La défaite des «experts»

De prétendus «experts», souvent grassement payés, n'ont cessé de déverser dans les médias la doxa libérale, expliquant que le petit peuple devait se serrer la ceinture. Le pouvoir concédait que, s'il ne voulait rien faire pour les inactifs (retraités, chômeurs et RSA), il prenait des mesures en faveur de "ceux qui travaillent" : or, ce sont eux qui sont dans la rue.

Urban Street Art Urban Street Art

Alors même qu'une droite dure affirme que les éditorialistes sont tous de gauche, ce qui caractérise le discours tenu par la "noblesse des médias" c'est d'être fortement ancré à la droite économique : asséner en permanence que les salaires sont trop élevés en France par rapport à l'Allemagne (alors que Dirk Hellrung, patron allemand de Vorwerk-Semco,  installé en France louait récemment un écart de salaires qui faisait que son usine en France était plus compétitive) ; dénoncer le montant trop élevé du Smic (Christophe Barbier encore ces jours-ci dans l'émission de C dans l'air du 30 novembre) ; Yves Calvi qui n'a cessé de critiquer les avantages sociaux ; Jean-Marc Daniel qui, avec rondeur, déroule le vade mecum du parfait petit économiste pro-CAC 40 ; Philippe Dessertine qui agite jusqu'à plus soif la catastrophe de la dette pour que les pouvoirs successifs serrent la vis ; Yves Thréard, du Figaro, qui a surfé sur une droite dure flirtant avec le FN, puis s'est rapproché de Macron, pour le lâcher sans doute bientôt, tout en voulant faire de la "pédagogie" pour que les Français comprennent bien qu'ils doivent accepter de faire des efforts dans une économie sans régulation ; Agnès Verdier-Molinié, squattant les plateaux de télé, pour discréditer en permanence le service public, défendre les avantages exorbitants accordés aux plus nantis et inciter le pouvoir à instaurer des réductions drastiques des dépenses sociales, sans craindre de présenter de façon erronée la question afin que l'on confonde aides sociales et dépenses sociales. Et ne parlons pas de Jean-Michel Aphatie qui se déconsidérait encore récemment face à un Gilet Jaune en minimisant l'impact de l'évasion fiscale (voir photo et mon précédent billet Sans-abri dans les poubelles).

[capture d'écran France 5, "C à vous"] [capture d'écran France 5, "C à vous"]
La liste serait longue à établir : ce blog (Social en question) fourmille d'exemples que j'ai régulièrement cités dans mes billets (1). Emmanuel Macron et le gouvernement ont cherché à créer une tension dans la population en affirmant haut et fort qu'ils voulaient améliorer le sort "de ceux qui travaillent". Non pas pour porter atteinte aux profits exorbitants de certains inactifs dont les fortunes s'accroissent automatiquement, d'autant plus si on supprime en partie l'impôt sur la fortune et si on réduit la taxation des plus-values capitalistes (2). Mais en montrant du doigt les retraités et les assujettis aux minima sociaux (même si on laisse à Laurent Wauquiez le soin de les traiter d'"assistés"). Les retraités, pour la plupart, subissent une hausse de la CSG et le quasi-gel des pensions, ce qui représente une baisse de pouvoir d'achat de 3 % pour beaucoup d'entre eux, que ne compense pas la baisse de la taxe d'habitation. Les minima sociaux sont augmentés pour l'Allocation d'adulte handicapé et le minimum vieillesse (une sorte de RSA pour les retraités qui n'auraient qu'une très faible pension ou pas du tout). Mais rien n'est prévu pour les pauvres les plus nombreux : ceux qui sont au RSA (près deux millions de foyers).

Il faut le dire : les salariés, dans une certaine mesure, ont été plus ménagés. C'est ainsi que le pouvoir, tout en augmentant la CSG sur les salaires (+ 1,7), a réduit bien davantage les cotisations sociales (maladie et chômage, soit - 3,15), permettant aux salariés d'obtenir une augmentation de 1,45 %, tout en cassant plus que jamais le principe de base de la Sécurité sociale. Par ailleurs, l'exonération des cotisations sur les heures supplémentaires va être rétablie, ce qui est un non-sens économique et social, démagogique, mais qui va revaloriser les revenus de ceux qui font des heures supplémentaires.  Et pourtant ce sont, le plus souvent, ces salariés à temps partiel, au Smic ou à peine plus, petits commerçants ou petits artisans, qui bloquent les ronds-points (et très peu ceux qui relevent des minima sociaux) : effet d'un ras-le-bol accumulé, d'une prise de conscience, d'une exigence de dignité face à un pouvoir bien propre sur lui qui ne cesse de mépriser les classes populaires. A cause des mots répétés d'Emmanuel Macron (ceux "qui ne sont rien" ou les "fainéants"), ou de l'absence de mots : l'historien Gérard Noiriel, dans son Histoire populaire de la France récemment publiée, note que dans Révolution, le programme du futur président, les classes populaires étaient totalement passées sous silence, comme s'il ignorait leur existence.

