L’«expérience» de revenu universel en Allemagne

En Allemagne, une association va expérimenter à partir de février 2021 un revenu universel à 1200 euros. Il s’agit plutôt d’une étude auprès de 120 personnes seulement sur les comportements des individus lorsqu’ils se voient attribuer une telle somme mensuelle, sans contrepartie. Sans fonds publics.

[illustration France 24, Reuters/Denis Balibouse] [illustration France 24, Reuters/Denis Balibouse]

En effet, elle sera versée sans conditions à 120 personnes sur trois ans, 1380 autres ayant les mêmes caractéristiques socio-professionnelles, ne percevant rien, servant d’échantillon témoin (les « jumeaux statistiques »). Ces 1500 ont été sélectionnées à partir d’un premier tri parmi 20 000 personnes.

C’est un institut allemand de la recherche économique, le Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung (DIW), ayant un statut indépendant mais recevant des subsides du Land de Berlin et du gouvernement fédéral, qui va mener cette expérience. Il sera financé par une association militante, Mein Grundeinkommen (« Mon salaire de base »). L’objectif est de mesurer l’impact d’un tel revenu sur le marché du travail, sur les relations sociales, sur la façon dont le bénéficiaire fonctionne désormais dans sa vie courante, y compris sur ses émotions. Les 1500 volontaires rempliront chaque mois un questionnaire afin de comparer leurs réponses.

Sortir du mauvais sort

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Ainsi l'objectif affiché est d'acquérir des connaissances scientifiques sur le comportement et les attitudes des gens lorsqu'ils reçoivent de l'argent régulièrement sans aucune condition : « sont-ils paresseux - ou créatifs ? Réduisent-ils les heures de travail ou abandonnent-ils complètement le travail ? » Utilisent-ils le temps et l'argent supplémentaires uniquement pour eux-mêmes ou s’engagent-ils dans une action d’intérêt social ?

Un professeur de sociologie interrogé par Der Spiegel le 18 août, Jürgen Schupp (Université libre de Berlin), qui est le référent scientifique de l’opération, considère que cela va permettre de dépasser le clivage habituel entre ceux qui pensent que les assistés vont arrêter de travailler pour « s’ennuyer sur le canapé » en bouffant MacDo tout en passant leur journée à regarder des films à la télé, et ceux qui pensent qu’en n’étant plus dans la misère les gens seront « plus créatifs, charitables et engagés en faveur de la démocratie ». C’est l’occasion pour un journaliste de publier sur le Spiegel (le 28 août) un texte ironique dans lequel il décrit ceux qui jubilent à l’idée de pouvoir faire enfin ce dont ils ont envie, tel Michael, de Saxe, « qui a abandonné son travail d'enseignant de maternelle pour se déguiser en moine lors des foires annuelles ». Il constate avec étonnement que 140 000 personnes ont donné de l’argent pour que ce projet se réalise (bien plus que ce que peuvent espérer les associations caritatives). Il croit qu’il y a deux groupes de fans formant une alliance rare : des « gauchistes » et des « libertariens » venus surtout du monde de la technologie.

En trois jours, l’appel à candidature lancé fin août a provoqué 1,6 million candidatures (alors que 120 personnes seulement devaient être retenues). Les promoteurs du projet pensaient que cela prendrait plus de temps et que le million de candidats ne serait atteint qu’en novembre. Il est possible que le confinement dû au Covid-19 ait joué un rôle : en effet, Steven Strehl, l'un des responsables de l'association Mein Grundeinkommen, a déclaré à France 24 (26 août) que « des personnes qui estimaient jusqu'à présent être financièrement et économiquement à l'abri se sont rendues compte que rien n'était acquis et qu'un système comme le revenu de base pouvait offrir un filet de sécurité ».

 Le montant (1200 euros) est relativement élevé par rapport à l’expérience finlandaise (560 €) ou le projet espagnol (440 €) : l’objectif est d’être au-dessus du seuil de pauvreté allemand. Le coût total représente 43 200 € par bénéficiaire soit au total 5,2 millions d’euros. Compte tenu du financement privé, il n’était pas possible d’élargir l’étude ce qui en réduit la portée (difficile de tirer des conclusions à partir de 122 personnes).  

