Mystère et actualité de Jérôme Bosch

Le 500ème anniversaire de la mort de Jérôme Bosch a été l'occasion de plusieurs hommages rendus l'an dernier à ce grand peintre flamand. Après les expositions, ce fut le tour d'un film, d'une chorégraphie, de documentaires puis, actuellement, de projections dans les Carrières de Lumières des Baux-de-Provence. Quel est donc ce mystère ?

Le Jardin des délices (détail) Le Jardin des délices (détail)
Tout a commencé avec l'exposition internationale organisée l'an dernier à Bois-le-Duc aux Pays-Bas, ville où vécut Jérôme Bosch. J'en ai rendu compte dans deux billets de ce blog : avec de très nombreuses illustrations (tableaux, bien sûr, mais aussi photos réalisées à Bois-le-Duc), je développais l'idée que Jérôme Bosch n'est peut-être pas ce peintre décrit par les exégètes, voulant en faire un moralisateur qui montrerait au petit peuple ce qu'il ne faut pas faire s'il veut accéder au Paradis. Mais plutôt un merveilleux artiste, dessinateur et peintre, qui réalisait son art librement, de façon foisonnante, avec beaucoup d'audaces, avec un talent fou, tout en tenant compte autant que faire se peut, de l'air du temps. C'est bien certainement la raison pour laquelle aujourd'hui il nous intrigue, nous amuse, nous fascine. Je m'inscrivais ainsi en faux avec les grands spécialistes et approuvais (le peintre) Gérard Garouste déclarant : "c'est parfois la forme qui décide, inutile d'y voir des symboles : je mets l'arbre parce que c'est esthétique". "Cette multitude de détails m'enivrent". "C'est une poésie intemporelle, un merveilleux poète".

En novembre 2016, à Madrid, c'est le Prado, qui n'avait pas voulu prêter Le Jardin des délices aux Pays-Bas, qui organisait sa propre exposition internationale, mettant en valeur, comme il se doit, ce tableau emblématique du peintre, qui a fait couler tellement d'encre pour en percer tous les secrets.

Le Jardin des délices, triptyque Le Jardin des délices, triptyque

"Le Mystère Jérôme Bosch"

Et c'est ce que José Luis Lopez-Linarès a voulu faire avec son film Le Mystère Jérôme Bosch : faire causer des célébrités, œuvrant dans des domaines différents, afin qu'elles donnent leur point de vue sur ce seul tableau.

Notons tout d'abord que ce Jardin des délices, un vrai mystère, avant d'être ainsi estampillé, a porté plusieurs noms : La Variété du monde, puis Les Fraises (car il comprend beaucoup de fruits rouges). Il se dit que chez le comte de Nassau qui en fut propriétaire, le triptyque était caché par une tenture ou panneaux fermés, et qu'il n'était montré qu'à des privilégiés (un peu comme L'Origine du monde de Courbet, que Jacques Lacan, qui le possédait à une époque, dissimulait derrière un panneau en bois coulissant).

Le réalisateur nous fait part d'abord de ses propres réflexions : de quel cerveau est sortie une telle fantaisie dionysiaque ? Il s'attarde sur le fait que Bosch faisait partie d'une confrérie qui organisait des agapes au cours desquelles on mangeait des cygnes. C'est lui-même qui les préparait avec dextérité, sachant que pour servir on leur remettait la peau et les plumes. Plus sérieux, l'historien d'art Reindert Falkenburg insiste sur le fait qu'il était érudit. Tout est présent dans son œuvre : la Bible mais aussi la nature, les animaux, les hommes, les plantes. Nous décortiquons les scènes alors que pour Bosch ce qu'il représente est un tout. Les êtres humains interagissent avec les produits de la nature. 1500, c'est l'époque des jardins et de l'amour courtois, et en la matière Bosch en "fait des tonnes". La licorne est un symbole sexuel : si elle plonge sa corne dans l'eau, elle purifie l'eau (scène du Jardin). La légende dit que pour capturer une licorne il faut l'appâter avec une vierge, et la licorne vient alors se reposer sur son sein. Et le sexe est présent en bien d'autres scènes et autres symboles.

C'est alors que Lopez-Linarès interroge les experts : une Chinoise observe le tableau en portant un masque. Un neuroscientifique se demande s'il s'agissait de rêves qu'il transposait sur la toile au réveil et nous révèle que : "si on rêve d'oiseaux c'est qu'on a vu des oiseaux" ! Les experts hésitent entre humour et morale. La conservatrice de l'expo du Prado pense qu'il peignait à l'horizontale… "pour ne pas goutter". Et ajoute : "il dessine comme un peintre et peint comme un dessinateur".

