Vowl
Auteur, Essayiste
Abonné·e de Mediapart

14 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 nov. 2021

Plan C : Que faudra-t-il faire quand l’effondrement sera complet ? (partie 3)

Continuons d’expliquer pourquoi le plan A (stabilisation et sauvegarde de notre civilisation globalisée avec quelques ajustements) et le plan B (décroissance organisée et planifiée) sont condamnés à l’échec.

Vowl
Auteur, Essayiste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans les articles précédents (lire la partie 1  ou la partie 2), j’ai expliqué comment notre civilisation globalisée pouvait être assimilée à un système complexe et j’ai résumé, ses besoins, ses interactions et ses processus internes les plus importants. J’ai ensuite expliqué les particularités des systèmes complexes, puis les raisons pour lesquelles on pouvait conclure que notre civilisation globalisée était fortement menacée de s’effondrer.

Les éléments principaux que je dois reprendre pour arriver à poursuivre le raisonnement initié sont les suivants : 

  • Les systèmes complexes s’effondrent brutalement et de manière irréversible lorsqu’ils atteignent un seuil de défaillance suffisamment sévère. 
  • Si les défaillances systémiques sont suffisamment sévères et que les mesures correctrices ou compensatrices sont insuffisamment efficaces ou inexistantes, alors surviennent des impasses de fonctionnement global qui permettent d’acquérir la certitude d’un effondrement imminent. 
  • Notre civilisation a accumulé une dette écologique écrasante, effondrant les réserves de ressources renouvelables ainsi que leurs capacités de régénération, une dette qu’elle continue de creuser en mettant en place des mécanismes compensatoires s’appuyant sur les énergies fossiles depuis des décennies. Mais nos capacités d’extraction de ces dernières ont commencé à décroître pour ce qui concerne le pétrole et, bientôt, le gaz. 
  • Ces mécanismes compensatoires sont victimes de la loi des rendements marginaux décroissants pour la plupart d’entre eux, autrement dit, les diverses tentatives visant à corriger les problèmes ou à les compenser commencent à en provoquer plus qu’ils n’en règlent et chaque nouvelle tentative de complexification du système ne fait qu’aggraver le problème.

Vous avez compris le principe : la défaillance systémique sévère se profile et les « traitements » sont non seulement insuffisamment efficaces, mais vont aussi défaillir en même temps que le système. L’impasse de fonctionnement global qui débouchera sur l’effondrement complet du système est là, juste sous nos yeux.

Faisons maintenant le point sur les chances de réussite du plan A pour voir s’il serait possible d’enrayer ce mécanisme infernal. Comme je l’ai déjà dit le plan A, c’est trouver des solutions qui nous permettraient au mieux de poursuivre notre croissance économique ad vitam aeternam, et au pire de stabiliser notre niveau de vie et notre population aux niveaux actuels.

Commençons par le plus simple, c’est à dire la recherche de moyens qui nous permettraient de poursuivre notre croissance économique au rythme actuel et même à un rythme supérieur puisque c’est ce qui a permis par le passé à notre système économique de bien se porter. C’est évidemment l’objectif le plus agréable puisqu’il s’agit de rendre tout le monde un peu plus riche à chaque année qui passe. Aucune difficulté à vendre pareil projet au niveau social puisqu’on promet à chacun qu’il y gagnera au moins un peu. Aussi ne sera-t-on pas très surpris de constater qu’il s’agit du seul scénario défendu par les corporations politiques de tous bords dans le monde entier et donc le seul qui soit proposé dans les programmes politiques qui précèdent les élections… Mais qui dit croissance du PIB, implique forcément alourdissement de l’empreinte écologique, tout simplement parce que le PIB mondial est le reflet de la production de richesses dans le monde. Or, la production d’une richesse, qu’elle soit matérielle ou immatérielle, implique toujours une consommation d’énergie et de ressources naturelles.

Une augmentation du PIB mondial alourdirait notre empreinte écologique dont je rappelle qu’elle a déjà dépassé de 70 % la biocapacité de notre planète. En faisant cela,  non seulement, nous continuerions de creuser notre dette écologique, mais nous accélèrerions même le processus. 

