Ella Roche est-elle un agent secret lobbyiste de Sanofi ?

Depuis plus d’un mois désormais, le sociologue Laurent Mucchielli s’est pris de passion pour la défense du protocole thérapeutique de Didier Raoult contre la COVID-19, et lui a depuis cette date consacré pas moins de 9 billets sur son blog de Médiapart, qui jusqu’ici était essentiellement centré (mais pas que) sur les questions de police/justice/délinquance qui font l’objet des recherches du sociologue, et pour lesquelles il est (à juste titre) connu.

Jusqu’ici  Laurent Mucchielli ne s’était pas particulièrement intéressé à tout ce qui a trait à la biologie, à la médecine, aux relations science/société, etc. Mais depuis un mois, une nouvelle passion  est née. Aucun problème.

Au-delà du fond de ce que dit Laurent Mucchielli, avec lequel je suis radicalement en désaccord vu qu’il a décidé de consacrer énormément d’énergie à défendre un infectiologue marseillais dont les méthodes de voyou éminemment  populistes sont un poison tant pour la recherche scientifique elle-même que pour ses relations avec le triangle média/monde politique/grand  public/, il y a quelque chose d’un peu cocasse à propos de son premier billet sur le sujet, auquel j’avais déjà essayé de répondre en le faisant relever de la sociologie conspirationniste.  En effet, alors que les « épisodes » [c’est comme ça qu’il les appelle] suivants sont signés du nom de Laurent Mucchielli, seul ou en association avec des personnes identifiables (avec un professeur de sciences de la Terre, avec un médecin généraliste, avec un chirurgien urologue, avec un autre médecin généraliste, avec un anthropologue, avec un économiste, avec un rhumatologue…  tout un réseau ad hoc qui n’est pas particulièrement installé au cœur de la recherche médicale sur les maladies infectieuses, mais bon), l’épisode 1 repose quant à lui sur une contribution signée d’une mystérieuse « Ella Roche » dont Laurent Mucchielli présente l’article publié sur son blog - pourquoi là et pas ailleurs, si elle est journaliste ???-  comme étant celui d’une « journaliste précaire » qui doit « servir d’exemple à ses confrères ».

Ceci est un peu cocasse, et voici pourquoi.

Dans le titre que Laurent Mucchielli a donné à l’ensemble, on sent ce que j’ai qualifié de tropisme quand même un peu  conspirationniste, car il vise à dévoiler ce qu’il y a « derrière » (et il y en a des choses, « derrière » ! ) : « Derrière la polémique Raoult, médiocrité médiatique et intérêts pharmaceutiques ».

Du coup, forcément, on a envie d’en savoir plus sur la personne qui doit servir d’exemple aux autres journalistes (notamment à ces glandus de Médiapart qui font rien qu’à eux aussi embêter avec leurs enquêtes  le grand Didier Raoult, comme ici , ou de mettre en garde contre les effets secondaires de son traitement miracle, comme ici), et qui nous dit ce qu’il y a « derrière » tout ça.

Or lorsque l‘on google le nom d’ « Ella Roche », ou « Ella Roche journaliste » pour voir ce que cette journaliste modèle a déjà publié, on trouve…. ben, heu, ….rien.

Rien d’autre que le papier mis en ligne par Laurent Mucchielli...

Allez-y, essayez, vous verrez.

Mais pourquoi tant de mystère à propos de l’identité de la personne qui lance la série d’articles sur le blog de Laurent Mucchielli en faveur de son compatriote marseillais Didier Raoult (car Laurent Mucchielli est rattaché à un labo marseillais)?

Pour des gens qui veulent dévoiler ce qu’il y a « derrière », c’est étrange, et du coup on se prend en sens inverse à avoir envie de savoir ce qui se cache (car manifestement, cela se cache) sous le pseudonyme d’ « Ella Roche ». Car c’en est très certainement un, ou alors on a affaire à une journaliste modèle mais si précaire qu’elle n’a jamais publié quelque chose ailleurs que dans des fanzines ronéotypés, et du coup elle n’est pas décelée par Google.

C’est la question que s’est posée Odile Fillod, du blog «Allodoxia » (qui porte en gros sur les études scientifiques, leur méthodologie et  leur portée) qui s’est intéressée à cette histoire parce qu’elle a été mise en cause par Ella Roche pour son travail de démolition minutieux et référencée du grand bluff organisé par Didier Raoult. Du coup, après avoir répondu à l’ « Episode 1 » -  qui portait bien son nom , Ella Roche semblant être une sorte de menace véritablement « fantôme » - dans ce billet très pointu intitulé « Je ne suis pas complotiste mais.. », Odile Fillod a cherché à savoir qui était Ella Roche, et faute de réponse des deux principaux intéressés, elle a fini par rendre sa quête publique :

 

odile

 

Vous voulez savoir pourquoi tout cela est vraiment particulièrement cocasse et ouvre la porte à plein de spéculations marrantes tant que Laurent Mucchielli maintiendra le secret ? 

