Le Professeur Juvin à Waterloo

Philippe Juvin est sur tous les fronts : à l’hôpital, dans sa mairie, sur les plateaux de télé, dans la presse, au sein de son parti Les Républicains. Sa cible : la « bureaucratie administrative » et son projet : l’Élysée. Quitte à ce que cette boulimie le conduise à passablement se contredire. Un autre LR défraye la chronique : la fake news du Président du Sénat.

Aujourd’hui, Philippe Juvin, chef des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou, maire de La Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine), ville de 30 000 habitants, publie une tribune dans le Monde dans laquelle il choisit l’axe écolo pour critiquer le gouvernement : le coronavirus vient de l’animal car l’homme, « outre le changement climatique, la croissance intensive de la population, la déforestation et le développement du marché d’animaux sauvages » est beaucoup trop en contact avec des espèces animales dont il était jusqu’alors éloigné. Et comme les animaux sont porteurs de 99,9 % des virus, ceci expliquerait cela. Et le professeur-maire, ou un collaborateur serviable, de proposer une stratégie pour la France : recenser les menaces avec un atlas des animaux dangereux, surveiller les eaux usées, et prendre la tête d’une « coalition » internationale afin de limiter la déforestation ! On ne le savait pas jusqu’à présent si vert et soucieux de l’environnement.

Il publie un livre : Je ne tromperai jamais leur confiance (Gallimard), qualifié par Paris-Match d’ « essai politico-médical accablant pour le pouvoir ». Il se présente comme médecin ayant tout compris, critique effectivement sévèrement le gouvernement. Il ne cache pas ses intentions possibles lors de la présidentielle de 2022 (ce qui en dit long sur la façon dont certains sachants ont instrumentalisé leurs prestations télévisées). Certains médias prétendent qu’il s’est révélé au grand public lors de l’épidémie Covid-19, souvent invité sur les plateaux de télé, or il est connu depuis longtemps, surtout pour sa proximité avec Nicolas Sarkozy, sa nomination en février 2012 comme chef des urgences à l’hôpital Pompidou grâce au piston, alors même qu’il cumulait une multitude de fonctions, dont des responsabilités importantes au sein de l’UMP (ce qui sera sévèrement dénoncé par les syndicats). Il sera conseiller général, député européen, maire de La Garenne-Colombes, élu sans discontinuer à ce poste depuis 2001 (avec de très bons scores), tout en ayant de hautes fonctions à l’hôpital.

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Il était invité le 7 janvier sur le plateau de C à vous (France 5), avec le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, qui a dit qu’il n’avait pas lu son livre en entier mais avait relevé quelques incohérences. Attal déroule une liste impressionnante de contradictions : ce n’est pas une simple grippette mais le gouvernement en fait trop, on ne teste pas suffisamment mais inutile de faire des tests pour les formes bénignes, il faut confiner puis on ne devrait pas confiner des villes entières. Juvin, surpris, semble encaisser la charge d’Attal, joue les modérés et reconnaît qu’il a pu varier, que c’était compliqué, qu’il a changé souvent d’avis, d’autant plus qu’il est tout à la fois médecin et maire, donc deux angles de vue, partant dans une comparaison alambiquée avec la perception… de la bataille de Waterloo vue par Stendhal ou par Hugo ! L’un la décrivant de près, l’autre de loin. Dans tous les cas, en bon LR qui se respecte, il s’en prend à la bureaucratisation de la France : la faute à l’administration qui évidemment ne pourra pas répondre (elle n’est pas invitée sur le plateau). Attal n’a pas rappelé que Philippe Juvin soutenait Didier Raoult le 31 mars et le désavouait le 24 juin. Il faut dire qu’à cette époque, fin mars, la droite LR de PACA (Muselier, Estrosi) ne jurait que par Raoult, alors Juvin a foncé, soutenant cette sommité internationale. Jusqu’à ce qu’il se range à l’évidence : aucune étude ne prouvait l’efficacité de l’hydroxychloroquine, associée en bithérapie à l’antibiotique azithromycine (pas même les études produites par Didier Raoult lui-même). Jean Rottner, médecin urgentiste et président LR de la région Grand-Est, ne se privant pas de contester le gouvernement s’est montré, me semble-t-il, bien plus sérieux et responsable. Même si en parlant de « scandale d’État » à propos du retard sur les vaccins, il pensait peut-être bien aux très prochaines élections régionales. 

Je n’ai pas pu vérifier ce que M. Juvin avait dit jusqu’alors sur la façon de porter le masque (s’est-il moqué de Sibeth Ndiaye quand elle disait qu’il fallait savoir faire ?), en tout cas pendant toute la durée de l’émission, alors même qu’il est seul sur le plateau avec un masque, voulant bien montrer par-là combien il faut être prudent, le grand professeur relève sans cesse son masque, en l’attrapant tranquillement par le milieu, à pleine main.