Salman Rushdie Salman Rushdie
Puis Michel Onfray est convoqué pour nous donner son avis. On ne sait pas trop pourquoi : il est possible que s'il avait eu du temps, il aurait pu aller davantage en profondeur. Mais là, il se contente de nous dire : "Ici tout est possible". "C'est la vie". Il s'interroge : mais qui peut bien commander une telle œuvre ? Alors même qu'"elle est destinée à produire des effets". Sentencieux : "les oiseaux, le végétal, ça fonctionne en bonne intelligence". Pour conclure : "c'est la vérité du christianisme, non pas d'un curé, mais d'un artiste", suivi de cette étrange souhait : "s'il fallait détruire des œuvres, il faudrait en détruire beaucoup mais pas celle-là".

Salman Rushdie est également sollicité : il trouve le titre "cocasse". Pour lui, "ce tableau est unique dans l'histoire de l'art, par ce mélange de plaisir et de mort" et considère que "cet état de nature, c'est la folie". Il parle également de "symphonie".

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Puis pour varier les avis, le réalisateur montre le tableau à des peintres trisomiques. Puis il nous montre des images de hippies à Woodstock ou des défilés avec déguisements ! Et des tableaux de Dali et des stalles dans les églises représentants des petits monstres (pour ma part, j'avais montré, dans mes billets, les stalles stupéfiantes de la cathédrale d'Auch).

On l'aura compris : si ce film permet d'approcher le célèbre tableau, ce qui est déjà un mérite, les témoignages des célébrités ne sont pas probants, car sans doute trop courts. Ce qui fonctionne dans un documentaire politique (séquences très courtes pour appuyer une démonstration) n'est pas efficace sur un tel sujet. Je constate que nombreuses critiques publiées sur ce film parlent longuement du tableau sans évoquer le contenu des propos tenus par ces écrivains, philosophes et autres historiens d'art. Alors même que c'était le but du film que de solliciter ces sommités pour aider à comprendre le mystère.

LE MYSTÈRE JÉRÔME BOSCH Bande Annonce (Documentaire - 2016) © Bandes Annonces Cinéma

 

"Jérôme Bosch, touché par le diable"

Ce documentaire a été diffusé sur Arte en août 2016. Le speech dit à propos du peintre : " Avec ses représentations de figures grotesques et ses scènes énigmatiques, il semble plutôt fasciné par le mal, qui occupe un rôle considérable dans ses peintures. On peut supposer qu'il traite ainsi des questions morales primordiales de son temps." Les auteurs suivent des chercheurs spécialistes de Jérôme Bosch et décortiquent la genèse d'une dizaine de toiles (avec vues macro en haute définition) dans l'espoir de pénétrer l'univers mystérieux du peintre.

. scénario et réalisation : Pieter Van Huystee, États-Unis, 2016.

"Jérôme Bosch, le diable aux ailes d'ange"

La Nef des fous [Le Louvre] La Nef des fous [Le Louvre]
Ce documentaire de France 5, réalisé par Nathalie Plicot et Eve Ramboz, diffusé en janvier dernier, convoque le même historien d'art, Reindert Falkenburg, qui voit dans Le Jardin une saga, "les 7 saisons d'une série [télévisée] dans une même peinture" ! Un autre spécialiste, Joseph Léo Koerner (de Harvard) tente d'établir un lien entre La Nef des fous (visible au Louvre) et Éloge de la folie, d'Érasme. Il explique La pierre de folie (un homme est trépané, on lui sort un caillou du crâne)  comme une dénonciation de pratiques religieuses condamnables. Les exégètes s'en donnent à cœur joie pour estimer qu'il devait bien connaître les méthodes d'interrogatoires de l'Inquisition, qu'il voulait prendre ses distances avec la simonie (la vente des indulgences, les corrompus de l'époque), et que, s'il peint un croissant dans un coin du tableau, c'est "pour terrifier son public si l'islam devenait envahissant". Sic. Bizarre que certains philosophes et politologues des temps modernes ne se soient pas encore emparés du grand peintre.

On veut nous expliquer sa "façon de peindre" mais on se contente de constater que c'est "le premier grand dessinateur de toute l'histoire européenne".  L'animation du  tableau (personnages, animaux, objets) tend cependant à mettre en évidence l'extravagance de ce peintre, son "imaginaire débordant". Il a été adoré de son vivant, car il était "un maître du fantastique".

"Le Jardin des délices"

La chorégraphe canadienne Marie Chouinard a mis en danse Jérôme Bosch, exploitant ce qu'elle perçoit comme érotique dans l'œuvre du peintre flamand. On a droit au jardin, puis à l'enfer et enfin au paradis, sur fond d'une immense reproduction du triptyque. Rosita Boisseau, dans Le Monde, écrit qu'"en ajoutant de la chair, de l'épaisseur, du rythme aux images de Bosch, Marie Chouinard occulte en partie leur mystère, et leur confère une crudité qui opère comme une greffe bizarre - mais pourquoi pas". Spectacle, qualifié de "virulence artistique" qui a été présenté lors de la Biennale de la danse du Val-de-Marne, au théâtre Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine (du 1er mars au 1er avril 2017).