Pour y parvenir malgré tout, il nous faudrait donc réussir à opérer « en extrême urgence » une transformation massive du système « civilisation globalisée » (liste non exhaustive !) : 

  • en opérant une transition énergétique qui permettrait de remplacer les énergies fossiles et de fournir le surcroît d’énergie nécessaire à cette poursuite de la croissance, et tout ça sans augmenter l’empreinte écologique « hors empreinte carbone »… 
  • en débarrassant de la circulation tous les engins de transport utilisant les énergies fossiles et en les remplaçant par des véhicules n’en consommant pas
  • tout en diminuant les quantités de métaux à sortir de terre, autrement dit, en limitant l’extraction de ressources non renouvelables, ce qui équivaut à utiliser une immense majorité de matériaux recyclés pour produire cette quantité astronomique de nouveaux véhicules,
  • en mettant en place un modèle d’agriculture très productif qui maintiendrait les sols en état, voir les régénèrerait, mais reposant toujours sur l’utilisation des machines pour garder notre mode de vie actuel
  • et tout ça en maintenant le niveau de vie de chacun, riches (forcément, ce sont eux qui tiennent la barre…), moins riches (forcément, ce sont les plus nombreux…) et beaucoup moins riches (forcément, sinon ils enfilent des gilets jaunes), donc en n’effectuant aucun sacrifice particulier.

Bon… Commençons d’abord par déterminer ce que j’entends par « en extrême urgence ». Si je m’écoutais, avec les connaissances dont je dispose dans le domaine actuellement, je dirai alors en étant déraisonnablement optimiste : 10 ans au grand maximum… Mais comme tout le monde poussera des cris d’orfraie si je dis ça, je vais plutôt dire 30 ans pour l’instant, de manière totalement arbitraire : cela correspond à l’horizon de temps fixé par la COP 21 pour l’objectif de réduction de 75 % des gaz à effet de serre. Pourtant 30 ans, pour le sujet qui nous concerne, c’est à mon avis totalement irresponsable en plus d’être totalement irréaliste en terme d’imminence du danger et de l’état actuel de la dette écologique, mais bon, 30 ans, c’est bien, ce n’est pas trop angoissant et cela permet à chacun de continuer à bien dormir la nuit.

Ainsi, il faudrait atteindre tous ces objectifs « en 30 ans »… Fort heureusement plusieurs arguments permettent de conclure qu’une telle chose est tout à fait inenvisageable. 

  • Premièrement, depuis 1860 et probablement bien avant déjà, notre espèce n’a jamais réussi à remplacer une énergie par une autre au niveau mondial. Elles se sont toutes additionnées. Et on serait, par le biais de la pensée magique, capable de supprimer plus de 80 % des sources actuelles d’énergie en moins de 30 ans ?
  • Aucune source d’énergie actuelle n’est techniquement en mesure de remplacer les énergies fossiles en une trentaine d’années pour des raisons de délai, d’ordre de grandeur, de contraintes environnementales autres que les émissions de gaz à effet de serre (cf bibliographie). Le remplacement complet des énergies fossiles par les énergies renouvelables, comme les autres sources d’énergie, sont une impasse et de nombreux auteurs français en ont parfaitement donné les raisons. Quant aux centrales à fission nucléaire, en plus de ne pas être en mesure de pallier à tous les problèmes qui se poseront sans énergies fossiles, elles représentent un danger réel en cas d’effondrement complet de notre civilisation. Je ne parle pas des centrales à fusion qui n’en sont qu’au stade de l’expérimentation, donc totalement hors-délai.
  • Il est vrai que les énergies renouvelables ont été introduites avec succès au sein du réseau électrique européen et en de nombreux autres endroits dans le monde. Mais  en raison de leur nature intermittente, elles génèrent finalement bien plus de problèmes qu’elles n’en règlent. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les conséquences qu’elles ont eu en Europe sur le marché de l’électricité et surtout, leur inefficacité totale pour faire baisser la consommation d’énergies fossiles, ce qui était pourtant le but initial.
  • Ces dernières ne font que croître en utilisation années après années malgré les nombreux discours réalisés « main sur le coeur » et « larme à l’oeil » lors des diverses COP. Celle qui a le plus augmenté lors des vingt dernières années est même le charbon… et cela continue encore et encore…
  • Le remplacement de la totalité du parc des véhicules en circulation fonctionnant aux énergies fossiles dans le monde pour le transformer en un parc de transport « vertueux », et tout ça sans retentissement grave sur l’environnement, est une gageure.
  • Le recyclage massif pour éviter l’extraction de quantité colossale de sable et de métaux du milieu naturel pose aussi un gros problème. Plus les véhicules contiennent des alliages complexes et plus les objets recèlent de systèmes électroniques, plus leur recyclage est difficile, voire impossible. Or, la tendance est évidemment à la création de ces alliages et à l’enrichissement des objets en systèmes électroniques pour obtenir les caractéristiques techniques désirées.
  • la technique d’agriculture qui ferait appel au machinisme tout en étant conservatrice pour les sols et la biodiversité n’a pas encore été inventée.
  • Enfin, imaginons que tout cela soit possible en même temps, vu les richesses qu’il faudrait allouer à une telle transition et la vitesse à laquelle il faudrait la réaliser, il serait évidemment impossible de le faire sans sacrifier des pans entiers de notre économie actuelle…

C’est le moment de constater quelque chose d’étrange : par le passé, le solutionnisme technologique fonctionnait et les prévisions de Thomas Malthus se sont trouvées démenties en raison d’innovations permettant la mise en place de solutions toujours plus performantes dès que les contraintes physiques pointaient le bout de leur nez. Pourtant dans le cas présent, chacune des solutions soumises butte sur une limite qui la rend inapplicable voir contre-productive. Comment expliquer pareille étrangeté ?

