La famille des cinq crises du modèle libéral-productiviste (I/IV)

A partir de la fin du XVIIIè siècle, à l'aube du capitalisme industriel, se mettait en place, en Europe, le modèle libéral-productiviste de croissance et de développement, aujourd'hui dans une phase de longue et lente agonie. Radiographie d'une crise structurelle d'un modèle périclitant.

Il était une fois…..
A partir de la fin du XVIIIè siècle se mettait en place en Europe, dans le cadre de la mutation d’un capitalisme commercial en un capitalisme industriel, un modèle de croissance et de développement que l’on peut qualifier de libéral-productiviste, reposant sur le double fondement d’un individualisme sans entraves, au service d’une recherche effrénée du profit, et du dogme de l‘accumulation matérielle illimitée comme seul horizon possible pour l’accès de l’humanité au bonheur, et ce, avec un aveuglement gravissime face au coût abyssal des dégâts environnementaux de la croissance économique pour les générations présentes et futures. Un passage de l’histoire pour les sociétés humaines fait, certes, pour l’Occident, de progrès importants dans les domaines de la santé, l‘éducation et les loisirs, mais aussi caractérisé par d’immenses souffrances liées à ce que la machine capitaliste sait faire de pire, à travers l’exploitation de l’homme par l’homme, l’impérialisme colonial et les guerres mondiales. Et une course infernale au profit qui, aujourd’hui, dans le monde, laisse encore sur le bord de la route du développement, un milliard de personnes souffrant de la faim, et 138 millions d’enfants exploités au travail - soit un sixième de l’enfance de l’humanité ! Mais qui a su cependant consolider les intérêts de la minorité tyrannique des plus riches sachant, qu’au niveau mondial, les 1 % les plus riches s’accaparent aujourd’hui la moitié du stock des richesses de l’humanité……et qu’à la fin du XXè siècle, selon les travaux de François Bourguignon et Christian Morisson, le revenu moyen des 5 % les plus riches était 65 fois supérieur à celui des 20 % des plus pauvres contre « seulement » 27 fois deux siècles plus tôt ! 

Après avoir connu, sous la période des Trente Glorieuses (1945-1975), une correction salutaire de trajectoire au niveau de la répartition des richesses par rapport à celle du capitalisme sauvage du XIXè siècle, avec une baisse significative des inégalités dans les pays avancés, le modèle libéral-productiviste connaît depuis les années soixante-dix une crise structurelle historique. S’il serait hasardeux de s’essayer à pronostiquer s’il est encore vraiment possible pour l’humanité de sortir vivante des sables mouvants libéraux-productivistes, tant les forces conservatrices de résistance au changement en faveur d’un autre modèle de développement, restent encore bien opérantes, et que certains dégâts causés par la logique libérale-productiviste apparaissent déjà comme irréversibles, il est en revanche plus aisé de cerner les principaux reliefs de cette crise globale structurelle. Ce qui nous amènera à repérer cinq grandes crises en une qui interagissent, en les illustrant à partir du cas de la France : une crise économique, la crise des inégalités, une crise écologique, la crise des institutions politiques et une crise de l’information économique.

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En raison de la longueur de l’article, la présentation de ces différentes crises sur ce blog se fera en quatre grandes parties : après ce premier billet portant sur les crises économique et des inégalités, suivront ceux consacrés à la crise écologique (Ici), la crise des institutions politiques (Ici) et la crise de l'information économique (Ici).

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Une crise économique
Il s’agit tout d’abord d’une crise économique, se manifestant par un ralentissement important du rythme de la croissance économique, du fait essentiellement d’un essoufflement structurel des gains de productivité depuis les années 70. Pour l’économie française, le graphique ci-dessous, extrait des travaux de Jean Gadrey [1], met très bien en évidence la corrélation positive de très bonne qualité entre les variations du PIB en volume par habitant et celles de la productivité du travail par tête. Concernant la décélération du rythme de la croissance économique, en France, on retiendra les taux de croissance annuels moyens sur les périodes 1950-1975, 1975-2000 et 2000-2015 de respectivement 4,9 %, 2,5 % et 1,1 %.

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Le diagnostic ne souffre donc d’aucune confusion possible, il s’agit bien d’une tendance lourde, que nos dirigeants passés et actuels feignent bien d’ignorer, en nous servant sans cesse la vieille soupe productiviste de l’espoir d’un retour rapide à une croissance élevée pour résoudre le problème du chômage de masse. Un déni total de ce que le sociologue Max Weber appelait « l’éthique de la responsabilité », celle qui ne devrait pourtant jamais faillir chez un dirigeant politique, censé regarder la réalité en face et servir l’intérêt général sans relâche !

