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Billet de blog 11 nov. 2020

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Un village pour la paix

Le village de Lasséran, dans le département du Gers, sous l’impulsion de son maire, milite pour la paix depuis de nombreuses années. Le 11-novembre est toujours l’occasion de condamner la guerre et de mobiliser les habitants et ceux des alentours pour tenir des propos non pas sur les glorieux maréchaux mais sur la souffrance des soldats et de leurs proches.

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"L'affirmation de la paix est le plus grand des combats", sur le monument aux morts [Ph. YF]

Cette année, malheureusement, confinement oblige, la cérémonie prévue ne pourra avoir lieu. Occasion de rendre compte de ce qui se fait dans cette bourgade en matière de laïcité, de valeurs républicaines, de mobilisation citoyenne des habitants et des enfants, tout au long de l’année.

Le maire, Michel Soriano, élu en 2008, s’est posé la question dès le 11 novembre de cette année-là : que fallait-il faire pour les cérémonies commémorant 14-18 ? Il se refusait de lire la liste des morts, avec cette scansion, après chaque nom, « mort pour la France ».

Dès l’année suivante, son discours débute par ces mots : « La guerre, maudite soit la guerre ».

Le 11 novembre 2018 [Ph. YF]

Quelques élus n’apprécient guère. Aux municipales de 2014, Michel Soriano est réélu avec des conseillers municipaux qui approuvent sa démarche. Il contacte le maire d’un autre village du Gers, Lanne-Soubiran, qui adhère à l’Association des Communes pour la Paix, pour que sa commune en soit membre également. Il accroche un drapeau pour la paix sur le monument aux morts.

 Journée de la Paix

Ayant entendu parler de ce village et de son maire, j’assiste le 11 novembre 2018 à la Journée de la Paix.

[Photo YF]

Ce jour-là, un dimanche, sous un ciel automnal fort agréable, avec pour horizon les Pyrénées ensoleillées et enneigées, 200 personnes se sont déplacées (le village compte 400 habitants). Les enfants des écoles ont révélé une inscription sur un bel olivier fraîchement planté sur la place de la Paix (« Lorsque que le pouvoir de l’amour dépassera l’amour du pouvoir, alors le monde connaîtra la Paix», Jimi Hendrix).

Léon Bourgeois

Ils ont découvert des panneaux pour chacun des dix prix Nobel de la Paix français, dont Léon Bourgeois, si peu connu dans notre pays, alors qu’il fut président du Conseil (premier ministre de la IIIème République), l’instigateur du solidarisme (avec toutes les lois sociales qui s’en inspirèrent à la fin du 19ème siècle) et l’un des fondateurs de la SDN, Société des Nations, ancêtre de l’ONU.

[Ph. YF]

Sur une grande fresque, des mains colorées ont été apposées, y compris celle du Président du Conseil Départemental, Philippe Martin, ancien ministre. Puis, ils ont chanté Imagine de John Lennon, dont le texte a été imprimé sur les vitres de la salle des fêtes. L’année précédente, ils avaient entonné la Chanson de Craonne (pourtant interdite par les autorités de l’Éducation Nationale dans beaucoup d’écoles). Le maire a donné la parole, devant le monument aux morts, à des invités, dont une universitaire algérienne enseignante à Toulouse, un Allemand gersois [ou Gersois allemand] et un jeune Camerounais. Après le pot d’amitié et le repas, un film est projeté : Les Guerrières de la Paix d’Hannah Assouline sur le Woman Wage Peace, en Palestine, rencontres de femmes palestiniennes et israéliennes, musulmanes et juives, célèbres pour leur Marche blanche dans le désert. Chacun est reparti avec l’espoir que ces appels soient entendus, persuadés que c’est ainsi que l’on rend réellement hommage aux victimes de 14-18.

"Imagine" [Ph.YF]

Le village a inauguré l’an dernier un Jardin de la Paix, créé par un paysagiste sensible à l’espace aménageable autour d’un vieux lavoir (action financée avec l’aide du budget participatif du Conseil Départemental).