Eh bien, je fais l’hypothèse vraisemblable que c’est tout simplement certainement la traduction en pratique de la loi des rendements marginaux décroissants. Quand nous avons atteint des rendements marginaux décroissants dans un domaine, nous avons compensé sur un autre jusqu’à ce que lui aussi se trouve dans la partie descendante de la courbe des rendements marginaux, puis encore sur un autre et ainsi de suite jusqu’à ce que le système entier se trouve à être victime de rendements marginaux décroissants à chaque complexification.

Pour ce qui concerne l’innovation technologique dont on a toujours pensé qu’elle nous sauverait de toutes les situations comme elle l’avait fait par le passé, les baisses des rendements marginaux s’observent de la même manière que dans tous les autres domaines : Le nombre de brevets déposés baisse implacablement alors que l’argent investi dans la recherche augmente de manière exponentielle. De plus, les équipes de chercheurs sont toujours plus volumineuses pour des découvertes amenant des gains d’efficacité toujours plus faibles. Pour illustrer ce dernier point, il suffit d’imaginer tout ce qu’a apporté à l’humanité la théorie de la gravitation, découverte par un seul homme dans un laboratoire rudimentaire, puis de le comparer à ce qu’apporte la découverte d’une nouvelle planète à des milliers d’années-lumière de la nôtre par une équipe entière de chercheurs.

Poursuivons avec un autre secteur touché par cette funeste loi : l’extraction des métaux est soumise elle-aussi à cette loi puisqu’il faut extraire toujours plus de terre pour obtenir une quantité équivalente de minerai. Couplé aux rendements décroissants dans le secteur de l’énergie, cela se traduit sur le plan énergétique par le constat suivant : « toujours plus d’énergie nécessaire pour extraire une quantité équivalente de métaux et toujours plus de métaux nécessaires pour extraire une quantité équivalente d’énergie ».

L’éducation est aussi touchée par cette malédiction et alors qu’il faut dépenser peu pour apprendre à des enfants des connaissances générales qui seront globalement très utiles à la société, il faut immensément plus d’argent pour former des étudiants spécialisés dont les connaissances spécifiques seront globalement moins utiles que celles qu’il a apprises avant. Je m’explique : la lecture et les mathématiques élémentaires sont par exemple bien plus utilisées au quotidien dans notre civilisation que ne le sont des compétences en réanimation. Ce n’est pas que ces dernières ne soient pas utiles, c’est juste qu’elles nécessitent un effort social bien plus important pour un gain bien moins important…

Je peux encore en citer d’autres sans les détailler : l’administration, la productivité industrielle, l’efficacité énergétique (de manière générale), l’investissement nécessaire pour faire gagner un point de PIB. Bref, nous sommes cernés par la baisse des rendements marginaux qui deviennent même négatifs dans des domaines toujours plus nombreux.

Cela explique très bien pourquoi toutes les solutions envisagées buttent sur des limites indépassables comme si l’on avait atteint un plafond. Tous les mécanismes compensatoires sont saturés ou, en d’autres termes, nous sommes arrivés simplement au bout des « traitements symptomatiques » à notre disposition pour pallier au déséquilibre. Et nous pourrons chercher autant que nous voulons, nous avons à peu près optimisé tout ce qui était optimisable. En l’absence d’un vraie subside énergétique équivalent à celui de l’utilisation massive des énergies fossiles à l’époque de Malthus, cette loi des rendements marginaux décroissants va continuer obstinément de s’imposer à nous. Et même si, par je ne sais quel miracle, nous pouvions accéder d’un seul coup à un subside énergétique, une sorte de source d’énergie « infinie » comme aurait pu l’être la fusion nucléaire, la situation resterait très différente de cette époque malgré tout dans la mesure où le monde des humains à l’époque de Malthus n’avait ni déficit, ni dette écologique.