Comme l’expose très bien Robert Gordon [2], même si sa thèse ne fait pas l’unanimité chez les économistes, il n’y aurait pas vraiment de sérieuses raisons pour envisager, tout au moins pour les trois prochaines décennies, un retournement de tendance en la matière, car les principales grandes innovations de la révolution numérique étant déjà là (l‘ordinateur, Internet, robotique, intelligence artificielle, etc.), les prochaines innovations marquantes ne devraient pas porter sur de nouveaux biens mais sur des biens se substituant aux anciens, ce qui laisserait peu de place pour le scénario d’une accélération de la croissance de la productivité globale des facteurs, pourtant l’un des réacteurs essentiels de la croissance économique [3]. Et des prochaines innovations qui continueront à bouleverser davantage la consommation que la production.

C’est dans ce contexte là, qu’à partir des années 70, dans les pays riches, et tout particulièrement ceux à forte croissance de leur population active, comme la France, on assiste à l’apparition et au développement du chômage de masse (un taux de chômage, en France, aujourd’hui de près de 10 % contre 3% à la veille du premier choc pétrolier de 1973), ainsi qu’à une paupérisation d’une partie des classes populaires (hausse de plus d’un million des bénéficiaires des minima sociaux en France au cours des quinze dernières années !…avec, aujourd’hui, 9 millions de pauvres vivant avec moins de 1000 euros par mois, soit un taux de pauvreté de plus de 14 %). Sachant que l’économie française a besoin d’une croissance annuelle minimale de 1,5 % pour stabiliser son chômage, celui-ci restera donc à un niveau élevé au cours des prochaines années, dans le cas le plus probable d’une croissance durablement ralentie, toutes choses égales par ailleurs du point de vue de l’évolution de la population active et du temps de travail. Même le président de la République Emmanuel Macron le concède sans le dire, en envisageant de ramener le taux de chômage seulement au niveau des 7 % d’ici la fin de son mandat, soit un objectif bien dérisoire même s’il devait être atteint, tant un tel niveau relève encore du chômage de masse, et qu’il fait appel aux normes du Bureau international du travail (BIT) renvoyant à une vision restrictive du chômage (elles nous ramènent grosso modo à la seule catégorie A des demandeurs d’emploi à Pôle emploi, faisant donc l’impasse, en particulier, sur les chômeurs ayant des activités réduites).

Une crise des inégalités…..
A cela s’ajoute une crise des inégalités, avec une aggravation sensible des inégalités de revenu et de patrimoine dans les pays riches, particulièrement forte dans les pays anglo-saxons dès le début des années 80, certes moins spectaculaire en France du fait d’une certaine résistance de son modèle de protection sociale, mais tout de même fort inquiétante. Concernant la situation française, les travaux de l’économiste Thomas Piketty sont les mieux à même pour nous éclairer sur la question [4] : « Certes, l’explosion des inégalités a été moins massive qu’aux Etats-Unis, où la part des 50% les plus pauvres dans le revenu national s’est littéralement effondrée. Il reste que la France a connu elle aussi un fort accroissement des inégalités. Entre 1983 et 2015, le revenu moyen des 1% les plus aisés a progressé de 100% (en sus de l’inflation), et celui des 0,1% les plus aisés de 150%, contre à peine 25% pour le reste de la population (soit moins de 1% par an). Les 1% les plus riches ont capté à eux seuls 21% de la croissance totale, contre 20% pour les 50% les plus pauvres. La rupture avec les Trente Glorieuses est frappante : entre 1950 et 1983, les revenus progressaient de près de 4% par an pour l’immense majorité de la population, et ce sont au contraire les plus hauts revenus qui devaient se contenter d’une croissance d’à peine 1% par an. Le fait que les Trente Glorieuses ne soient pas terminées pour tout le monde n’est pas passé inaperçu : il suffit de lire les magazines sur les rémunérations des dirigeants et les classements de fortune pour s’en rendre compte. ». Pour compléter le tableau de Thomas Piketty, on ajoutera, qu’en France, aujourd’hui, 10 % des ménages les plus riches possèdent …….la moitié du patrimoine de l’ensemble des ménages (!), selon l’Institut national de la statistique et des études économiques.

