Un débat citoyen censuré

Un débat d’initiative citoyenne, rassemblant 700 personnes en province, a été ignoré par la synthèse du Grand Débat. Parce qu’il n’avait pas respecté les quatre thèmes imposés, et surtout parce que des intervenants avaient mis nommément en cause certains élus.

Débat d'initiative citoyenne à Auch le 8 février 2019 [Photo YF] Débat d'initiative citoyenne à Auch le 8 février 2019 [Photo YF]
Tandis que les autorités publiques n’avaient rien prévu dans le Gers, elles se sont réjouies finalement que les bénévoles du mouvement « le Cercle des citoyens » prennent l’initiative d’organiser un grand débat public. C’est ainsi que le 8 février, 700 personnes étaient réunies dans un gymnase à Auch sous la houlette de René Castagnon, ancien maire d’une petite commune, et animateur de ce Cercle des citoyens, habitué à se lancer dans ce genre de débat. Des règles étaient posées : toute prise de parole ne devait pas dépasser trois minutes. C’est ainsi que durant plus de trois heures, 70 intervenants ont fait part de leurs attentes et revendications.

J’ai rendu compte, dans un billet, des points de vue qui, compte tenu du format bien cadré, s’égrenaient plus comme une liste de doléances que comme un réel débat (puisqu’il n’y avait pas d’échanges entre les orateurs). Cependant, ce type de rencontres avait un caractère exceptionnel, compte tenu du nombre des participants et du nombre, élevé, d’intervenants. De son côté, le Cercle des citoyens a mis en ligne l’enregistrement audio de toute la soirée, une vidéo en 3 parties filmée par ParlemTv et un compte-rendu exhaustif de 12 pages. Voir tous les liens à la fin de ce billet.

 De ce fait je ne reviens pas dans le détail sur ce qui s’est dit. Je rappelle seulement quelques points :

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Les Gilets jaunes étaient bien présents, même si peu arboraient le gilet en question. Tous les parlementaires étaient présents (Gisèle Biémouret, députée PS, Jean-René Cazeneuve, député LREM, Frank Montaugé, sénateur PS et Raymond Vall, sénateur MRG, proche de LREM), le président du Conseil Départemental (Philippe Martin, PS, ancien ministre), quelques maires (dont celui d'Auch, Christian Laprébende, PS) et quelques élus. De façon générale, les élus en ont pris pour leur grade, accusés d'être trop payés, "tapant dans la caisse", de ne pas être suffisamment présents lors des séances du parlement, de ne pas mettre en œuvre ce qu'ils avaient promis, "politiciens qui ne respectent pas la Constitution" et qui sont parfois élus alors qu'ils n'ont pas un casier judiciaire vierge.

Un membre de l'assistance ne craignait pas d'interpeller les élus en leur demandant d'annoncer le montant total de leurs rémunérations, en vain (excepté le président du Conseil Départemental qui a levé la main quand le chiffre de 5000 € a été cité). Et pour l'un d'entre eux, LREM, ancien directeur chez Bouygues, assis au premier rang, nommément désigné par Johann Paris, NPA, fortement applaudi, ses émoluments passés exorbitants ont été révélés, ainsi que ses actions chez Apple, expliquant sans doute son vote contre un texte à l'Assemblée qui visait les GAFAM ainsi que son soutien à la suppression de l'ISF. Un rappel à l'ordre du maître de cérémonie précisait que les attaques personnelles n'étaient pas de mise ici.

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Les prises de parole furent essentiellement économiques, politiques et sociales : très peu sur des questions de société (seule une, ovationnée, a réclamé le droit à l'euthanasie). La question des migrants a été très peu évoquée : excepté une personne listant tous les audits qu'il faudrait organiser, dont un "audit sur les migrations", ainsi que deux autres faisant allusion au prétendu "Pacte de Marrakech", tant vilipendé par l'extrême-droite. Par contre, une militante d'un collectif d'aide aux migrants, Karine Dessez, a décrit les actions menées et a été très applaudie.