Bon, les choses sont désormais claires, je pense : la première option du plan A qui consiste à régler les problèmes tout en poursuivant notre croissance économique est impossible à atteindre. Oui, c’est peut-être la seule qui soit véritablement acceptable sur le plan social, c’est vrai, mais cela ne change rien au fait que, quelles que soient les belles paroles qu’on prononcera la larme à l’oeil et la main sur le coeur, le crash du système surviendra. Il surviendra aussi surement qu’un homme qui tombe d’une falaise finira par s’écraser au sol dans un grand fracas même s’il est totalement convaincu que le fait de gesticuler dans tous les sens va suspendre sa chute. 

Eh bien, voyons alors si nous pouvons au moins nous stabiliser à notre niveau actuel de production de richesses. Pour répondre, on peut déjà découper la question en deux parties. Tout d’abord, il faut se demander s’il est réaliste d’envisager une stagnation organisée de notre société globalisée, puis si une telle chose serait suffisamment efficace pour empêcher l’effondrement de notre civilisation.

Alors, est-il réaliste d’envisager une stagnation organisée de notre société globalisée ? Eh bien, le premier élément de réponse est que si les organismes politiques de tous bords ou presque ne le proposent pas, c’est certainement pour une bonne raison. Après tout, la population mondiale dans son ensemble semble bien avoir perçu la situation de déséquilibre total dans laquelle nous nous trouvons et le risque d’effondrement. Un sondage le prouve, en France, en Italie, aux États-unis, en Grande Bretagne et en Allemagne, 50 % de la population pense que notre société va bientôt s’effondrer. 

Donc, s’ils pensent que cela va bientôt se produire, alors cela devrait vouloir dire qu’ils sont prêts à tout pour essayer d’empêcher une telle issue, n’est-ce pas ? Et s’ils sont prêts à tout, alors il leur suffit de voter pour ceux qui feraient un programme politique où on leur vend une solution réaliste pour se sortir de ce piège mortel. Pourtant, dans les faits, cela ne se passe pas du tout comme ça et il existe plusieurs raisons à cela.

Tout d’abord, pour comprendre un peu mieux comment cela se passe dans la tête des gens, il suffit de lire un autre sondage, celui des principales préoccupations des habitants de trente pays de l’OCDE, par ordre de priorité en décembre 2020. Par ordre décroissant, on trouve la pandémie de coronavirus, le coût de la vie (autrement dit, le pouvoir d’achat), le chômage, le système de santé, la pauvreté et les inégalités, et enfin l’environnement en sixième position. Pas de trace du risque d’effondrement… Pourtant cela devrait être en première position s’ils ont vraiment conscience que cela va arriver, vu que c’est de très loin la chose la plus dangereuse qui nous menace. Autre fait intéressant, l’environnement arrive en dernier, derrière la santé, et l’économie. Et c’est cela, l’implacable réalité : « nous voulons bien nous occuper de l’environnement, mais tout d’abord, veillons à maintenir notre système en l’état, visons à être plus riches pour pouvoir continuer à nous payer tout un tas de produits de seconde nécessité et vivons le plus longtemps possible jusqu’à finir dans une maison de retraite. Si tout ça est assuré, alors occupons-nous un peu d’environnement… ». En bref, les préoccupations individuelles du quotidien prennent largement le dessus sur les menaces globales de long terme, quelle que soit la gravité de la menace que cela représente.

La discordance de ces deux sondages vient de là : l’imminence du désastre ne s’est pas imposée à l’immense majorité d’entre nous, et nous sommes convaincus que nous allons y échapper. Au final, la plupart des gens se disent que cela ne va pas tenir mais presque tous essaient de se convaincre que cela concernera les fameuses « générations futures ». 

Voilà pourquoi, en pratique, toute institution politique qui essaie de vendre un projet qui consiste à organiser une stagnation économique se trouve à être battue à plate couture aux élections. Qui dit « stagnation économique » dit « faire des arbitrages douloureux » où certains perdent pendant que d’autres gagnent. En effet, si vous voulez développer tel ou tel pan de l’économie, alors il vous faut retirer les moyens d’un autre pan de l’économie. Et si vous êtes honnêtes dans votre démarche d’homme politique, cela veut dire que vous promettez de développer certaines choses en annonçant que vous allez en sacrifier d’autres. Pour peu qu'un ou deux concurrents prennent la peine de faire rêver les gens avec des belles promesses irréalistes, la voix pleine de vibrato galvanisants, et le regard plein d’une franche détermination, et vous voilà avec une défaite assurée pour le programme de stagnation économique. Et dans les faits, c’est ce que l’on constate : ce genre de programme politique remporte assez peu l’adhésion des gens, c’est un euphémisme. En fait, ce n’est pas pour rien que les démocraties ne sont apparues et n’ont perduré par le passé que dans le cadre de périodes de « croissance économique », même si on pourrait discuter cette conception des choses quand elle ne concerne qu’un groupe social se développant au dépens d’un autre qui ne possède pas voie au chapitre… comme c’était le cas par exemple de ceux qu’on appelait « esclaves » à l’époque de la Grèce antique ou de l’empire romain…

