Un libraire indépendant décrit son année Covid

Pascal Pradon, libraire, raconte comment il a vécu cette année folle. Il s’exprime en toute franchise : la situation des petites librairies aujourd’hui n’est peut-être pas ce que l’on croit et il importe, selon lui, non pas d’être obnubilé par Amazon mais d’aller de l’avant.

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A Auch, dans le Gers, en Occitanie, Pascal Pradon est gérant d’une librairie indépendante, Les Petits Papiers, qu’il a créée en 2009 et qu’il gère avec Marielle Dy, salariée. Tous deux font régner en ce lieu une ambiance conviviale et éclairée, par la qualité des livres proposés, par les conseils donnés et les soirées de présentation des nouveaux romans ou d’accueil d’auteurs, nombreux et différents (des connus et des moins connus, impossible de les lister tous ici). Depuis le début de l’année, avec la crise épidémique, cette librairie comme les autres a vécu brutalement des conditions de fonctionnement compliquées. J’ai demandé à Pascal Pradon de s’exprimer à ce sujet, y compris sur la stratégie à adopter face aux sites de vente en ligne. Comme on le verra, il joue cartes sur table.

Comment as-tu vécu ces deux confinements ?

Les deux confinements ont été très différents. Lors du premier, à titre personnel, j’ai disposé de beaucoup de temps libre en famille. Sur le plan professionnel, ça été plutôt calme. En effet, le site internet marchand n’était pas accessible, et les réassorts impossibles, ainsi on ne pouvait pas répondre aux commandes de livres que nous n’avions pas en stock. Donc les gens d’ici, même s’ils pouvaient voir sur notre site les livres habituellement disponibles à la commande, devaient faire avec notre seul stock présent dans la librairie : ce qui limitait les possibilités d’achat, mais, pour moi, simplifiait le travail. Je ne devrais pas l’avouer, cela a été génial, j’ai adoré. Malgré les questions financières qui se posaient, ce fut un confinement humain : j’ai pu faire du click and collect, permettre aux gens de venir chercher des livres à la librairie mais aussi je suis allé livrer à domicile pour des personnes très isolées, seules, qui n’étaient pas en forme : j’ai décidé de m’engager dans cette pratique pour quelques personnes, leur tenir compagnie pendant une heure ou deux, prendre de leurs nouvelles. Ça été ma motivation première.

Pascal Pradon [Ph. YF] Pascal Pradon [Ph. YF]
Ainsi, je me suis rendu à Marciac, à Jégun, à Mirande, à Lectoure [soit 30 à 50 km] même si ces villes ont des librairies mais, à cette époque-là, on était très peu à procéder à des livraisons. En effet, beaucoup considéraient que proposer ainsi ses services c’était utiliser des masques qui devaient en priorité être attribués aux soignants, mais aussi prendre le risque de disperser la maladie car on serait forcément porteur, multiplier les cas et ainsi retarder la réouverture. J’étais soucieux de ne pas propager le virus, alors qu’on n’avait, au tout début, aucun moyen de protection, ni masque ni gel, j’allais jusqu’à saisir les livres avec un tissus, j’avais trop peur de faire un mauvais geste. Mais mon épouse étant soignante, à l’hôpital, je savais comment faire très attention ce qui m’a permis de conserver un lien avec nos clients, consacrant trois heures tous les deux jours à la librairie. Pour le reste, c’était le printemps, il faisait beau, j’étais une partie du temps en famille, à la maison.

Le deuxième confinement, ça n’a rien à voir : j’ai bossé tous les jours comme une brute, non-stop, souvent sans manger, sans boire, dans un contexte de tensions, d’énervement, parce que le site était ouvert, tous les jours nous avions 30 à 40 commandes, il a fallu les traiter, les enregistrer, passer les commandes aux éditeurs, réceptionner les colis et préparer les envois (travail long et fastidieux) et y procéder avant 16 h. Sans parler des gens qui venaient chercher des livres à la librairie. C’est énorme ! Je suis vidé par cette expérience.

Et sur le plan comptable ?

Sur le plan comptable, malgré ce travail énorme pour assurer les envois, le chiffre d’affaire de ce mois de novembre ne sera pas supérieur à l’an dernier, ni inférieur : en novembre 2019, il était de 22 000 euros, cette année, entre les commandes sur le site (13000 €) et à la caisse (8500 €) on arrive à peu près au même chiffre. Il n’empêche qu’au final 2020, le bilan devrait faire apparaître un chiffre d’affaire plus important que les autres années. Car si au cours du premier confinement, l’activité a été restreinte (perte de 25 000 euros), on a rattrapé le déficit après un mois de déconfinement ! Le mois de juin a été stratosphérique, avec des ventes augmentées de 250 % ! Ce qui est délirant. Juillet excellent (+ 20 à 30 %), et août plus calme car il a fait très chaud, mais les ventes ont été supérieures de 2000 € par rapport à août 2019. Quant à septembre et octobre, on a beaucoup plus vendu que précédemment à la même période. C’est un comble : l’année sera extraordinaire !