A des degrés d’intensité variables, on retrouve les deux mêmes ressorts, liés entre eux, de cette inversion tendance par rapport aux Trente Glorieuses, où l’on avait pu observer une réduction des inégalités grâce au « compromis fordiste » (une large distribution de gains de productivité élevés en faveur des salaires) et au développement de l‘État-providence :
- d’une part, le triomphe des politiques économiques d’inspiration néo-libérale oeuvrant pour une accélération de la mondialisation et faisant la part belle aux baisses des prélèvements obligatoires pesant sur les hauts revenus et les entreprises (aux États-Unis, les années Reagan (1981-1989) ; au Royaume-Uni, les années Thatcher (1979-1990) ; en France, les années du Premier ministre Jospin (1997-2002), de la présidence de Nicolas Sarkozy - loi TEPA en 2007 -, du quinquennat Hollande - CICE et pacte de responsabilité - et maintenant la présidence Macron avec d’amples cadeaux fiscaux en faveur des plus riches - principalement, dès 2018, suppression de l’impôt sur la fortune mobilière et de la progressivité de l’imposition sur les revenus du capital remplacée par une flat tax). Et cela, tout en fermant volontairement les yeux sur le renforcement des logiques de ségrégation sociale et spatiale et de reproduction sociale ;
- d‘autre part, la paupérisation des travailleurs les moins qualifiés, sous l’effet principalement de la précarisation de l’emploi, utilisée par les gouvernements néolibéraux comme instrument de lutte artificielle contre le chômage pour faire baisser les statistiques officielles au sens du BIT, via des politiques de flexibilisation du marché du travail (les réformes de Gerhard Schröder au début de la décennie 2000 en Allemagne, les années Tony Blair 1997-2007 au Royaume-Uni, etc.). Contrairement à une idée reçue, diffusée en boucle sur les médias dominants sous contrôle de la doxa néolibérale, la France a bien connu le rouleau compresseur de la flexibilisation du marché du travail dès les années 70, de la création du contrat de travail temporaire en 1972 et du CDD en 1979, en passant par la suppression de l’autorisation administrative préalable de licenciement en 1987, jusqu’à la loi El Khomri en 2016 et les récentes ordonnances d’Emmanuel Macron sur la réforme du code du travail.

…..qui renforce la crise économique
L’aggravation des inégalités a également renforcé certains déséquilibres macroéconomiques qui ont impacté durablement le rythme de la croissance économique potentielle dans les pays développés et, tout particulièrement, l‘excès mondial d‘épargne. A la lumière des difficultés de reprise de l’économie mondiale ces dernières années, dans le contexte de la crise financière des subprimes déclenchée en 2007, un certain nombre d’économistes le soulignent d’ailleurs fort justement, comme Joseph Stiglitz dans son ouvrage Le prix de l‘inégalité (2012), ou encore Lawrence H. Summers [5] qui n’hésite pas à emprunter au célèbre économiste keynésien Alvin Hansen, pour étudier la situation contemporaine, l’expression de « stagnation séculaire » (Hansen l’avait introduite pour caractériser la situation de l’économie américaine durant la Grande Dépression des années 30). Dès lors, un autre réacteur essentiel à la croissance, à côté de celui des gains de productivité (cf. plus haut), s’est grippé de façon structurelle dans les pays avancés, celui de la demande, et le retour à une logique d’accentuation des inégalités ces dernières décennies a donc eu, de toute évidence, un coût élevé en la matière. Bien évidemment, la crise financière des subprimes a amplifié le phénomène à partir de 2008, car si le niveau de vie des ménages les plus riches a connu un ralentissement dans sa progression, celui des plus pauvres a, quant à lui, baissé, d’où un effet négatif sur la consommation, lui-même renforcé par des politiques budgétaires orientées vers l’objectif du désendettement public.

Ceci étant dit, c’est pourtant bien dans le cadre des évolutions de la longue période qu’il faut inscrire l’analyse du lien entre aggravation des inégalités et insuffisance durable de la demande dans les pays développés. En effet, on constate depuis quarante ans une évolution tendancielle majeure dans la répartition de la valeur ajoutée brute (VAB) des entreprises (valeur des richesses créées). Comme le montre le graphique ci-dessous, dans le cadre du triomphe du capitalisme actionnarial et de la financiarisation des économies [6], la part des salaires dans le revenu national, dans les pays avancés, a perdu 5 points de pourcentage en quatre décennies.