Vous avez compris, je pense : les chances pour qu’un programme de stagnation économique soit établi dans le cadre d’une démocratie est plus qu’improbable… Dès lors, demandons-nous si les régimes autoritaires pourraient y arriver mieux… Et force est de constater que, au cours de l’histoire, les exemples de stagnation volontaire mise en place par des régimes autoritaires ne se bousculent pas vraiment. Tout au plus citera-t-on le Japon féodal à l’époque du shogunat Tokugawa, au début de l’ère Edo.

Évidemment, il y a plusieurs bonnes raisons à cela. Tout d’abord, un homme à la tête d’un régime autoritaire, comme dans n’importe quel autre régime doit conserver la légitimité de son pouvoir d’une manière ou d’une autre. Et pour cela, il doit veiller à éviter les menaces qui viennent de l’intérieur comme de l’extérieur. Et s’il mécontente trop son peuple, même en employant des moyens de répression féroce, il aura tôt fait de se trouver remplacé par un autre leader plus populaire. Ensuite, pour pouvoir protéger son emprise sur l’état des menaces extérieures, il doit avoir un soutien là-encore du peuple qu’il gouverne. Mais il existe un autre pré-requis : il ne doit pas prendre trop de retard sur ses voisins en terme de capacité à se défendre. Et s’il met en place une stagnation volontaire alors qu’il est entouré d’états qui poursuivent une course effrénée vers l’amélioration de leurs capacités offensives (militaires, économiques ou politiques), il aura tôt fait de se trouver en situation de faiblesse potentiellement mortelle pour lui. 

On appelle ce phénomène bien connu « l’effet Reine-rouge » et il en existe une parfaite illustration justement au Japon, à la fin de l’ère Edo. Comme dit précédemment, le shogunat Tokugawa avait mis en place une stagnation organisée pour des raisons idéologiques et environnementales (déforestation). Dans le même temps, il avait d’ailleurs eu l’intelligence d’interdire tout signe ostentatoire de richesse, stoppé presque toutes les relations avec l’extérieur, interrompu le développement des armes à feu et de l’artillerie ainsi de presque toute autre technologie. Pendant 250 ans, le Japon qui était une nation parmi les plus avancées a donc stagné de manière volontaire et organisée, pour son plus grand bien. Mais l’effet « Reine-rouge » s’est alors fait ressentir deux cents ans plus tard avec l’arrivée des trois navires américains du commandeur Perry. Le rapport de force étant devenu trop défavorable, les japonais ont alors été contraint par ce dernier de réouvrir leurs frontières et de se remettre à « courir » avec les autres nations concurrentes. 

L’effet « Reine-rouge », c’est ce qui fait que des états avec des « systèmes politiques homologues » (cf bibliographie) mis en contact les uns avec les autres rentrent dans une phase de développement accélérée, les conduisant à une complexification toujours plus grande jusqu’à atteindre des rendements marginaux décroissants. Une fois tous dans cette situation, ces états en arrivent à s’effondrer ensemble comme cela a été le cas pour la civilisation des Mayas. Mais je reviendrai là-dessus plus tard. Pour l’instant, il suffit de comprendre que l’organisation d’une stagnation pose tout d’abord un problème majeur d’acceptabilité sociale et ensuite un problème de faisabilité au sein d’un état isolé parmi d’autres qui lui sont « équivalents » et en concurrence avec lui.

Mais admettons… Admettons, malgré le côté ridiculement utopique d’une telle chose, que, dans un élan brutal de solidarité mondiale, tous les peuples de la Terre se mettent d’un coup à marcher main dans la main et décident de mettre en place une stagnation économique planifiée. Comme on ne pourrait pas exiger des peuples les plus pauvres qu’ils restent pauvres et se tiennent tranquilles, cela impliquerait donc que les peuples les plus riches deviendraient progressivement moins riches. Au sein des états également, on ne pourrait non plus exiger des classes sociales les plus défavorisées qu’elles restent défavorisées et il faudrait donc que les plus riches, les élites (dont je faisais encore partie il y a peu), ceux qui décident et organisent le système, planifient de devenir rapidement moins riches jusqu’à tendre vers la richesse moyenne mondiale, n’est-ce pas ? Nul besoin de continuer ainsi, je pense, vous avez parfaitement compris à quel point tout cela est ridiculement naïf et irréaliste. 

