ». Mais voilà, cet accompagnement « personnalisé » se fait la plupart du temps en classe entière. Cette situation ubuesque a lieu dans 13 collèges sondés sur 15. Les deux autres font de l’ « AP » en demi classe, mais dans les 1 des deux cas cela existait déjà avant la réforme, sous un autre nom, visiblement sur critères sociaux (collège difficile). Le contraste avec les discours ambitieux de la Ministre, reproduits en cascade jusqu’au principal de collège lambda, est saisissant. L’administration de l’Education Nationale a réussi le tour de force de faire croire à la mise en œuvre de moyens pédagogiques significatifs alors que rien n’est perçu comme tel sur le terrain (si vous avez une perception inverse, merci de vous signaler). Mais ce n’est pas tout : dans tous les cas, les « AP » sont réalisés par un des pires acteurs possibles : précisément, c’est le professeur à qui on a retranché des heures de cours au profit de ce dispositif qui doit le mettre en œuvre. Le professeur fait donc un peu comme il veut, et très rarement ce qui est attendu, d’autant plus qu’il a la classe entière et le même programme à réaliser !

 

         Les EPI : le nœud de la réforme

Ce sont bien les « Enseignements Pratiques Interdisciplinaires » qui ont focalisé l’attention, durant les 18 mois précédent la mise en œuvre de la réforme. En effet, elles sont l’épine dorsale du projet. En 5ème, 4ème et 3ème, dans toutes les classes, 2 matières doivent faire travailler les élèves sur un sujet commun. Certes la tentative avait déjà été faite il y a 20 ans, avec des moyens beaucoup plus conséquents, comme nous le relevions dans une précédente note de blog, mais cette fois-ci nous dit-on, se sera la bonne.

 Pour la mise en œuvre, la première version du projet (présentée dans les établissements vers juin 2015) était intéressante, il s’agissait de faire faire à la classe les 2 matières avec les 2 professeurs en même temps (co-intervention). Mais voilà, c’était sans prévoir que les emplois du temps ne sont pas si souples, ni que « finalement » le ministère ne souhaite pas payer 2 professeurs pour une seule classe (en ces temps de disette budgétaire, on aurait pu s’y attendre… mais alors pourquoi avoir d’abord fait miroiter le contraire ?). Ajoutez à cela le fait que les EPI doivent se faire eux aussi en plus des programmes de cours… avec le même volume horaire s’il vous plaît. C’est la raison pour laquelle, même si un EPI apparaitra sur le bulletin du 1er trimestre, sur le papier, donc, dans le concret il sera peut-être encore plus léger. C’est aussi la raison pour laquelle votre enfant au collège ne vous en a pas encore beaucoup parlé ! Au florilège des « EPI » quasiment pas mises en œuvre, on citera dans tel collège des EPI faites par « un peu tous les profs » (jusqu’à 4), des EPI correspondant exactement à l’ancienne épreuve « histoire des arts » donc pas nouveau (c’est le cas dans 9 collèges sur 15 !), une EPI dont l’existence est découverte mi novembre par un professeur nouvellement nommé, qui avait pourtant demandé à ses collègues à plusieurs reprises, un EPI qu’on réalise « chacun un quart d’heure par heure de cours », la palme revenant certainement à cet EPI pour lequel « on verra vers la fin de l’année scolaire » (dixit un professeur). Quand on sait ce qu’est réellement une fin d’année scolaire dans un collège, c’est cocasse. En définitive, la plupart des EPI sont plutôt bricolées que correspondant à une réelle nouveauté, ambitieuse. Quelle perte de temps et d’énergie. Professeurs (presque tous), principaux de collèges (beaucoup) et même certains inspecteurs avaient pourtant mis en garde.