[Ph. YF]

Un sentier de randonnée, ou parcours citoyen, de 13 km est ponctué, à chaque kilomètre, de messages sur la tolérance et la laïcité. Dans un pré, sont plantés des piquets : sur chacun le prénom d’un enfant né au village. Tout près, la Maison de la Laïcité, sorte de foyer avec bibliothèque et lieu de rencontre pour les jeunes.

Cette année, je voulais profiter du 11-novembre pour rendre compte ici de l’engagement de ce village, de son maire et de ses habitants. Sauf que suite au confinement, tout ce qui avait été préparé tombe à l’eau. Des enfants devaient lire des extraits d’un discours du Pape François à Hiroshima, d’un texte de Jean Jaurès, un autre de Victor Hugo et un dernier du Mouvement de la Paix à l’ONU, le tout suivi de la Marseillaise de Graeme Allwright. Un enfant, jouant le rôle du maire, terminait son discours ainsi, à l’adresse des soldats dont les noms sont inscrits sur le monument aux morts : « Sylvain, Bernard, Jean, Albert, Édouard, Jean, André, Victor, nous allons travailler pour que vous soyez les derniers inscrits sur un monument aux morts ».

[Ph. YF]

D’autres occasions se présenteront pour compenser cette annulation et ces textes pourront être lus à une autre date que le 11 novembre. Ainsi, le 21 septembre avait déjà lieu dans ce village l’inauguration d’une place de la Paix avec des dessins des visages de Jaurès, Gandhi, Martin Luther King, Mandela, Lennon ou Averroès. Et le 6 novembre, c’est dans la cour de l'école, que les écoliers ont observé une minute de silence en hommage à Samuel Paty. Pour le 9 décembre, Journée de la Laïcité, les élèves apprennent la chanson Des larmes sur la joue de Marianne (interprétée par la chorale Les Enfantastiques, musique et paroles de Jean Nô).

Michel Soriano [Ph. YF]

En ces terres du Sud-Ouest, Michel Soriano est fils de réfugiés politiques espagnols : son père n’avait que 16 ans mais il avait été enrôlé par la République dans la classe Los ninos et était anarchiste (fidèle aux choix politiques de son propre père). Du côté de sa mère, ils étaient paysans dans les Pyrénées, près de Bielsa, dans le Haut-Aragon (un des fils avait été tué durant la guerre faite par Franco au peuple espagnol). Durant son enfance, il a entendu parler de la guerre civile : « Une horreur ! ». Il se souvient du racisme qui émanait des adultes (ce qui n’était pas le cas des copains, tous français, dont certains fils d’Italiens, d’Espagnols ou de Portugais). Ses parents étaient très tolérants, minimisaient les propos racistes, essayaient toujours d’expliquer, de trouver des excuses. Son père avait été enfermé dans un camp de réfugiés espagnols, sous tente et dans le froid, en Ariège : ce sont des tirailleurs sénégalais qui gardaient le camp et bastonnaient régulièrement les détenus (voir le récent film d’Aurel, Josep) mais cela n’avait pas alimenté la moindre once de racisme en lui. Il a rejoint ensuite les baraques du camp de Septfonds, dans le Tarn-et-Garonne. Puis, pendant la guerre, il a refusé le STO et est entré en Résistance. Il a dû se rendre aux autorités car la gendarmerie faisait du chantage sur son frère plus jeune. Envoyé à Bordeaux, il a été miraculeusement relâché par un gradé allemand, du fait d'une malformation cardiaque. Anarchiste, il ne s’est jamais engagé politiquement et son fils l’a imité : Michel dit, non sans un certain humour, « j’ai hérité de ce non-engagement » !

[Ph. YF]

Enfant, Michel se rendait aux monuments aux morts et ne comprenait pas cette formule : Morts pour la France. Ce qu’il avait compris c’est que c’était plutôt : envoyés au casse-pipe, avec des généraux à l’arrière et des hommes qui mouraient par milliers chaque jour et avaient la peur au ventre (tel qu’il a pu le lire dans des lettres de soldats). D’où sa réaction quand il est devenu maire lors de la célébration de l’Armistice de 1918.