On peut conclure dès maintenant que, à la première question « est-il réaliste d’envisager une stagnation organisée de notre société globalisée ? », la réponse est non, sans l’ombre d’un doute. Néanmoins, pour appuyer l’argumentaire jusqu’au bout et ainsi démontrer que le plan A est pire qu’un rêve irréaliste, je vais continuer dans cette voie, et, malgré le ridicule de la chose, partir du principe que nous serions capable en quelques années de mettre en place pareil projet mondial.

Par un coup de baguette magique, nous voici donc avec notre civilisation globalisée stagnante et nous pouvons donc nous intéresser à la deuxième question : une telle chose serait-elle suffisamment efficace pour empêcher l’effondrement de notre civilisation ?

Je pourrais répondre très vite à cette question en reprenant tel quel l’argumentaire du début de cet article, pour en conclure que « poursuite de la croissance ou stagnation organisée, vu l’état des choses, c’est du pareil au même ». Et il est tout à fait vrai que ce serait plus que suffisant pour répondre à cette question. Mais je voudrais quand même signaler un autre problème inhérent au scénario de la stagnation, qu’elle soit d’ailleurs planifiée ou subie : celui de l’effondrement économique auquel elle aboutirait inéluctablement.

Là encore, je vais résumer un peu le propos, même si ce sujet a été traité par des gens qui sont bien plus compétents et bien plus légitimes que moi pour parler de cela. Je fais ici une parenthèse avant de poursuivre : quand je parle de gens plus légitimes et plus compétents, je ne parle pas des économistes orthodoxes qui n’ont aucune légitimité pour parler de quoi que ce soit. Je m’explique : les systèmes économiques que tous ces gens ont appris dans tout un tas de grandes écoles sont fondamentalement faux dans la mesure où ils reposent sur un postulat de départ absurde. Ce postulat, c’est le suivant : « les ressources naturelles sont illimitées, sinon nous ne pourrions les obtenir gratuitement. Elles ne sont donc pas l’objet des sciences économiques. » En terme de raisonnement par l’absurde, avouez que Jean-Baptiste Say, l’auteur de cette phrase au début du XIXème siècle, a fait fort. C’est un peu comme si je vous disais « je n’ai jamais vu de baleines donc elles n’existent pas ». Vous trouveriez ça stupide et vous auriez raison. J’ai lu des livres sur les baleines, j’ai vu des émissions, des vidéos, j’ai entendu des gens me dire qu’ils en avaient vues, donc je suis censé savoir qu’elles existent même si mes sens ne me l’ont pas rapporté directement. Eh bien, pour Monsieur Say, cela aurait dû être pareil, il savait que la planète sur laquelle il vivait était certes grande mais pas infinie et que si on augmentait indéfiniment la consommation de ces ressources naturelles, on finirait forcément par les épuiser d’une manière ou d’une autre. Mais non, son système économique, qu’il avait inventé lui-même, lui ayant montré qu’elles étaient gratuites, c’est donc qu’elles sont infinies… C’est d’une stupidité affligeante… et c’est une stupidité qui est mise en pratique au quotidien par 99% des économistes qui écrivent dans les revues, qu’on entend parler à la télévision et à la radio et qui remportent des « prix Nobel d’économie». Faisons une analogie : si les médecins n’avaient pas réformé la base de leurs réflexions après la découverte des cellules puis de la théorie atomique et qu’ils avaient continué à réfléchir sur les malades en raisonnant sur le fait que le fonctionnement du corps humain était basé sur l’interaction des quatre éléments que sont l’eau, l’air, la terre et le feu, alors on pourrait dire que les médecins ne sont pas des gens sérieux et qu’il faut cesser d’écouter leurs fariboles. Eh bien, je pense qu’on peut dire que 99% des économistes ne sont pas des gens sérieux et qu’il faut cesser d’écouter leurs fariboles.

Fort heureusement, quelques-uns d’entre eux, fort rares, réfléchissent un peu plus loin que le bout de leur nez et intègrent les ressources naturelles dans les modèles économiques comme faisant partie d’un capital de départ qu’on altère au fur et à mesure qu’on le consomme. Mais les fondements des systèmes économiques sont à refaire à zéro car il existe une autre faille dans ces derniers : le seul travail comptabilisé au sein de ce système est le travail humain… qui représente seulement 0,5 % du travail (je parle de la grandeur physique) véritablement réalisé, le reste étant fourni par les machines… qui sont comptabilisées dans le capital… mais qui sont construites par transformation de ressources naturelles… et fonctionnent grâce à des ressources naturelles… Bref, ça ne tient pas debout, la copie est à revoir depuis le début. 

