Revendications sociales au Cercle des citoyens

Tandis qu'une certaine intelligentsia tente de justifier son incapacité à comprendre une révolte populaire en reprochant aux Gilets jaunes de ne pas condamner de graves dérapages, la contestation poursuit son chemin en affichant des revendications souvent très opposées aux élus mais aussi très sociales et solidaires. Exemple à Auch où un débat citoyen a rassemblé près de 700 personnes.

 

Débat organisé par le Cercle des citoyens à Auch le 8 février [Ph. YF] Débat organisé par le Cercle des citoyens à Auch le 8 février [Ph. YF]
A l'initiative du Cercle des citoyens, un débat s'est tenu à Auch vendredi 8 février. Un millier de participants était attendu, ils n'étaient "que" 6 ou 700, mais une mobilisation d'une telle ampleur est rare au chef-lieu du Gers. L'organisateur, René Castagnon, ancien maire d'une petite commune, a d'emblée défini des règles strictes pour le bon déroulement de la soirée : ainsi la durée d'une prise de parole ne peut dépasser 3 minutes, sous peine de voir se dresser des panneaux rouges (méthode stricte, qui conduit à devoir s'interrompre en cours d'exposé mais qui a permis à 67 personnes de s'exprimer, 10 %, soit un taux élevé).

 Les Gilets Jaunes étaient bien présents mais peu arboraient le gilet en question. Aucun thème n'était tabou. Le maître de cérémonie se félicitait au terme de la soirée de la relative bonne tenue des interventions, même s'il s'est agi plus de monologues que d'échanges et si des critiques ont fusé sur le lien qui avait été fait avec le Grand débat initié par Emmanuel Macron, "faisant sa campagne européenne" et le "pitre devant des maires qu'il a auparavant foulés au pied", alors que cette soirée n'en relevait pas. A noter tout de même que les autorités avaient donné leur feu vert, les frais étant cependant assumés par le Cercle des citoyens, association qui a mené des débats, surtout sur l'environnement, depuis plus de 30 ans (1).

Carton rouge si la prise de parole dépasse 3 mn [Ph. YF] Carton rouge si la prise de parole dépasse 3 mn [Ph. YF]
Tous les parlementaires étaient présents (Gisèle Biémouret, députée PS, Jean-René Cazeneuve, député LREM, Frank Montaugé, sénateur PS et Raymond Vall, sénateur MRG, proche de LREM), le président du Conseil Départemental (Philippe Martin, PS, ancien ministre), quelques maires (dont celui d'Auch, Christian Laprébende, PS) et quelques élus. De façon générale, les élus en ont pris pour leur grade, accusés d'être trop payés, "tapant dans la caisse", de ne pas être suffisamment présents lors des séances du parlement, de ne pas mettre en œuvre ce qu'ils avaient promis, "politiciens qui ne respectent pas la Constitution" et qui sont parfois élus alors qu'ils n'ont pas un casier judiciaire vierge.

 Un membre de l'assistance ne craignait pas d'interpeller les élus en leur demandant d'annoncer le montant total de leurs rémunérations, en vain (excepté le président du Conseil Départemental qui a levé la main quand le chiffre de 5000 € a été cité). Et pour l'un d'entre eux, LREM, ancien directeur chez Bouygue, assis au premier rang, nommément désigné par Johann Paris, NPA, fortement applaudi, ses émoluments passés exorbitants ont été révélés,  ainsi que ses actions chez Apple, expliquant sans doute son vote contre un texte à l'Assemblée qui visait les GAFAM ainsi que son soutien à la suppression de l'ISF. Un rappel à l'ordre précisait que les attaques personnelles n'étaient pas de mise ici.

[Photos YF] [Photos YF]

 En fin de soirée, des historiens se sont insurgés contre l'antiparlementarisme, de triste mémoire. Un intervenant s'est étonné qu'on s'en prenne aux indemnités des élus, alors qu'un joueur de foot peut gagner 1,7 million d'euros… par mois. Un seul élu (municipal d'opposition à Auch,  Pierre Tabarin, LR) a pris la parole : il a dit son inquiétude devant les discours anti-élus, contesté la réduction du nombre des parlementaires, vanté l'Europe, prôné une réduction des dépenses publiques, avec réduction des taux d'imposition liée à l'élargissement de l'assiette, contesté l'intérêt du référendum. Bien qu'en totale divergence avec ce qui se disait par ailleurs, il n'a pas été hué et a recueilli quelques maigres applaudissements.

 Les prises de parole furent essentiellement économiques, politiques et sociales : très peu sur des questions de société (seule une, ovationnée, a réclamé le droit à l'euthanasie). La question des migrants a été très peu évoquée : excepté une personne listant tous les audits qu'il faudrait organiser, dont un "audit sur les migrations", ainsi que deux autres faisant allusion au prétendu "Pacte de Marrakech", tant vilipendé par l'extrême-droite. Par contre, une militante d'un collectif d'aide aux migrants, Karine Dessez, a décrit les actions menées et a été très applaudie. Plusieurs intervenants se sont insurgés contre les vaccins obligatoires et un médecin a pris la défense de l'homéopathie, s'est plaint de la progression des maladies auto-immunes et des allergies, a dénoncé les ondes néfastes aux électro-sensibles et dit pire que pendre de la 5G qui se profile à l'horizon. La légalisation du cannabis a été réclamée ainsi que la suppression du service national universel… pour économiser un milliard.