Tirés au sort

[Illustration article de "Capital", le 17 avril 2017, la roue pour le tirage au sort des heureux bénéficiaires du revenu de base] [Illustration article de "Capital", le 17 avril 2017, la roue pour le tirage au sort des heureux bénéficiaires du revenu de base]
C’est un homme aujourd’hui âgé de 35 ans, qui continuant à percevoir des royalties (1000 euros) de la start-up qu’il avait fondée, qui a lancé l’idée de la mise en œuvre concrète de ce revenu de base en 2014. Il avait en effet découvert qu’il pouvait bien vivre avec 1000 euros par mois, et a eu envie de permettre à d’autres de vivre la même expérience, permettant de ne plus se torturer à l’idée de trouver de l’argent pour survivre et donner plus de sens à son existence. Il s’est alors mis à collecter des fonds, collectes qui ont si bien fonctionné que son association (Mon revenu de base) a commencé à verser 1000 euros à quelques personnes (moins d’une centaine). Dès que 12 000 euros étaient engrangés, alors une personne était choisie… par tirage au sort, pour percevoir 1000 euros mensuels sur un an. Quel que soit l’âge de l’impétrant : Capital (avec l’AFP) a cité en avril 2017 le cas de Miko, petit Berlinois, âgé de 5 ans qui, « heureux cobaye », avait été tiré au sort pour percevoir le pactole ! De même que des candidats fortunés pouvaient très bien être retenus après tirage au sort.

 Il semble que cette méthode aléatoire ait été abandonnée : la sélection se ferait désormais sur des critères précis, non connus, afin que le panel soit représentatif. Il est à craindre que l’on soit dans un essai supplémentaire, dont l’impact restera très limité. La façon dont les gens se comportent lorsqu’on leur assure un revenu régulier, sans contrepartie, est à peu près déjà connu. Inutile de poursuivre à titre privé ce genre d’expérience en colportant l’idée qu’on avance sur le sujet alors que seulement 122 Allemands seront concernés (ce qui permet au Figaro de titrer ce 1er septembre : Face à la crise, l'Allemagne expérimente le revenu universel).

Pour un minima social à 900 euros

Le sujet est de taille : ce ne sont pas à des associations plus ou moins contrôlées (celle-ci est parvenu à recruter vingt salariés pour faire tourner le projet, ce qui est beaucoup quand on sait que cette action profite à si peu de personnes) de mettre en œuvre la solution d’un revenu de base pour les citoyens. Je persiste à penser que l’urgence est que les minima sociaux les plus minima (RSA et ASS) devraient au plus vite être revalorisés et portés au seuil de pauvreté pour chaque individu (à 50 % du revenu médian). Plutôt que de prévoir un revenu de base pour tous à 900 euros (coût : 540 milliards, impossible à mettre en œuvre sauf à faire voler en éclat toute la protection sociale, ce à quoi ne sont pas opposés certains libéraux) ou à 500 euros (ce qui n’apportera rien aux plus pauvres), la solution est celle de l’Observatoire des inégalités : un revenu minimum unique. Ce RMU (voir liens avec l’Observatoire ci-dessous) s’établirait à 900 euros, concernerait 5 millions de personnes pour un coût de 40 milliards, soit 7 milliards de plus que ce qui est attribué aujourd’hui. Soit à peine deux fois l’ISF perdu. Donc mesure tout à fait réalisable, sur laquelle devraient se mobiliser tous les défenseurs d’un État social. 

. Etude à long terme sur le revenu de base, L'expérience de 1200 euros, article et interview de Florian Diekmann, Der Spiegel [il est possible de lire l’article en français]

. Pour la création d’un revenu minimum unique, note de 8 pages de l’Observatoire des inégalités, Noam Léandri et Louis Maurin, juillet 2019.

. Pour en finir avec le revenu universel, par Louis Maurin, 2 juin 2020

 

Billet n° 569 : Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et .

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