Autre problème, les louables efforts que ces quelques économistes dissidents font pour se faire entendre vont rester vain, dans la mesure où ils ne disposeront pas d’assez de temps pour créer ces nouveaux modèles, les diffuser, les faire accepter comme étant les bons par la totalité de leurs pairs, puis les intégrer dans tous les raisonnements politiques du quotidien partout dans le monde et de manière consensuelle. C’est au bas-mot plusieurs décennies dont ils auraient besoin pour y parvenir… et, ces décennies, ils ne les ont pas…

Cette parenthèse close, revenons-en au risque majeur de survenue d’un effondrement économique mondial en cas de stagnation subie ou organisée. J’en ai déjà un peu parlé dans la première partie mais il faut bien comprendre que la totalité de l’économie mondiale repose sur un système-dette qui se nourrit de croissance du PIB (le PIB représente la totalité des richesses produites, pour rappel) afin d’assurer sa survie. Pour schématiser, le principe premier est celui des bulles spéculatives qui ont envahie la plupart des secteurs de l’économie mondiale : on s’endette pour investir en pariant sur le fait que la croissance du PIB aidant, on gagnera plus à la revente d’un produit (financier, immobilier ou autre) que ce que les intérêts nous auront coûté. Si la croissance du PIB s’arrête, les emprunteurs doivent toujours rembourser leurs emprunts à leurs usuriers. Ces derniers gagnent toujours plus d’argent et les emprunteur en ont de moins en moins, donc consomment de moins en moins, ce qui fait baisser encore le PIB. Les défauts de paiements se multiplient, les banques font faillites et la fameuse « pyramide de Ponzi » s’effondre. 

L’économie mondiale s’est considérablement ralentie depuis maintenant plus de dix ans, certainement en raison de la tension d’approvisionnement sur le pétrole (cf bibliographie) et, elle n’est pas près de repartir à la hausse pour cette même raison… De plus, comme je l’ai déjà signalé dans la partie 1, il se présente plusieurs signaux qui présagent possiblement de cet effondrement économique. Et comme vous l’avez compris, le système économique est ce qui régule les échanges au sein du système « civilisation globalisée ». S’il périclite, vu l’état du système global, il est vraisemblable que cela précipitera l’effondrement de ce dernier.

Alors, non, il n’est pas réaliste d’envisager la mise en place d’une stagnation planifiée de notre société globalisée, et non, une stagnation organisée ou subie n’empêchera en rien l’effondrement imminent de notre civilisation.

En parlant du scénario de la poursuite de la croissance, je disais tout à l’heure qu’un homme qui tombe d’une falaise finirait par s’écraser au sol dans un grand fracas même s’il était totalement convaincu que le fait de gesticuler dans tous les sens allait stopper sa chute. Eh bien, si ce même homme décidait finalement de ne pas gesticuler, le résultat serait le même à une fraction de seconde près… Autrement dit, une stagnation connaitrait la même issue que la poursuite de la croissance.

Croyez bien que j’en suis désolé, mais oui, le plan A est pire qu’un rêve irréaliste, c’est un mensonge que nous nous racontons à nous-même pour nous rassurer et pour se dire qu’existe encore l’espoir de sauver ce style de vie si agréable et si confortable. Et ce mensonge, ce n’est ni plus ni moins que la manifestation d’un déni globalisé, un déni dangereux, un déni coupable.

Alors, voilà, vous vous doutiez bien que le sujet ne prêterait pas trop à rire et nous y sommes… Pour autant, je ne vous ai pas encore parlé de l’impasse du plan B et comme je ne veux pas que vous finissiez cette lecture en allant vous suicider, je vous en parlerai d’ici quelques jours dans la partie 4. Et pour ceux qui ont vraiment trop mal, que diriez-vous d’aller regarder la télévision ? Ça devrait anesthésier la douleur… et tout le reste aussi… 

Bibliographie :