Photo Sylvie-Ann Paré pour Danse Danse Photo Sylvie-Ann Paré pour Danse Danse

Le Jardin des indices

Extraits Lenkiewicz [Ph. YF] Extraits Lenkiewicz [Ph. YF]
Au Musée du Quai Branly, s'est tenu l'an dernier, une exposition temporaire intitulée Persona, étrangement humain, qui se proposait de montrer comment un simple objet devient, pour ceux qui le regardent, une personne. Parmi les créations nombreuses montrées, il en est une qui surprenait : elle apparaissait au détour d'un couloir et l'on croyait voir Le Jardin des délices de Jérôme Bosch. Il s'agissait en réalité d'un tableau de Wolfe von Lenkiewicz, né en 1966.

Extraits Lenkiewicz [Ph. YF] Extraits Lenkiewicz [Ph. YF]
Dans cette œuvre, il imite le maître, peintre du Brabant. Lenkiewicz remplace des personnages de Bosch, par d'autres, différents, relevant de périodes et de traditions diverses. Il introduit, dans sa représentation du Jardin, des indices multiples renvoyant à des événements ayant eu lieu au cours des cinq siècles qui nous séparent de la mort de Bosch. Décidément, Bosch ne cessera jamais de fasciner.

 

Les Carrières de Lumières, Baux-de-Provence

Carrières de Baux [Ph. YF] Carrières de Baux [Ph. YF]
Sur les immenses parois calcaires des carrières mais aussi sur le sol, sont projetées les photos des tableaux de Jérôme Bosch. Ce spectacle multimédia, avec extraction de tel ou tel objet, personnage ou animal ainsi déplacés sur la pierre blanche, dans cette immense salle de cinéma, met en valeur le foisonnement du peintre. C'est du spectacle, grandiose, "fantastique et merveilleux", accompagné par une musique tonitruante permettant de rajouter au caractère fascinant de l'ambiance. Mais cela nécessite, me semble-t-il, un peu de connaissance de l'œuvre pour mieux apprécier. Difficile de découvrir Bosch à partir de cette première "immersion dans l'art".

. du 4 mars au 7 janvier 2018. Outre Bosch, Brueghel et Arcimboldo sont à l'honneur cette année dans les Carrières.

 

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J'ose espérer que l'engouement pour Jérôme Bosch n'est pas seulement lié au 500ème anniversaire de sa mort, qui n'a qu'un caractère conventionnel. Son actualité a certainement des causes plus profondes. Dans un de mes articles, je citais Gérard Garouste constatant qu'au musée Arte Antiga, à Lisbonne, les visiteurs cessent de déambuler lorsqu'ils arrivent devant le triptyque La Tentation de Saint-Antoine. Ils s'arrêtent, interloqués. J'ai réagi de la même façon, mais je savais, il est vrai, que ce tableau était là et je comptais bien le voir.

Concert dans l'oeuf Concert dans l'oeuf
Si Jérôme Bosch fascine à ce point, je pense que cela est dû au fait qu'il n'est pas reçu comme un artiste du passé, dont on pourrait cependant admirer le talent, l'originalité, l'imagination. On croit déceler de l'humour, de la facétie : ses scènes d'horreur peuvent être perçues au premier degré, et effrayer, mais quelle qu'ait pu être l'intention du créateur, beaucoup de spectateurs, d'admirateurs, ne voient que drôleries, moqueries, ingéniosité et versatilité. Impossible de le percevoir comme un prêcheur, perclus de bondieuseries, celles de Rome ou celles de Luther, dans un monde moyenâgeux, mais plutôt comme un artiste qui rompait avec l'ancien monde.

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S'il a vraiment un lien avec Érasme, comme le dit Koerner, n'oublions pas que L'Éloge de la folie, paru cinq ans avant la mort de Bosch, défend le libre arbitre de l'homme. Stefan Zweig dit de lui, dans son Érasme, grandeur et décadence d'une idée, que c'est un "juste", qui combat le "fanatisme, ce génie funeste de la nature humaine" : Érasme voulait "démêler ce qui est embrouillé, raccommoder ce qui est déchiré, rapprocher l'individu de la collectivité". L'"Éramisme" voulait convertir le monde, il réunissait toutes les formes de la connaissance : poésie, philologie, théologie, pédagogie, "il croyait en la possibilité d'une union universelle même entre les choses qui nous semblent les plus irréconciliables". Il est possible qu'il est là le mystère de Jérôme Bosch : qu'il ait eu le même dessein.

 
. Liens avec mes deux billets sur Mediapart à propos de Jérôme Bosch fascinant : moraliste ou subversif : le premier et le second.

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Billet n° 333

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