            La farce de la suppression des notes qui se termine en compétences... notées

           Prenant modèle sur ce qui se passe dans les pays du Nord de l’Europe, le ministère a tenté de passer d’une notation chiffrée à une notation par compétences. L’affaire n’est pas nouvelle… tellement peu nouvelle que le Livret Personnel de Compétences, mis en place en 2008, est déjà mort comme nous l’expliquions dans cette autre note de blog. C’est un peu logique : on a vécu 8 ans dans l’absurdité qui consiste à faire cohabiter deux systèmes d’évaluation parallèles (les notes induisent une évaluation progressive de 0 à 20 / alors que les compétences ont pour logique d’être « validées », sous forme de cases à cocher). Mais voilà : il faut bien des notes précises pour gérer les affectations après la 3ème. Le « contrôle continu » qui compte pour le Brevet des collèges ne sera donc plus composé d’une moyenne de notes, mais d’une suite réduite de 8 compétences évaluées en « fin de cycle » (traduisez en fin de 6ème et en fin de 3ème, en juin), qui devra être remplie par l’ensemble des professeurs de la classe, en réunion. Pour chacune des compétences il faudra juger si l’élève est à une «  maitrise insuffisante » ou une « maitrise satisfaisante », une «  bonne » ou une « très bonne maitrise ». Ces appréciations seront converties en points. Après tout, les mots « maitrise insuffisante » « bonne maitrise » etc signifient quelque chose, tout comme les mentions « assez bien » « très bien ». Le Ministère a donc donné d’emblée une table de conversion numérique des 4 appréciations. La trouvant un peu curieuse, nous avons fait un petit sondage auprès d’une vingtaine de personnes (il ne vaut donc que pour sa valeur indicative), en leur demandant quelle note signifiait pour eux « maitrise insuffisante », « très bonne maitrise » etc. Nous avons veillé à prendre des personnes d’âge varié et de niveau de diplôme varié aussi. Après avoir entendu deux fois la remarque fort censée « maitrise insuffisante et fragile, ça doit être la même chose, non ? » Nous avons été étonnés par la concordance des résultats entre eux… eux-mêmes bien discordants avec la traduction chiffrée du Ministère.

sondage

Avec cette attribution de points trompeuse, le Ministère a inventé un nouvel outil de gonflement des notes, de manière à augmenter artificiellement les résultats au Brevet bien sûr. Et il s’ajoute à un lourd passif : il y a les augmentations de notes du baccalauréat (illégales, mais quel enseignant saisirait le Tribunal Administratif pour avoir modifié ses notes ?) qui se généralisent. Cela s’ajoute aussi aux pressions de la hiérarchie sur les correcteurs pour que leurs notes soient meilleures (pour ne prendre qu’un exemple, l’Association des Professeurs d’Histoire Géographie s’en plaignait l’année dernière). Logiquement, la génération d’élèves de 3ème qui passera son Brevet des Collèges en juin 2017 aura d’encore meilleurs résultats que les années précédentes ; la Ministre pourra crier victoire comme elle l’a fait la semaine dernière car le nombre de « décrocheurs » aura encore baissé.

Soyons clairs : notre but n’est pas de crier « victoire de l’évaluation chiffrée » sur « l’évaluation par compétences » mais de rappeler que la pire chose à faire pour améliorer le système éducatif est de bidouiller –encore une fois- l’appareil de mesure (ici la notation des Brevets des Collèges).

            Changer tous les programmes d’un coup

La coupe est pleine, vous n’en pouvez plus ? C’est sans compter sur le plus gros, à savoir l’idée saugrenue de la Ministre, uniquement guidée par des motivations politiciennes, de changer les programmes sur une seule année. Toutes les autres réformes des programmes étaient étalées sur 4 ans : la première année en 6ème, la seconde année en 5ème, etc, de manière à ce que la génération qui inaugure les nouveaux programmes en ressente la cohérence. Même le plus pressé des changeurs de programmes connu dans notre histoire, le Maréchal Pétain, a eu besoin de 2 années pour tout changer. Mais de nos jours l’urgence de faire du neuf doit être tellement pressante qu’on l’a fait. Et qu’importe si presque tous les acteurs ont tiré la sonnette d’alarme : professeurs, parents d’élèves, chefs d’établissement, et même Conseils départementaux qui ne peuvent pas acheter des dizaines de millions de nouveaux livres en une fois. Combien de collégiens n’ont donc pas encore de manuel scolaire ?