  • Interaction PIB/empreinte écologique : « Empreinte écologique et biocapacité » M. Wackernagel. « Les limites à la croissance » D. Meadows et al (mise à jour 2004). « Dormez tranquille jusqu’en 2100 » J-M Jancovici. « L’âge des Low-tech » P. Bihouix. « Comment tout peut s’effondrer » P. Servigne, R. Stevens.
  • Propos sur l’énergie : « Dormez tranquille jusqu’en 2100 » J-M Jancovici et cours à l’école des mines sur « Énergie et climat ».
  • Propos sur le remplacement des véhicules actuels et sur le recyclage des métaux : « L’âge des Low-tech » P. Bihouix.
  • Domaines atteints par la loi des rendements marginaux décroissants : « L’effondrement des sociétés complexes » J. Tainter. « L’âge des Low-tech » P. Bihouix. « Dormez tranquille jusqu’en 2100 » J-M Jancovici. « Les limites à la croissance » D. Meadows et al (2004). « Comment tout peut s’effondrer » P. Servigne, R. Stevens. « Effondrement » J. Diamond.
  • Principe du subside énergétique : « L’effondrement des sociétés complexes » J. Tainter.
  • Stagnation volontaire du Japon pendant l’ère Edo : « Effondrement » J. Diamond.
  • Maintien de la légitimité du gouvernant au sein d’un régime autoritaire : « Le prince » N. Machiavel. « Les politiques » Aristote.
  • Effet Reine-rouge sur les système politiques homologues : « L’effondrement des sociétés complexes » J. Tainter. Conférence de V. Mignerot sur le risque d’effondrement. « Le prince » N. Machiavel.
  • Incohérences des systèmes économiques : « Le capital » K. Marx. Interview et vidéo de Paul Jorion, de Gaël Giraud. Cours des mines de J-M Jancovici sur « Énergie et climat ». Articles et vidéos de divers économistes « dissidents ».
  • Dysfonctionnements du système économique, Risque d’effondrement de l’économie mondiale induit par une stagnation : Interview et vidéo de Paul Jorion, de Gaël Giraud. Articles et vidéos de divers économistes « dissidents ». « Comment tout peut s’effondrer » P. Servigne, R. Stevens.

Liens :

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Au sud de l’Espagne, ces Algériens qui risquent leur vie pour l’Europe
En 2021, les Algériens ont été nombreux à tenter la traversée pour rejoindre la péninsule Ibérique, parfois au péril de leur vie. Le CIPIMD, une ONG espagnole, aide à localiser les embarcations en mer en lien avec les sauveteurs et participe à l’identification des victimes de naufrages, pour « soulager les familles ». Reportage.
par Nejma Brahim
Journal
Covid-19 : lever les brevets, une solution mondiale ?
Vaccination générale, nouveaux médicaments contre le Covid-19 : les profits des laboratoires pharmaceutiques explosent. Est-il envisageable qu’ils lèvent un jour leurs brevets ? On en parle avec nos invités Isabelle Defourny, de MSF, Jérôme Martin, cofondateur de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, et Rozenn Le Saint, journaliste santé à Mediapart.
par à l’air libre
Journal — Politique économique
Taxation de l’héritage : une lignée de fractures entre candidats à la présidentielle
La rationalité économique plaide pour un durcissement de l’impôt sur les successions, mais la droite se laisse aller à la démagogie en plaidant contre une hausse forcément impopulaire, dénonçant parfois un « impôt sur la mort ». La gauche cherche un équilibre entre justice et acceptabilité.
par Romaric Godin
Journal — Gauche(s)
Les partis de gauche opposés à la Primaire populaire durcissent le ton
Alors que le vote d’investiture de la Primaire populaire, qui compte déjà 288 000 inscrits, a lieu entre le 27 et le 30 janvier, les coups pleuvent sur cette initiative citoyenne. 
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle

La sélection du Club

Billet de blog
Primaire et sixième République : supprimons l'élection présidentielle
La dissolution de l'Assemblée afin que les législatives précèdent la présidentielle devrait être le principal mot d'ordre actuel des partisans d'une sixième République.
par Jean-Pierre Roche
Billet de blog
Présidentielles: penser législatives
La ficelle est grosse et d'autant plus visible qu'elle est utilisée à chaque élection. Mais rien n'y fait, presque tout-le-monde tombe dans le panneau : les médias aux ordres, bien sûr, mais aussi parfois ceux qui ne le sont pas, ainsi que les citoyens, de tous bords. Jusqu'aux dirigeants politiques qui présidentialisent les élections, y compris ceux qui auraient intérêt à ne pas le faire.
par Liliane Baie
Billet de blog
Lettre aux candidats : vous êtes la honte de la France
Course à la punchline, postillonnage de slogans... vous n'avez plus grand chose de politiques. Vous êtes les enfants de bonne famille de la communication. Vous postulez à un rôle de gestionnaire dans l’habit de Grand Sauveur. Mais je suis désolée de vous apprendre que nous ne voulons plus d’homme providentiel. Vous avez trois trains et quelques générations de retard.
par sarah roubato
Billet de blog
Élection présidentielle : une campagne électorale de plus en plus insupportable !
Qu’il est lassant d’écouter ces candidats qui attendent des citoyens d'être uniquement les spectateurs des ébats de leurs egos, de s'enivrer de leurs mots, de leurs invectives, et de retenir comme vainqueur celle ou celui qui aura le plus efficacement anéanti son adversaire !
par paul report