Quelle a été l’aide de l’État ?

L’aide de l’État a permis de tenir le coup pendant le premier confinement : Marielle, salariée, a pu bénéficier du chômage partiel, et moi j’ai dégagé un salaire, grâce à l’indemnité mensuelle de 1500 € versée par l’État (mars et avril) pour les entreprises qui avaient sur la période une baisse de chiffre d’affaire de 50 % et plus, ce qui était le cas. Par ailleurs, le Centre National du Livre (CNL), qui relève du ministère de la Culture, a proposé aux libraires de monter un dossier pour les aider à prendre en charge leurs frais fixes (loyers et électricité sur deux mois) soit 5500 euros.

Ce qui est paradoxal, c’est qu’en février (et même dès mi-janvier), on entendait partout qu’il y avait des malades, la peur du Covid était telle que personne ne venait au magasin. La situation était catastrophique, je n’avais plus de trésorerie, j’ai passé deux nuits sans dormir. Je ne savais plus comment m’en sortir. L’arrivée du premier confinement a été un libération, un soulagement, car les comptes étaient de fait arrêtés, les factures suspendues. Le samedi soir [14 mars], quand Edouard Philippe a annoncé la fermeture dès minuit de tous les « lieux recevant du public non indispensables à la vie du pays », j’ai fait la fête avec mes proches. Je ne supportais plus cet état de stress hallucinant. Le premier confinement m’a sauvé la peau. Des libraires voulaient rester ouverts en proclamant que la culture est une première nécessité, je n’y étais pas favorable… car il n’y avait personne dans les rues, et donc il n’y aurait eu personne dans les librairies !

Avec le déconfinement, à la mi-mai, on a vu des clients qu’on ne voyait pas auparavant et ce pour plusieurs raisons : les livres c’est la seule production culturelle de masse qui fonctionnait encore (cinéma, concert, festivals, tout était fermé), il n’y avait rien, à part les livres, pour proposer un surplus d’imaginaire. Ensuite, les gens avaient un peu d’argent, ils voulaient se faire plaisir, il y avait des cadeaux d’anniversaire à faire. Enfin, on est bien inscrit dans le territoire, depuis onze ans de présence, on fait partie du paysage, tout le monde nous connaît : d’ordinaire, ceux qui ont des moyens préfèrent faire leurs courses à Toulouse, à Bordeaux, à Bayonne ou à Paris, y compris pour l’achat des livres, mais dans le contexte de l’épidémie, cela faisait plus peur d’aller dans ces grandes villes plutôt que de rester dans une petite ville, comme Auch. De façon générale, on assiste à une volonté du grand public de revenir vers les magasins de proximité, par choix, pas uniquement par contrainte. C'est extrêmement réjouissant pour nous, et valorisant. Tout cela a fait que les gens sont venus beaucoup plus nombreux.

Comment vois-tu l’avenir après ces événements ?

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D’ordinaire, en novembre, la trésorerie est à zéro : on attend Noël pour tenir jusqu’en juin de l’année suivante. C’est dingue, je ne sais si je devrais le dire, mais c’est la première année depuis onze ans où, en novembre, j’ai de l’argent d’avance ! Un surplus de trésorerie qui n’est pas lié aux aides de l’État mais au surcroît d’activité. Le bénéfice d’une petite librairie se situe en général entre 0,5 et 1,5 % du chiffre d’affaire. Je fais habituellement entre 1500 et 2500 euros de bénéfice sur l’année, donc sans être imposé (l’imposition n’est effective que pour un bénéfice supérieur à 37 000 euros). [Sourire] : Je vais peut-être même devoir cette année m’acquitter d’un impôt sur la librairie ! Ce n’est pas certain, mais dans tous les cas, ce résultat me tranquillise un peu et me permet de voir avec plus de sérénité les mois à venir et peut-être une nouvelle étape pour la librairie pour 2021.