Et ce n’est pas fini : l’absence de support de travail n’est qu’une anecdote à côté de la difficulté que les enseignants ont à mettre en œuvre de nouveaux programmes qui imposent aussi une révolution des méthodes (voir l’inapplicable « Socle Commun de Connaissances, de Compétences et de Culture » du 15 mars 2015 qui fait aussi désormais office de programme). Les professeurs ont alors subi, l'année dernière, des formations aux discours nébuleux, sans y comprendre grand-chose, mais ils ont clairement perçu qu’il faut jeter aux oubliettes leurs méthodes pédagogiques éprouvées, a priori disqualifiées. Plus un mot sur les devoirs à la maison, les leçons, les dates, les formules, les définitions, le rôle des parents, les exercices de répétition, le par cœur. Mais place à des connaissances très maigres, limitées, souvent à un niveau primaire.

Le corps des Inspecteurs de l’Education Nationale est pourtant là pour aider les professeurs à mettre en œuvre les nouveaux programmes, mais ceux-ci sont depuis septembre aux abonnés absents. Ou plutôt, pire que cela, la plupart d’entre eux font croire qu’ils font des formations mais surtout pas sur les thèmes attendus. Telle formation n’est finalement pas sur le sujet annoncé, on y répète des absurdités comme « vous n’êtes pas là pour les bons élèves » « votre évaluation doit toujours être positive » « les devoirs à la maison sont trop discriminants pour les élèves », quand la moitié de la formation n’est pas consacrée à recueillir les idées des professeurs pour appliquer les programmes ! On remarquera que les inspecteurs ne participent presque plus à la rédaction des manuels scolaires tant ils ont peur d’être pris en défaut. Il serait donc facile de s’en prendre à eux. Après tout, ce sont bien eux qui ont écrit les programmes, « dans le secret de l’inspection générale » comme a dit F. FILLON jeudi dernier. Or eux aussi doivent composer avec des heures de cours de plus en plus rares, des classes toujours aussi chargées, et la superposition nouveaux programmes / nouvelles méthodes. Il faut donc absolument dire à F. FILLON, s’il ne le sait pas encore, que les inspecteurs ne pilotent plus les contenus enseignés, mais subissent des décisions prises « dans le secret » (pour reprendre son expression) d’un cabinet du Ministre gavé d’injonctions européennes et d’objectifs de « maitrise des coûts ». Pour concilier tout cela, rien de tel que de croire qu’il suffit de simplifier le système en faisant mieux avec moins. Et depuis bien avant 2012, les ministres adorent croire en cela.

Le résultat final est un énorme gâchis : même les professeurs expérimentés sont en plein doute et culpabilisent, car faute d’avoir compris quelque chose des injonctions mystérieuses de leur hiérarchie, ils continuent, mais en cachette, à mettre en œuvre d’anciennes méthodes éprouvées. Clairement, ils sont utilisés à contre-emploi. Quand on pense à la masse de ressources publiques qui sont consacrées à leur paiement, on en a la tête qui tourne. Il y a toutefois de rares professeurs qui tentent de repenser toute leur approche et se lancent dans la tenue de registres de compétences personnalisés pour chacun de leur 100 à 500 élèves : bravo à eux, ils y sacrifient leurs soirées et leurs week-ends. Il est vrai qu’avec une rémunération inférieure de 20% à la moyenne de l’OCDE, les enseignants français sont rares à avoir ce zèle.

grille-competences

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Exemple de résultat des nouveaux modes d’évaluation : une copie par « compétences » transformée en note sur 20. C’est l’interprétation typique des professeurs aux nouvelles consignes, qui permet de changer sans changer. C'est assez cohérent et lisible, mais cela sort des consignes officielles. Tout ça pour ça ?