Sinon les critiques portaient sur le libéralisme, qui prône pour quelques-uns des profits au détriment des services publics. L’injustice fiscale, la fraude et l’évasion fiscales étaient taxées de « crime contre l’humanité ». La suppression des emplois aidés était condamnée. En vrac, étaient aussi évoqués : le surendettement, les handicapés sous le seuil de pauvreté, les personnes âgées dépendantes (qui devraient avoir droit au "respect, bonheur et humanité"), les Ehpad propriétés des fonds de pension américains, et les aides à domicile mal payées, l'héritage ("il faut accroître les taxes sur successions, car on fabrique une société de rentiers"), la situation des étudiants. Le revenu de base est présenté comme "pertinent pour éradiquer la grande pauvreté" (mais refusé par la majorité LREM) et le revenu universel "pour travailler les potentialités et non les carences, prendre en compte les engagements citoyens", ne pas valoriser que le travail mais aussi, tout simplement, l'activité. Un gilet jaune s'insurge : "on ne demande pas l'aumône, mais un travail pour tous". Une agricultrice, bio depuis la première heure, se prononçait pour une agriculture de proximité.

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Je résumais ainsi : « Au final, au terme de cet inventaire à la Prévert sur les propos tenus dans cette assemblée qui comptait  peu de jeunes, on peut noter que rien n'a été dit sur la limitation de vitesse, sur les taxes sur carburant, et assez peu sur la presse. Peu d'interventions sur les minima sociaux, aucun discours anti-assistés et aucun propos xénophobe, homophobe, raciste. Mais beaucoup de prises de position sur les questions sociales et politiques (mise en cause des élus et gouvernance). »

Le référent départemental de LREM assurait que les éléments de ce débat seraient remontés en haut lieu. Malgré cet engagement, le contenu du débat citoyen a été totalement ignoré par les instances nationales. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, René Castagnon me confie que cela « confirme que nous nous inscrivions bien dans une démarche citoyenne libre et indépendante ». 

Le Premier ministre, lundi, a préféré annoncer, sur la foi d’une participation générale relativement faible (508 333 contributeurs sur la plateforme c’est… 1 % du corps électoral), et en manipulant quelque peu les résultats, que finalement les Français souhaitaient, comme Emmanuel Macron, moins d’impôts : alors même que la demande de rétablissement de l’ISF est une des plus importantes (17 % selon le rapport final du Grand débat national lui-même) et qu’il y a une forte demande de justice fiscale et de lutte contre l’évasion fiscale. Alors que le boulet est passé bien près, que les gens du pouvoir ont craint un moment que le mouvement insurrectionnel aurait le dessus, finalement il y a tout lieu de penser que le Chef de l’État lâchera sans doute un peu du lest sur la décentralisation (attribuant peut-être un peu plus de pouvoir aux Communes, puisque les maires ont été plutôt plébiscités) et une mesure à la marge sur le référendum participatif (déjà existant, jamais utilisé, mais qui serait plus facilement accessible), mais n’accordera quasiment rien sur le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes basses. Est-ce que la colère populaire se satisfera de cette façon dont le pouvoir contourne cette consultation ? Pas sûr. 

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Débat citoyen d’Auch censuré :

. enregistrement audio : http://parlemtv.fr/audio/son_cercle_1.mp3

. Vidéos (ParlemTv) :

 . Fiches thématiques : ici.

. Compte-rendu du débat (12 pages) : ici.

. Mon article du 11 février : Revendications sociales au Cercle des citoyens.

Grand Débat National :

. Surprise : le « grand débat » valide les choix de Macron, par Romaric Godin et Ellen Salvi, très bonne synthèse sur la façon dont Édouard Philippe « a retenu ce qui l’arrangeait ».

. Les synthèses du Grand Débat : ici.

. Grand débat : une contribution sur deux a été zappée, article sur le site « Les Jours ».

Texte affiché lors du débat citoyen. Texte affiché lors du débat citoyen.

 

[Photos YF]

 

Billet n° 459

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