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Ainsi, non seulement la croissance de la productivité du travail a connu un net ralentissement (cf. plus haut) et, de surcroît, c’est à une véritable rupture du « compromis fordiste » des Trente Glorieuses à laquelle on assiste, au cours du dernier quart du siècle dernier, dans les pays riches : les gains de productivité largement distribués sous forme d’augmentations salariales durant les années 1945-1975 - ce qui stimulait la demande et donc la croissance selon un cercle vertueux - sont maintenant essentiellement accaparés par les entreprises pour favoriser leurs profits, ce qui génère une insuffisance structurelle de la demande. Pour mieux saisir l’ampleur de la rupture, selon les données avancées par l’économiste Thomas Palley pour l’économie américaine, alors qu’au cours des années 1960, les 90 % des ménages américains les plus pauvres recueillaient les deux tiers des gains réalisés dans un cycle économique, durant les années Reagan, ils n’en recevaient plus qu’un cinquième, et seulement 2 % à partir des années 2000 !

Du fait que la propension marginale à consommer (part consommée d’un supplément de revenu) des revenus du travail est supérieure à celle des revenus du capital, conséquence bien connue de la « loi psychologique fondamentale » de John Maynard Keynes [7], le déclin de la part des salaires dans la VAB a donc joué en défaveur de la consommation des ménages, en en ralentissant sa progression ; et, selon un mécanisme bien connu des économistes - le principe de l’accélérateur de l’investissement -, l’insuffisance de la consommation des ménages a pesé négativement sur l’investissement dont la variation dépend, pour une large part, des perspectives de débouchés envisagées par les chefs d’entreprise et sous-jacentes à l‘évaluation de la rentabilité future des projets d‘investissement. Car, il est d’un autre résultat fondamental en économie, dont les économistes et responsables politiques d’obédience libérale ne veulent en entendre parler, pour pouvoir justifier auprès de l’opinion publique d’amples cadeaux fiscaux et parafiscaux faits aux entreprises : le profit est une condition nécessaire à l’investissement mais non suffisante ! Ainsi, la course effrénée des entreprises à vouloir restaurer leurs marges bénéficiaires unitaires pour soi-disant améliorer le financement de leurs investissements productifs, en faisant pression sur les salaires, finit immanquablement par se retourner à long terme contre l’investissement productif…..mais aussi toujours un peu plus contre les salariés in fine ! Au profit, bien sûr, de l’investissement financier, et d’une rémunération généreuse pour les actionnaires et les hauts dirigeants des grandes entreprises.

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[1] Blog Jean Gadrey, « Effondrement historique des gains de productivité : une bonne nouvelle…sous certaines conditions », 29 juin 2015, Alternatives économiques.
[2] Robert Gordon, « Is U.S. Economic Growth Over ? Faltering Innovation Confronts the Six Headlines » , NBER Working Paper, N°18315, 2012.
Robert Gordon, « Secular Stagnation : A Supply-Side View »,The American Economic Review, 2015.
[3] Pour une présentation synthétique des principaux mécanismes macroéconomiques à l’œuvre, se reporter à l’article suivant :
Yves Besançon, « Progrès technique, productivité et prospérité dans les pays développés », revue Idées, n°183, mars 2016.
[4] Extrait du blog de Thomas Piketty :
http://piketty.blog.lemonde.fr/2017/04/18/de-linegalite-en-france/
[5] Lawrence H. Summers, « Demand Side Secular Stagnation », American Economic Review, 2015.
[6] Consulter à ce sujet l’étude de Petra Dünhaupt, dans laquelle sont très bien saisis les mécanismes par lesquels la financiarisation des économies ont pu jouer en défaveur de la part des salaires dans la valeur ajoutée brute des entreprises :
Petra Dünhaupt, « The effect of financialization on labor's share of income », Working Paper, Institute for International Political Economy Berlin, 2013.
[7] Extrait de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936) de John Maynard Keynes, chapitre VIII :
« La loi psychologique fondamentale, à laquelle nous pouvons faire toute confiance, à la fois a priori en raison de notre connaissance de la nature humaine et a posteriori en raison des enseignements détaillés de l’expérience, c’est qu’en moyenne et la plupart du temps les hommes tendent à accroître leur consommation à mesure que leur revenu croît, mais non d’une quantité aussi grande que l’accroissement du revenu. »

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Article prochainement publié dans la revue Idées.

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