           Finalement, nous avons constaté que sur le terrain, les 4 grands chantiers de la réforme du collège se sont transformés en mesurettes compliquées et sans intérêt pour les élèves comme pour les familles. Alors, une réforme pour rien ? Oui : ce sont au minimum deux ans de perdus pour l’efficacité du système, en revanche c’est un coup de « comm » réussi par le Ministère, qui a réussi à faire croire à son volontarisme. Mais pas seulement.

            Une stratégie du choc ?

            Derrière les 4 dispositions dont nous venons de voir le piètre impact réel, se cachent deux réformes à nos yeux tout aussi importantes mais qui sont passées inaperçues et sont bien plus néfastes pour les élèves. Pour sûr, le Ministère a profité des discussions des derniers mois pour les faire passer en douce. Il s’agit des dispositions liées à la « l’école inclusive » (garder dans les classes ordinaires les élèves handicapés ou à grosses difficultés) et de la suppression des redoublements. Sur le site Internet du Ministère, on se pare de bonnes intentions. Mais la motivation n’est que de faire quelques économies. Il suffit pour s’en convaincre de revoir le débat d’entre deux tours de la primaire de la gauche d’octobre 2011, où François Hollande expliquait clairement à Martine Aubry son intention de financer les fameux 60 000 nouveaux postes par la suppression du redoublement (c’est à la 59ème minute du débat, précisément). La suppression du redoublement est donc appliquée… à la fin du mandat, curieusement, comme si on voulait éviter d’avoir à en subir les conséquences.

            Compte-tenu du fait que « beaucoup de moyens » ont été concentrés sur la réforme du collège, (nous utilisons des guillemets car nous ne voyons toujours pas quels « moyens » autres que des plans de communication ont été utilisés) le Ministère n’a même pas pris la peine d’accompagner ces 2 nouveautés de dispositions visant à les faire réussir. Les classes deviennent donc toujours plus hétérogènes, difficiles à gérer. Il ne s’agit ni plus ni moins que de généraliser la posture cynique de certains personnels de l’Education nationale qui, parlant des élèves ayant le plus de difficultés, parlent une « évacuation du problème par la cheminée » (traduisez : on laisse passer l’élève en classe supérieure, le lycée se débrouillera).

Cynisme donc. Notre constat est dur, mais si seulement quelques éléments pouvaient démentir notre interprétation ! Faire passer brutalement un paquet de réformes libérales afin que les contre-pouvoirs n’aient ni le temps ni l’énergie de les contrecarrer est une technique qui a un nom, c’est la « stratégie du choc ». A l’évidence, c’est devenu un moyen d’agir dans le « management public » de l’Education nationale. Mais tout cela aboutit à quoi ?

            Le résultat : deux collèges ?

Ce billet, comme les autres de ce blog, dresse un constat négatif : « le navire » du collège « coule bien »  pour ironiser comme on le fait dans l’administration de l’Education nationale. Derrière la « réforme » du collège il y a surtout la volonté du gouvernement de faire croire qu’on avance alors que le collège unique, faute d’être financé, a atteint une limite depuis une quinzaine d’années. A l’ère de l’information en continu et de l’idéologie de la communication, il est bien difficile de mesurer l’impact final d’une action publique, qui prend nécessairement des années. Mais l’évidence qui s’impose peu à peu à nous est que se dessine, en creux, une réalité contraire aux objectifs annoncés :  un collège à deux vitesses, où deux missions sont sous-entendues. Ces deux vitesses sont particulièrement visibles avec une approche géographique, merci à Thomas PIKETTY (dans son article sur le sujet des collèges parisiens) d’avoir mis en évidence les inégalités au collège. Le résultat au plan des pratiques pédagogiques –ou des « politiques d’établissement » comme on dit, est désastreux :

