La tête de veau, Pouchkine et les syndicats de soldats

Comme chacun sait, Jacques Chirac aimait la tête de veau, avait une pomme comme logo et tâtait avec dextérité la croupe des vaches, preuves de son intérêt pour l’agriculture. Il parlait russe, faisait ami-ami avec Poutine et avait fait incarcérer sans vergogne des syndicalistes.

Tête de veau et Pouchkine

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Maintenant que les obsèques sont passées, juste deux petites choses à propos de Jacques Chirac : on nous bassine depuis des années sur ses liens avec le monde paysan. Sans jamais nous dire grand-chose d’autre que le fait qu’il ait été ministre de l’agriculture (de 1972 à 1974 écrit le ministère actuel de l’agriculture, en fait 1 an et 17 mois), qu’il avait une pomme comme logo, qu’il tâtait bien la croupe des vaches lors des comices agricoles en Corrèze ou qu’il s’empiffrait pendant des heures au salon de l’Agriculture (où il déclarait à des agriculteurs tout énamourés : « ce ne sont pas des bovins, ce sont des chefs-d’œuvre ! »). Même le site du ministère vante son amour pour la tête de veau (opération de com’ car il se dit aussi qu’il en mangeait peu). Il aurait défendu la Politique Agricole Commune ? C’est la moindre des choses pour un ministre de l’agriculture. Finalement, de son passage au ministère, on retiendra juste qu’il s’est rendu un jour à un congrès des agriculteurs de montagne et que, dans la foulée, il a créé une indemnité spéciale de montagne (une aide financière compte tenu des conditions difficiles d’exploitation). C’est maigre !

Par ailleurs, certains laudateurs le décrivent comme parlant le russe couramment, d’où ses liens avec Poutine. Il aurait même traduit jadis un long poème de Pouchkine… traduction qu’aucun éditeur n’a voulu publier. Adam Michnik (journaliste polonais, une référence, ancien de Solidarnosc) avait remarqué malicieusement que « Chirac parle bien russe. Mais il confond la langue de Pouchkine avec celle de Poutine ». Un correspondant d’une radio russe (financée il est vrai par les USA) disait avoir constaté que le russe de notre ancien président n’allait guère au-delà du zdravstvouïtebonjour »), selon Libération du 13 juin 2008. Cela n’a pas empêché les médias ces jours-ci d’en faire des tonnes sur sa maîtrise de la langue russe et sur son professeur de russe venu de Saint-Pétersbourg qu’il avait même hébergé.

Que ne ferait-on pour entretenir une légende.

[1er octobre]

. En tant que ministre de l’agriculture, il a signé la première autorisation de commercialisation du chlordécone, insecticide utilisé dans les Antilles françaises, alors que sa toxicité était connue depuis 1968. Après lui, les autres ministres et lui-même premier ministre de Giscard n’agissent pas. Il faudra attendre 1990 pour que le chlordécone soit interdit. Les effets de cette substance est gravissime sur les populations et l'environnement. Le syndicaliste Elie Domota met en cause Jacques Chirac dans ce drame des Antilles (ici).

Chirac et les syndicats de soldats

Jacques Chirac, alors Premier Ministre de Giscard d'Estaing Jacques Chirac, alors Premier Ministre de Giscard d'Estaing
Comme prévu, on a droit à un panégyrique en faveur de Jacques Chirac : à juste titre quand il s’agit de rappeler son opposition à la guerre en Irak, son refus d’alliance avec le Front National et sa reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des Juifs. Mais à tort quand on néglige la tromperie de la « fracture sociale », sa condamnation par la justice pour ses petites magouilles à la Mairie de Paris (emplois fictifs, faux électeurs, dépenses inconsidérées aux frais de la princesse), son incapacité à tenir compte d’une France qui pour refuser Le Pen avait voté pour lui (82 %). Je suis glacé d’effroi à l’idée qu’on aura droit, sans doute, à autant d’hypocrisie et de tolérance pour ses exactions quand Nicolas Sarkozy disparaîtra.