 Les critiques ont été nombreuses à l'encontre du "libéralisme", dont les thèses ont eu le vent en poupe à partir des années 80 et qui prônent que "toutes les activités humaines doivent générer des profits". "Le pouvoir est exercé par une caste au profit d'une place". C'est ce qui conduit à la remise en cause de nos services publics. Les traités Tafta et autres Ceta sont contestés. Au crible des critiques : l'injustice fiscale, la fraude et l'évasion fiscales ("crime contre l'humanité" que "le pouvoir met moins de zèle à combattre qu'à agir contre les chômeurs" ), le verrou de Bercy, la Flat tax, l'Exit tax, les profits du CAC 40 ("cortège de voleurs"), la dette ("40 milliards remboursés chaque année aux amis du Président"), le CICE, les lobbys, les hauts fonctionnaires trop bien payés. "La fin de l'ISF n'est que la cerise sur les cadeaux". Alors qu'il faudrait taxer les transactions financières et les citoyens français vivant hors de France (comme le font les USA).

 

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Les questions sociales abordent les retraites, l'absence d'emploi ("si les 600.000 emplois proposés par Pôle emploi étaient pourvus il resterait 2,5 millions de chômeurs"), la suppression coupable des emplois aidés, les problèmes de mobilité (pour la réouverture de la ligne SNCF Agen-Auch), le surendettement, les handicapés sous le seuil de pauvreté, les personnes âgées dépendantes (qui devraient avoir droit au "respect, bonheur et humanité"), les Ehpad propriétés des fonds de pension américains, et les aides à domicile mal payées, l'héritage ("il faut accroître les taxes sur successions, car on fabrique une société de rentiers"), la situation des étudiants. Le revenu de base est présenté comme "pertinent pour éradiquer la grande pauvreté" (mais refusé par la majorité LREM) et le revenu universel "pour travailler les potentialités et non les carences, prendre en compte les engagements citoyens", ne pas valoriser que le travail mais aussi, tout simplement, l'activité. Un gilet jaune s'insurge : "on ne demande pas l'aumône, mais un travail pour tous".

Un agriculteur défend de justes prix agricoles et une militante de la première heure en bio, Sylvie Colas, se prononce pour une agriculture de proximité. La crise climatique n'est pas oubliée, ni la disparition des espèces, ni les maladies des abeilles.

 Pour ce qui est de la gouvernance, après citation de Montesquieu selon lequel "tout homme qui a du pouvoir est tenté d'en abuser", le RIC est cité (mais pas plus que ça), le vote blanc, le tirage au sort, la proportionnelle intégrale, la réforme de la Constitution, revenir au septennat (mais non renouvelable) et cette proposition originale, sinon naïve : à un président ultra-libéral, il faudrait un premier ministre ultra-social !

 Critique sévère est faite à l'encontre d'Emmanuel Macron, mal élu (18 % au 1er tour, "illégitime"), qui n'a pas respecté les corps intermédiaires, dont les syndicats, et qui "enfume le peuple avec ses grands débats". L'une parle non pas de "monarchie" mais carrément de "dictature". "Qui sème la misère récolte la colère. Avec tout ce que vous avez semé, La République En Marche, vous allez récolter". "Nous sommes au seuil d'une révolution citoyenne qui va abolir les privilèges".

 Les Gilets Jaunes sont plusieurs fois remerciés pour ce qu'ils ont fait, pour leur courage, s'être coltinés le froid et la pluie sur les ronds-points (dont, ironie, le coût, 3 à 500.000 €, a été dénoncé par ailleurs). Un local est réclamé aux autorités (pour le moment sans résultat). Un rappel des morts, des blessés (pour une interdiction des LBD, lanceurs de balles de défense), des poursuivis, des incarcérés (criminalisation de cette révolte). L'un s'est prononcé pour un mouvement au-delà des Gilets Jaunes, sans avoir le temps d'en dire plus.

Jean-Luc Galvan à la caméra pour Parlem Tv [Ph. YF] Jean-Luc Galvan à la caméra pour Parlem Tv [Ph. YF]
Étrangement, Philippe Séguin a été cité deux fois, sans que l'on sache si cela était un clin d'œil adressé à Madame la Préfète, Catherine Séguin. Le référent départemental de LREM assurait que les éléments du débat seraient remontés en haut lieu. A quoi, il lui a été répondu  que s'il faut faire remonter, il faudra aussi faire redescendre… les bonnes décisions.