Je vous propose de chercher la notice biographique de Didier Raoult sur Wikipédia, de vous reporter à la note de bas de page numéro 13 , puis d’ensuite googler « Sacha Raoult » pour voir quelle est l’occupation professionelle du fils de Didier Raoult, et vous constaterez que quelqu’un de ce nom travaille dans le Laboratoire de droit privé et de sciences criminelles / Laboratoire méditerranéen de sociologie, et qu’il est donc un collègue de Laurent Mucchielli, du même laboratoire que lui (le LAMES), suffisamment en bons termes pour que Laurent Mucchielli relaie régulièrement sur son site personnel  les travaux de son collègue.

Du coup , tout le mystère qui est fait autour de la supposée "Ella Roche" ouvre la porte aux spéculations les plus folles sur son identité véritable ! Animé par un mauvais esprit de type « ce qui se cache derrière », on serait tenté de se dire que peut-être Ella Roche est Sacha Raoult qui défend son père ;  ou alors, pourquoi pas, allons y gaiement puisqu’on nous y a incité en nous proposant un mystère (on ne nous dit pas qui est Ella Roche) et une méthodologie (on dévoile ce qui est derrière en mettant forcément en cause l’industrie pharmaceutique), osons l’hypothèse de la mort qui tue : Ella Roche pourrait être une lobbyiste de Sanofi (qui fabrique en France le médicament promu par Didier Raoult), qui écrirait ainsi des articles sous pseudonyme afin de défendre l’honneur du principal représentant de commerce des intérêts du laboratoire ?

Ou alors, comme le suggère Manu, Ella Roche serait Laurent Mucchielli lui-même, dans une sorte de remake intellectuel de Dr Jekyll le sociologue et Miss Hyde la journaliste précaire ?

Comme le disent les conspis : je n’affirme rien, je ne fais que poser des questions, faites vous-mêmes vos recherches…

Le conspirationnisme, une fois qu’on s’y lance quand nous y incite, c’est super  grisant !

Bref, en fait Ella Roche et Laurent Mucchielli font bien comme ils veulent, tout ceci est un peu ridicule et n’a aucun rapport avec le fond de la discussion qui ne saurait être modifié quelle que soit l’identité de la journaliste mystère, fusse-t-elle celle de Didier Raoult lui-même (qu’est-ce qu’on rigole !).

Ce qui est plus sérieux et qui me semble peut-être être révélé par cette campagne du sociologue sur son blog, c’est ceci :

Je me demande si il n'est pas en train de se rejouer autour de la chloroquine le sketch du climatoscepticisme, où l'on voyait des ingénieurs à la retraite et des géologues contester le consensus établi par 99% des climatologues. Par exemple, dans cet épisode de la croisade de Laurent Mucchielli, on voit  un sociologue  et un géologue avoir l'air d'expliquer la vie aux épidémiologistes à propos de la géographie de la mortalité de la COVID-19 en France, en construisant un indicateur pour essayer de mettre en avant une supposée « exception marseillaise ». Celle-ci  avait déjà été réfutée pour un indicateur très semblable par Florian Gouthière dans un article de Libération intitulé « Est-il vrai que l’on meut moins du COVID-19 à Marseille que dans le reste de la France ? » .  

Car jusqu’à preuve du contraire, si vous voulez mesurer l’efficacité d’un traitement médical, le meilleur moyen n’est pas de construire des indicateurs géographiques approximatifs et hyper sensibles à des biais qui le font varier. Par exemple, pour peu qu’à Marseille on teste plus, ce qui est le cas, ou qu’éventuellement on y admette plus facilement des patients  à l’hôpital, le dénominateur de la division qui construit l’indicateur n’étant plus comparable à celui des endroits que l’on veut comparer, le produit qui constitue l’indicateur n’est plus comparable non plus (merci  Florian et Fred !). Non, pour mesurer l'efficacité réelle d'un traitement, plus d’un  siècle de recherches médicales fondées sur la démarche scientifique ont produit une méthode d’évaluation la plus objective et la moins biaisée possible, et c’est celle des études randomisées en double aveugle avec groupe contrôle. C’est à dire précisément ce que Didier Raoult n’a pas voulu faire et qu’il a ostensiblement balancé à la poubelle, devenant ainsi le porte-drapeau des antivaxx, mais aussi des ennemis de la « Médecine fondée sur les preuves » en général. Car il existe des  adeptes des méthodologies non objectives, comme l’anthropologue suisse Jean-Dominique Michel, qui a eu son heure de gloire avec différents texte de soutien à Raoult en mode « Fin de partie", et qui du coup se lâche en matière de remise en cause de l’Evidence-Based Medecine, ce qui est logique pour un type comme lui qui tend à croire au pouvoir miraculeux des guérisseurs, comme le dit Jean-Loïc.
Et comme Eric l’a bien traduit en image:

Auteur : Eric vagabonde Auteur : Eric vagabonde

 
Et pendant ce temps, le grand gourou à l’origine de tout ça, Didier Raoult, mène sa contre-offensive médiatique et tient des propos de plus en plus hallucinants qui montrent qu’il est complètement en roue libre (au désespoir peut-être de Laurent Mucchielli qui a choisi de se mettre dans son sillage ?), comme on le voit dans cette  interview surréaliste donnée au Nouvel Obs  :