A la réflexion, je considère que ces événements ont solidifié mes liens avec le territoire. Je les ai vécus intensément : on avait conscience de l’importance des liens que Marielle et moi avions tissés avec l’environnement, et dans la communication en direction du grand public, il était de bon aloi de l'exalter, et là, tout d'un coup, ça ne collait plus, il fallait tout fermer, rester chez soi et attendre que ça passe. C’était comme si on ne respectait pas cet engagement, une énorme démission. Longtemps, Auch a été la seule préfecture de France à n’avoir pas de librairie indépendante. Aujourd’hui, la librairie a une clientèle fidèle et on peut espérer que ce qui s’est passé pendant cette période difficile va perdurer, que les habitants d’ici continueront à consulter, à commander et à acheter dans « leur » librairie.

Lors d'une pièce de théâtre jouée dans la rue, devant la librairie [Ph. YF] Lors d'une pièce de théâtre jouée dans la rue, devant la librairie [Ph. YF]
Notre site internet a été sollicité par des acheteurs éloignés, en Allemagne, mais aussi au Japon ou aux États-Unis ! Sans que l’on en connaisse la raison : peut-être parce que le site est facilement accessible, ou parce que Les Petits Papiers est un nom qui plait. Cette activité, déjà existante, mais qui s’est développée, pourrait continuer : certes, le lien avec la clientèle est alors absent, ce qui est le plus motivant dans ce métier, mais c’est un plus pour l’équilibre financier.  

Comment perçois-tu le discours tenu sur la concurrence des grands groupes de vente en ligne ?

Le discours larmoyant est insupportable. [Colère] : Amazon n’a pas à être l’alpha et l’oméga de la communication des libraires. J’en ai assez ! Beaucoup de libraires sont dans la même situation que nous, dans une situation positive, où ils font plus de chiffre d’affaire que la normale. Vraiment, la librairie française, depuis le déconfinement, va bien. Plutôt que de communiquer là-dessus, sur le fait que les gens reviennent dans nos librairies, sur le surcroît de clients, sur le positif de la situation, on ne parle que d’Amazon, finalement on lui fait une pub gratuite pour les fêtes de Noël. On s’en fout d’Amazon ! C’est génial pour eux, on parle tellement d’eux, que les gens quand ils pensent livres, ils pensent plus Amazon que librairies indépendantes : grâce à nous ! Arrêtons ces conneries, de toutes façons ils sont là, il faut faire avec. Et on peut vivre malgré Amazon.

D’ailleurs, selon des sources sûres (des professionnels du livre), Amazon vend moins de livres depuis le mois de mai. Et les mêmes sources indiquent que dans les grandes villes, comme Toulouse ou Bordeaux, les grosses librairies sont à la peine alors que les petites librairies vont plutôt bien. C’est important que cela se sache.

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Une librairie indépendante comme Les Petits Papiers est une nécessité dans un chef-lieu de département comme l’est Auch (22 000 habitants). Je dirais qu’elle a presque un rôle de service public, comme le cinéma (Ciné 32) ou le théâtre (Circa), et quelques autres organisations et associations culturelles. Pascal Pradon évoque une nouvelle étape pour 2021, en rapport avec ce qu’il dit dans l’interview mais aussi du fait du départ prochain de Marielle Dy (pour des raisons de parcours personnel, n’ayant rien à voir avec cette année folle). Ce billet est une occasion pour moi de rendre hommage non seulement à Pascal pour s’être lancé dans une telle aventure il y a onze ans, pour son immense connaissance des livres et les valeurs sociales qui l’animent, mais aussi à Marielle pour ses convictions humanistes, son accueil chaleureux, son écoute attentive, et sa façon tellement sensitive de parler des romans. D’autres, ailleurs, bénéficieront, j’en suis sûr, de son talent. Bon vent !

En novembre 2017, Éric Vuillard, qui vient tout juste de recevoir le prix Goncourt, répond aux questions de Pascal Pradon et Marielle Dy devant une salle bondée du théâtre à l'italienne de la ville d'Auch. Et Edwy Plenel, invité le 5 avril 2018, à la librairie devant 80 personnes (avant de rejoindre une salle du cinéma où les libraires organisent, en collaboration avec Ciné 32, un débat avec le directeur de Mediapart, devant plus de 200 personnes). [Photos YF] En novembre 2017, Éric Vuillard, qui vient tout juste de recevoir le prix Goncourt, répond aux questions de Pascal Pradon et Marielle Dy devant une salle bondée du théâtre à l'italienne de la ville d'Auch. Et Edwy Plenel, invité le 5 avril 2018, à la librairie devant 80 personnes (avant de rejoindre une salle du cinéma où les libraires organisent, en collaboration avec Ciné 32, un débat avec le directeur de Mediapart, devant plus de 200 personnes). [Photos YF]

Billet n° 588

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