 Au final, au terme de cet inventaire à la Prévert sur les propos tenus dans cette assemblée qui comptait  peu de jeunes, on peut noter que rien n'a été dit sur la limitation de vitesse, sur les taxes sur carburant, et assez peu sur la presse. Peu d'interventions sur les minima sociaux, aucun discours anti-assistés et aucun propos xénophobe, homophobe, raciste. Mais beaucoup de prises de position sur les questions sociales et politiques (mise en cause des élus et gouvernance).

 - toute la soirée (3 heures) a été filmée par Parlem Tv, les interventions ont été enregistrées et devraient faire l'objet d'un CR détaillé.

 Le Cercle des citoyens 32 :

René Castagnon a expliqué en début de soirée l'origine de ce mouvement. Devant le taux très élevé de l'abstention lors des scrutins en France, atteignant parfois 50 %, des citoyens ont créé ce Cercle et organisé de nombreux débats  sur : la collecte des déchets (dès 1986), la Constitution européenne,  la diversité des semences, le gaz de schistes, les élevages industriels, sur les religions après le massacre à Charlie-Hebdo, les compteurs Linky (450 personnes à Auch). En 1996, deux débats ont suffi pour faire annuler un projet d'incinérateur. Dès le 17 novembre, le Cercle des citoyens rencontrait les Gilets jaunes au Rond-point des Justes à Auch et proposait une semaine plus tard aux élus un débat public avant même que l'on parle de Grand débat national.

. contact : https://cercledescitoyens32.jimdofree.com/

 

le-fond-de-lair-est-jaune
Le fond de l'air est jaune, comprendre une révolte inédite, aux éditions du Seuil (janvier 2019, 14,50 €). Textes, réunis par Joseph Confavreux, de la rédaction de Mediapart, de divers auteurs dont Sophie Wahnich, Ludivine Bantigny (auteur d'un ouvrage magistral sur Mai-68), Michelle Zancarini-Fournel (auteur d'un livre passionnant sur Les luttes et les rêves, une histoire populaire de la France), Thomas Piketty, Pierre Rosanvallon, Etienne Balibar, Louis Chauvel, Michaël Foessel, Alexis Spire. Il s'agit d'analyses à chaud, comme jamais sans doute on ne l'a fait pour un événement social, qui s'inscrit dans la crise de l'État dit libéral et est le signe certainement d'une expression nouvelle de la question sociale. Quelques textes des Gilets jaunes eux-mêmes (comme le cahier des propositions prioritaires de Toulouse et l'appel de Commercy du 2 décembre), et le compte-rendu d'une assemblée générale de Gilets jaunes qui s'est tenue à Auch le 4 décembre, que j'avais publié sur ce blog le 7 février : Une assemblée de Gilets jaunes.

 J'ai également présenté une soirée sur le Référendum d'Initiative Citoyenne : Soirée RIC.

Lors d'une assemblée à Auch : ici sur le RIC [Ph. YF] Lors d'une assemblée à Auch : ici sur le RIC [Ph. YF]
Dans la période, je me suis contenté de chroniquer : assemblées publiques et manifestations tout aussi publiques (que ce soit à Auch, à Besançon, ou à Saint-Etienne), en essayant d'être le plus objectif possible. Je voudrais rendre ici hommage à ceux qui ne sont pas restés dans leur tour d'ivoire mais se sont coltinés la réalité sociale de terrain, présents actifs parmi les Gilets jaunes, évitant autant qu'ils le pouvaient les manœuvres bien réelles de l'extrême-droite pour contrôler ce mouvement populaire. Ils sont une réponse à ceux qui se gargarisent des déviances (xénophobes, homophobes, antisémites) pour cacher leur incapacité à comprendre ce mouvement, qui évidemment n'est pas uniforme, et ainsi justifier leur absence et leur silence. Malheureusement, des observateurs bien respectables sont tombés dans ce travers. D'autres, non, comme Mediapart qui a choisi de ne pas se tenir en marge de l'histoire politique et sociale qui se fait.

. "Gilets Jaunes" 22 décembre à Besançon, photo-reportage que j'ai publié sur le site de radio Bip, 96.9, "Média indépendant et impertinent"

. Vingtras, historien, blogueur sur Mediapart, avait écrit un court texte qui disait déjà beaucoup dès le 16 novembre, avant même l'Acte I dans un texte intitulé Le fond de l'air est jaune,  qualifiant ainsi ce qui commençait à se passer : "La résultante d'un courant collectif et profond  d'indignation de cette "France d'en bas" qui gueule son désarroi d'être traitée de manière cavalière par la nouvelle aristocratie de la "France d'en haut", la bourgeoisie diplômée."

Ce titre, qui a inspiré le livre publié au Seuil, a été repris par l'économiste Cédric Durand, dans un article de la revue Contretemps, le 11 décembre, dans lequel il évoquait "la bataille qui viendra après".

300 manifestants Gilets jaunes le 9 février à Auch [Photo YF] 300 manifestants Gilets jaunes le 9 février à Auch [Photo YF]

Billet n° 447

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

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