Pour une hausse du Smic, de l’ASS et du RSA sans délai

La suffisance de nos "experts" est à la hauteur de leur éloignement des réalités de terrain, incapables de comprendre ce que vivent les gens, tellement leurs émoluments sont démesurés (pour propager la "bonne parole" libérale). Cette élite médiatique (plus que le reporter de terrain d'une chaîne d'info en continu), par son arrogance, n'est peut-être pas étrangère à la colère actuelle.

Aujourd'hui, les "experts" vont faire un temps profil bas mais ils trouveront sans doute le moyen de refaire surface. Certains nieront avoir défendu certaines thèses. D'autres commencent à suggérer de reculer, comme l'économiste Philippe Aghion, qui a conseillé le Président dans ses orientations économiques (du type : favorisons les riches, les pauvres en tireront profit un jour) et qui, paniqué, réclame désormais une pause (3). Il va de soi que ce qui se passe ne conforte  pas leurs thèses mais plutôt celles des Économistes atterrés (dont Christophe Ramaux, Thomas Porcher ou Benjamin Coriat), d'Alternatives économiques  (dont Guillaume Duval ou Christian Chavagneux) ou d'économistes moins contestataires mais pertinents de l'OFCE (je pense, entre autres, à Eric Heyer, Mathieu Plane, Xavier Timbaud ou Henri Sterdyniak). Sans parler, bien sûr, de ceux de Mediapart (comme Romaric Godin). Tous ont alerté depuis longtemps sur les risques des injustices fiscales et des inégalités croissantes.

Samedi devant une Préfecture [à Auch, Gers, photo YF] Samedi devant une Préfecture [à Auch, Gers, photo YF]
Aujourd'hui, malgré quelques dérapages chez certains Gilets Jaunes, peut-être marginaux (l'appel à l'armée pour diriger le pays, telle vidéo diffusée hier relevant de la folie complotiste d'un porte-parole auto-désigné des GJ ou des propos irresponsables sur les immigrés ou les "assistés"), malgré les tentatives bien réelles d'une extrême-droite (en particulier le Rassemblement National) d'infiltrer le mouvement pour l'orienter dans un sens qui, évidemment, desservirait les intérêts de ces révoltés, il faut souhaiter et agir pour que les revendications recouvrent bien l'ensemble des classes populaires : de la petite classe moyenne aux plus démunis. Et donc, en matière de hausse de revenus, de toute urgence, les décisions doivent porter sur : les petits salaires, les petites pensions de retraite, et les minima sociaux (dont le RSA qui stagne à moins de la moitié du seuil de pauvreté).

Le premier ministre annonce aujourd'hui un moratoire sur la hausse des taxes sur les carburants et le gel des tarifs électricité et gaz, avec ce retour de bâton à la clé : débattre du "juste niveau des services publics dans les territoires", alors même, il le reconnaît, qu'il y a une attente dans les territoires ruraux affectés par l'appauvrissement de la présence des services publics ces dernières années. Ce qui, mine de rien, résonne comme un chantage. Ah ! vous voulez  moins de taxes, et bien vous aurez moins de services publics. De nouvelles luttes en perspectives.

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(1) longue série de billets sur le sujet depuis celui titré Les "experts" : haro sur le social, en mars 2013, où mes têtes de Turc comptaient également, en plus de ceux déjà cités plus haut, Nicolas Beytout, François Lenglet, Franz-Olivier Giesbert, Marc Fiorentino, Carl Meeus, Ivan Rioufol, Ghislaine Ottenheimer, Mathilde Lemoine (économiste de HSBC, banque impliquée dans plusieurs scandales), Catherine Nay, Dominique Reynié… Évidemment, c'est loin d'être exhaustif.

(2) soit près de 5 milliards. Pour donner un ordre d'idée, cette somme pourrait permettre d'augmenter de 50 % le montant du RSA, minima social avec lequel survivent  près de deux millions de foyers, soit, avec les ayants-droit, plus de 4 millions de personnes.

(3) voir l'article de Romaric Godin : "Gilets jaunes" : pour sortir de la crise, Aghion suggère d'acheter le consentement aux réformes, 3 décembre.

Samedi 1er décembre, place de la Libération à Auch [Photo YF] Samedi 1er décembre, place de la Libération à Auch [Photo YF]

 

Billet n° 433

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