 « Vous verrez bien. Ça, c’est mon boulot, ce n’est pas le vôtre. J’ai les résultats sous les yeux. La moitié des pays du monde utilise l’hydroxychloroquine. En France, c’est pareil. J’ai les chiffres de consommation d’hydroxychloroquine et de l’azithromycine qui ont explosé à Paris » ;

« Il y a des gens qui ne font aucune découverte. Et il y a des gens qui vont profondément et qui trouvent. Moi, j’ai inventé une dizaine de traitements et, à chaque fois, ça remettait en cause les convictions dominantes. » ;

 « Une étude américaine publiée la semaine passée se prononce en défaveur de l’hydroxychloroquine…
Elle est bidonnée, ça ne tient pas la route.

Les gens disent la même chose des vôtres !

Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Les gens racontent des conneries sur moi. Vous croyez que je suis un péquin ? » ; 

« Vous croyez réellement que si les membres du Conseil scientifique contractent le Covid, ils ne vont pas prendre de l’hydroxychloroquine et qu’ils vont attendre de faire une déficience respiratoire pour prendre du Remdesivir »

« Je lui [Macron] ai dit que je faisais des maladies infectieuses au plus haut niveau depuis 42 ans, que personne n’en avait fait autant que moi. Ça c’est tangible »

« En 1940, après la bataille du Nord, on a eu 59 000 morts. 11 millions de personnes sont parties sur la route dont les deux tiers de Parisiens qui ne savaient pas où aller. L’exode fait 100 000 morts, le double des soldats décédés, et 10 000 gosses disparus. Mon grand-père a refusé de se rendre et a fait une marche nocturne pour revenir en zone libre. Mais 2 millions de soldats se sont rendus, certains sans avoir vu un Allemand. Si vous arrivez à expliquer à cela, vous expliquez la situation actuelle »  [Note de YK : ???? WTF !!!!]

« Le réchauffement climatique, à titre personnel, je ne le vois pas. » [car comme le dit Yoann, Raoult est capable de voir le pouvoir guérisseur de la chloroquine, mais pas le réchauffement climatique. Et d'ailleurs ces glandus de climatologues n’y connaissent rien, le GIEC, tout ça c’est de la daube de méthodistes coincés du cul qui y pigent que dalle à la vraie intuition scientifique des génies.]

« Maintenant, si vous me demandez si c’est bien d’avoir des voitures qui polluent ou l’expansion massive du glyphosate, je vous dis que c’est une connerie parce que ça change tout l’écosystème. » [Ha, le glyphosate, quand on vire conspi, on y vient forcément… On attend avec impatience la fructueuse collaboration scientifique entre Didier Raoult et Gilles-Eric Séralini, ça nous promet de super études en perspective].

Face à ce déluge de propos édifiants de celui qui, à l’instar justement de Séralini mais en pire, a visiblement renoncé à convaincre le monde scientifique et préfère désormais s’adresser directement au grand public via les vidéos de son jeune conseiller en com ou par l’intermédiaire des médias généralistes pour qui il est un bon client, en argumentant sur un terrain qui n’a plus rien de scientifique, je voudrais finir sur une note positive et optimiste, à propos d’une étude publiée dans Nature, en relayant ce chouette commentaire trouvé sur Facebook via Hector puis Matthieu qui l’a passé à je sais plus qui désolé, et qui met très bien tout ça en perspective :

"Pendant que certains gourous se pavanent sur la couverture de Paris Match et en prime time sur BFMTV, des chercheurs bossent et sortent dans Nature un énorme papier qui en gros, a permis de faire un catalogue complet des interactions du virus avec les protéines humaines et du coup d'identifier 69 candidats de médicaments potentiels à tester*.

C'est une gigantesque source d'information qui va révolutionner notre compréhension de SARS-COV2.

Ne cherchez pas le nom de la star qui a sorti une telle masse de connaissances pointues sur le virus, le papier a 125 auteurs (!) de pays différents, parce que la science c'est une affaire d'équipe et non d'égo unique.

Aussi, ce papier se base sur quinze ans d'études du SRAS et du MERS, parce que la science se fait à long terme et se base sur les découvertes précédentes, du coup ce papier n'aurait jamais pu sortir sans toutes les recherches précédentes sur les coronavirus.

Et ce papier c'est de la science propre, fiable, qui a été acceptée après une peer-review rigoureuse.

Une super bonne nouvelle, allez maintenant tous les médias vont inviter les chercheurs de l'Institut Pasteur qui font partie des auteurs sur tous les plateaux télés ?
Non ?

*spoiler alerte : la chloroquine n'a des interactions efficaces qu'à la dose cardiotoxique, donc en gros ok ça pourrait marcher mais faut faire un infarctus, toujours motivés ?"»

Yann Kindo

PS : Merci à mes copains et contacts Facebook qui ont contribué de fait, par leurs commentaires et réflexions, à l’élaboration de tout ceci, qui, bien que je me l’approprie via sa rédaction, a forcément une dimension collective.

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