-d’un côté des collèges pour les plus pauvres, qui font du contrôle social et de la distraction d’élèves. On y « balade » les parents d’élèves avec des nouveautés pédagogiques récurrentes, un accompagnement des difficultés scolaires (qui aboutit très rarement à une remédiation), la promesse non tenue que l’école va prendre en charge à peu près tout ce que la famille ne peut pas assurer pour l’épanouissement de l’élève

- de l’autre des collèges publics des secteurs favorisés et des collèges privés « élitistes » (c’est-à-dire la plupart des collèges privés) qui réinterpretent complètement et les programmes et la pédagogie imposée de manière à sauvegarder des méthodes pédagogiques classiques mais efficaces qui forment l’élite : car après tout, réussit-on un concours d’une école d’ingénieur sans avoir appris par cœur ses tables de multiplication et fait de longs devoirs de maths à la maison ? Passe-t-on le cap de la première année de médecine sans « bachoter » c’est-à-dire faire ce qui est officiellement proscrit ? Parle-t-on 2 langues étrangères sans apprendre ses déclinaisons, verbes irréguliers ?

Cette nouvelle géographie, inavouée, des collèges à 2 vitesses présente l’avantage de coûter moins cher à l’Etat. Mais son coût final est bien supérieur en termes de fracture sociale, de tensions, et déficit démocratique.

            Sortir de la sinistrose sans se mentir : c’est possible

            La mauvaise direction que prend le collège n’est pas une fatalité. Mais l’impasse est de chercher à satisfaire en même temps des objectifs contradictoires : satisfaire Bruxelles (qui réclame une pédagogie par compétences), Bercy (qui réclame une réduction des coûts - tiens Bruxelles est aussi par ici), et l’opinion publique (qui reste attachée à une école ambitieuse, égalitaire qui offre une culture commune). En un mot, il faudrait passer à une ou des  réformes » qui font plus qu’elles ne font croire. On s’en portera alors tous mieux : le système sera gouverné. On sortira enfin des faux semblants qui donnent l'impression d’un collège « impossible à réformer » et qui fait oublier que les améliorations sont pourtant à portée de main, sans forcément coûter plus. Alors pour ne pas les oublier, en voici 3 :

1-Une prise en charge pragmatique et efficace des élèves dits « décrocheurs » (un huitième des élèves, correspondant à tous ceux qui n’obtiennent pas le Brevet des collèges selon la définition du ministère) ne ruinera pas le système éducatif. A condition qu’on rouvre des SEGPA, des « classes relais », au lieu de continuer à les réduire jusqu'à en faire des sortes de « sous-filières ». Elles doivent rester des classes de remédiation. En outre, une simplification des procédures d’affectation est indispensable car le temps d’un adolescent, en particulier d’un adolescent dont la famille se défile un peu, n’est pas le temps de l’administration. Cela permettra de sortir des incantations et de s’occuper sérieusement des « décrocheurs » et non plus seulement des « décrochés » depuis longtemps, pour lesquels le système ne peut plus grand-chose.

2-Il est urgent de clarifier la prise en charge du handicap dans le collège. Depuis 10 ans, le nombre d’élèves concernés a été multiplié par 2 (voir site du ministère ), mais cela s’est fait dans un certain désordre où chaque médecin scolaire (quand il y en a un), chaque infirmière de collège et chaque direction d’établissement avait sa manière de faire. Cette prise en charge dévore des moyens considérables (elle absorbe une bonne partie des 60 000 postes supplémentaires du quinquennat). Tout cela doit être plus réfléchi, passé au tamis de l’utilité, même si l’objectif est limité. Payer un AESH (Accompagnant d’Elève en Situation de Handicap) à un enfant qui n’en a pas besoin mais dont les parents sont un peu trop angoissés est une absurdité.