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Mais les gazettes passent carrément sous silence un des exploits de Chirac : avoir en 1975, alors premier ministre de Giscard, fait arrêter des militants (dont des responsables syndicaux) parce qu’ils avaient soutenu des soldats dont les conditions d’encasernement étaient déplorables. Ils firent de la prison pour rien, et l’affaire fut finalement, des années plus tard, classée sans suite. L’un de ces syndicalistes était (est) un ami, Gérard Jussiaux. J’ai raconté cette histoire qui n’honore pas Jacques Chirac.

. Chirac et les syndicats de soldats, 26 septembre 2016.

[27 septembre]

[archives personnelles YF] [archives personnelles YF]

Le Roi Fainéant
On sait que Nicolas Sarkozy traitait Jacques Chirac de Roi Fainéant. Il avait tant trahi que Chirac disait de lui : « celui-là, faut lui marcher dessus. Et du pied gauche, ça porte bonheur ». Mais il le nomma ministre, et de l’Intérieur de surcroît, tant il est vrai que la politique n’est pas faite que de trahisons, mais aussi de cynisme et d’hypocrisie. Sarko vient de communiquer, à propos de Chirac : « c’est sur son exemple que j’ai souhaité servir la France ».

En 2014, j’ai visité le Musée du Président à Sarrant en Corrèze. J’écrivais dans un article de ce blog le 12 juillet cette année-là (extraits) :
« Ce musée expose les cadeaux reçus par Jacques Chirac au cours de ses mandats […] En ce 11 juillet, en début d’après-midi, les trois grands parkings sont totalement déserts. A l’entrée du musée, on vous déclare avec fierté que « Monsieur Chirac recevait quatre cadeaux par jours ». Certaines pièces sont de grande valeur (masques, statuettes), y compris celles généreusement offertes par les chefs d’Etat africains de la Françafrique. Mais le principe même suppose une certaine incohérence : une ceinture de sumotori côtoyant une mosaïque du Liban ! En sous-sol, la réserve est encore davantage hétéroclite, avec 2000 objets qui vont d’un casque de moto à des maillots de foot, en passant par une clé offerte par la municipalité de Ramallah, d’innombrables tapis et des selles de chameaux.
En réalité, il s’agit de rendre hommage à Jacques Chirac à travers ses déplacements et, finalement, à sa politique internationale. Mais l’on en vient à se poser quelques questions : est-il nécessaire d’engager de telles dépenses dans un lieu perdu (étrangement les contempteurs de la dépense publique se gardent bien de soulever ce lièvre) ? Certaines pièces auraient très bien pu rejoindre nos musées nationaux. Si un chef d’Etat bénéficie de tant de cadeaux, où sont ceux que Nicolas Sarkozy a reçus, et que compte faire François Hollande à ce sujet ? »

Musée du Président à Sarrant (Corrèze) : parkings vides [Ph. YF] Musée du Président à Sarrant (Corrèze) : parkings vides [Ph. YF]

Après avoir constaté que Bernadette Chirac recevait désormais les faveurs d’un Nicolas Sarkozy qu'elle ne cessait d’encenser, je poursuivais :

« Étrangement, à l’entrée du musée, on peut lire, bien en évidence, cet extrait du discours d’investiture de Nicolas Sarkozy prononcé le 16 mai 2007 : « le peuple français (…) ne veut pas se laisser enfermer dans l’immobilisme et dans le conservatisme ». Tous les observateurs avaient bien compris qu’il comptait ainsi se démarquer de Jacques Chirac. Est-ce que faire allégeance à Nicolas implique de tolérer l’affichage d’un tel mépris à l’encontre de Jacques, et en plus à l'entrée de son musée ? »

Gageons que le pourfendeur des rois fainéants était en larmes aux obsèques de l'ancien président.

. Quand Nicolas finançait Bernadette et la Corrèze, 12 juillet 2014.

[30 septembre]

Buaku, masque japonais du théâtre Kyôgen, Musée du Quai Branly-Jacques Chirac [Photo YF] Buaku, masque japonais du théâtre Kyôgen, Musée du Quai Branly-Jacques Chirac [Photo YF]

 . Ces petites chroniques sont parues sur mon compte Facebook aux dates indiquées entre crochets, avec de très légères variantes.

Billet n° 497

yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; page Facebook ; Twitter : @YvesFaucoup

   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

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