[Photos et montage YF]

Il fait venir un Allemand, avec en tête le fait (peu connu) que, dans les Brigades internationales en Espagne, les Allemands volontaires étaient nombreux, les Italiens aussi : des antifascistes, qui bien souvent s’étaient réfugiés en France pour fuir Hitler ou Mussolini (ils seront internés par la IIIème République puis par le gouvernement de Vichy dans des camps comme celui des Milles, nombreux seront livrés aux Nazis). Au fil du temps, il invite une Vietnamienne, un Camerounais, un Nigérien, un jeune Malgache… Une soirée de l’Unicef a été organisée à Lasséran en juin 2017 (Alerte famine). Dans cet esprit, une pièce de théâtre a été jouée à Auch, Laïcité mon amour, écrite par Laetitia Brécy et Pierre Léoutre et interprétée par la Compagnie théâtrale À pied d’œuvre. Michel Soriano est invité par des associations pour parler de ce qui se fait dans son village, pour parler de laïcité, il organise des réunions sur ce thème, sollicite des organisations, partis politiques, syndicats, qui apprécient son état d’esprit et lui répondent favorablement. Une telle rencontre avec un conférencier est prévue en décembre, sous réserve de fin du confinement.

[Ph. YF]

Dans le hall de l’école, Schéryne, me voyant en admiration devant les dessins de ses camarades, me demande si je souhaite des explications. Le symbole de la paix est présent sur plusieurs dessins : à l’origine lancé par les anti-nucléaires, il est devenu l’emblème de la paix, de la non-violence et du pacifisme. Elle me confie : « c’est peut-être un arbre : un olivier ». 

11 novembre 2019 [Ph. DR]

______

L’école publique accueille, dans deux classes (CE1/CE2 et CM1/CM2), 44 élèves, d’origines diverses. Les enseignantes, ainsi que les Atsem, sont particulièrement mobilisées avec leurs élèves sur les questions de fraternité (respect de l’autre, de l’enfant d’origine étrangère, issu d’une famille du voyage, ou en situation de handicap).

Récemment, après avoir vu l’exposition d’une artiste autiste, dont les tableaux ont été exposés à la Maison de la Laïcité, les enfants se sont lancés dans la réalisation de peinture s’inspirant des œuvres de l’artiste.

Après les massacres des journalistes de Charlie Hebdo et des clients juifs de l’Hyper Casher, en janvier 2015, quand il a été demandé aux enfants de 7 ou 8 ans ce que signifiait pour eux la « laïcité », ils ont presque tous levé aussitôt la main. L’un d’eux a dit tranquillement : « c’est la guerre par les mots plutôt que par les armes » ! Les adultes présents étaient si surpris et si émus, que le gamin, inquiet, a demandé s’il n’avait pas dit une bêtise.

 Une larme sur la joue de Marianne

«Quand de nos différences naissent la peur, la méfiance, Et coule une larme sur la joue de Marianne, Au beau pays de France, Quand par trop d’ignorance, C’est l’envie de vivre ensemble que l’on condamne »…

« Nous sommes tous égaux

Nous sommes les doigts d’une même main La main de l’Amour ! Nous sommes les grains d’un même épi L’épi du partage !

Nous sommes les poissons d’une même rivière La rivière de l’Égalité ! Nous sommes les brebis d’un même troupeau

Le Troupeau de la Fraternité ! Nous sommes les rayons d’un même soleil Le soleil de la Liberté ! » [Mathilde D., 9 ans]

[Photos André Pegeot]

Ce montage photo réalisé par André Pegeot a été remis en cadeau, par Michel Soriano, au Japon, en décembre 2019, au maire d’Hiroshima.

Sur ce panneau (dans la Maison de la Laïcité) :

« Moi, je pense que la planète doit être en paix, Tous ensemble, nous devons être libres de penser, de dire… Que nous soyons noirs, blancs, de n’importe quelle couleur… nous avons tous les mêmes droits. »

« Ce n’est pas juste que des personnes se sentent obligés de dire, de penser ou de croire comme les autres. On a vraiment de la chance d’être dans un pays en paix et d’être libres »

[Ph. YF]

Billet n° 581

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