3-L’informatique est en train de transformer le collège, mais l’angle d’approche est pour l’instant inefficace : plutôt que de chercher à développer l’informatique à tout crin, en oubliant souvent l’intérêt pédagogique, on manque encore d’une gestion rationnelle de l’outil : il n’est pas normal qu’un professeur passe 7 minutes 32 secondes par heure à s’occuper d’un ordinateur en classe, durant son temps de travail (nous avons approfondi ce sujet dans cet autre billet de blog). Il n’est pas non plus bon qu’un élève, pour être sûr d’avoir fait ses devoirs ait besoin de vérifier à la fois dans son cahier de textes papier et sur le site internet du collège… parfois dans plusieurs onglets !

Bien d’autres solutions pourraient être mises en œuvre sur des thèmes aussi essentiels que l’orientation des élèves, la liaison école-monde du travail, ou la gestion des élèves difficiles par des échanges de pratiques entre professeurs d’un même établissement, ou par bassin. Il y a de l'espoir. Il y a même de nombreuses initiatives locales fructueuses, mais elles sont rarement valorisées et encore plus rarement étendues : décidément, l’administration de l’Education nationale est (définitivement ?) d’une rigidité assez impressionnante.

 

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Bonjour,

je suis enseignant (prof de maths) en Seine-Saint-Denis, dans un collège qui ne se trouve pas en zone d'éducation prioritaire. Je trouve votre article très bon, ainsi que celui qui met en parallèle la réforme du collège avec d'autres tentatives de transformations du système éducatif (introduction des travaux croisés et autres IDD), aboutissant en définitive à un abaissement des moyens, des coûts et des ambitions. Tout ceci dans une répartition des tâches assez navrante entre majorité de gauche et majorité de droite qui se sont succédées au pouvoir depuis 20 ans.

Seul petit bémol, à mon avis, mais qui tient à l'ampleur de la tâche que représenterait un bilan plus exhaustif : faire porter l'enquête sur les seuls collèges de votre région. Mais je ne vous en fais pas le reproche puisque vous avez le mérite de vous y être attelé avec vos moyens et dans un contexte local que vous semblez bien connaître.

Je vous en fais d'autant moins le reproche que je partage très largement votre point de vue plutôt pessimiste (pessimiste à court terme, car à plus long terme, on peut toujours espérer qu'un gouvernement saura valoriser ce qui peut l'être dans cette réforme, en donnant les moyens aux différents acteurs de l'E.N. de redresser la barre et de sauver le navire du naufrage). C'est aussi un point de vue qu'il me semble avoir partagé avec bon nombre de collègues, que ça soit dans mon collège ou dans des collèges du département qui est le mien.

Avec la réserve, toutefois, des zones d'éducation prioritaires (les fameuses REP+) où, en dépit d'un certain affaissement des ambitions, l'année 2017 a été marquée par l'attribution de moyens assez conséquents en heures d'accompagnement éducatif (qui sont devenues l'exclusivité des REP+), en postes etc. Cela a permis à ces établissements de mener des projets à la hauteur des attentes des enseignants qui y travaillent - mais pas toujours !

C'était aussi le minimum que Mme la Ministre pouvait faire afin d'éviter une explosion qui aurait très mal coïncidé avec une élection présidentielle qui se présente déjà mal pour la gauche.

La suite du bilan se précisera - et pour cause - avec l'arrivée de l'épreuve orale du DNB (épreuve de brevet qui portera en grande partie sur les EPI) et qui risque de faire grincer des dents parents, élèves et enseignants tant ils vont vite se retrouver pris au piège d'une épreuve très mal ficelée, que personne ne comprend, et qui va poser des problèmes d'organisation. Le Ministère tentera alors d'étouffer l'affaire, en demandant aux enseignants et aux principaux d'être absolument bienveillants à l'égard des élèves déboussolés.

Et le niveau du DNB aura encore augmenté de quelques points, satisfecit général.

Pour votre article de fond, donc, merci : il mérite à être connu, tant des gens de la profession que du grand public.

Philippe