La cabinet MacKinsey conseille Macron ! 

L’État français, en toute discrétion, a sollicité un cabinet américain McKinsey & Company pour sa campagne de vaccination (contre le coronavirus). Il a fallu pour le savoir que Politico, site d’informations américain, et le Canard enchaîné s’en fassent l’écho, mais on ignore les clauses du contrat dont le montant de la rémunération. Pourtant les pratiques de ce cabinet ont été contestées. Déjà, au début de la crise sanitaire, un cabinet privé aurait traité des blouses et des gants !

. L’annus horribilis de McKinsey, sur site de Consultor.

La fake news du Président du Sénat

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Gérard Larcher, président LR du Sénat, a affirmé le 6 janvier que son père, en Ehpad, s’était vu remettre un document de 58 pages pour se prononcer pour ou contre sa vaccination contre la Covid. Avec des trémolos dans la voix à propos de cette personne qui lui est « chère à son cœur », brandissant le document, il ironisait sur la bureaucratie administrative. Or c’est faux : le document explicatif ne fait qu’une page recto (le document, en réalité de 45 pages, n’est pas public, c’est un document destiné aux directions des Ehpad). Ne pas oublier qu’il est le deuxième personnage de l’État : qu’à un tel poste, il puisse se livrer à ce genre de fake news, on se demande si Trump n’a pas fait pas des émules. Si ce n’est pas volontaire, c’est tout aussi grave : comment faire confiance à un élu de la République qui traite un dossier avec une telle légèreté.

Vaccins : la faute au service public ?

Donc la France se singularise encore en matière de lutte contre le coronavirus : retard dans la mise en œuvre du vaccin, après les masques, les blouses, les tests... A la grande satisfaction des chaînes d’infos en continue qui peuvent remplir leurs plages « débats ». Il se dit que le gouvernement a tergiversé pour pouvoir favoriser un vaccin français (celui de Sanofi) : en tout cas c’est ce que prétendent certains médias allemands et italiens. Je ne veux pas ici développer ces questions et en rajouter dans ce concert de palabres. Le commun des mortels est un peu coincé entre les sachants (dont les affirmations sont variées et changeantes*) et les complotistes (qui ont heureusement baissé leur garde depuis le fiasco du film Hold-up, véritable escroquerie médiatique, et aussi devant la réalité d’une épidémie qui fait vraiment d’énormes dégâts).

Non, ce que je constate c’est que depuis le début de la crise sanitaire, on a droit à des discours d’une droite et extrême-droite dans les médias qui tente d’attribuer les loupés répétés du gouvernement et du chef de l’Etat à l’administration, au service public, au système de santé, cherchant à démontrer par-là que le privé aurait été bien davantage efficace. C’est la propagande des CNews, RMC et LCI, de Pascal Praud, d’Eric Brunet ou de Guillaume Roquette, ce commentateur de la droite extrême, du Figaro, venu de Valeurs actuelles, qui encore le 3 janvier au soir sur LCI, hargneux, accusait l’administration d’être la cause de tous les maux : c’est elle qui taxe à tout crin, c’est « la technocratie sanitaire française » qui manque de réactivité et aurait empêché les labos privés d’agir ( !). Aucun média ne se fait l'écho de ce que font les fonctionnaires de la Sécu dans la coulisse (contacts et conseils aux personnes malades et aux cas contacts). Les politiques eux-mêmes ont souvent intérêt à faire porter sur le service public leurs dysfonctionnements ou erreurs stratégiques. Sauf que, jusqu’à preuve du contraire, les problèmes qui ont défrayé la chronique et la défrayent toujours sont dus à des choix politiques. Point.

* Ce 4 janvier au matin sur France inter, on a eu droit à une contradiction en direct : Axel Kahn, généticien, répétant doctement, comme d'autres depuis des mois, que la charge virale d'un asymptomatique est bien moins forte que celle d'un symptomatique, et Elisabeth Bouvet, infectiologue à l'hôpital Bichat, chargée de recommandation pour la stratégie vaccinale (au sein de la Haute Autorité de Santé) affirmant que les études montrent que la charge virale est identique. Le résumé de France inter, sur son site, se garde d'évoquer ce désaccord qui, pourtant, est de taille.

Les stats de Ruquier

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Samedi soir (le 9 janvier), Laurent Ruquier recevait dans son émission On est (presque) en direct Karine Lacombe cheffe du service infectiologie à l’hôpital Saint-Antoine à Paris. Il sait très bien qu’il invite une spécialiste contestée sur les réseaux sociaux, accusée dans Hold-up d’être intervenue « 21 fois » sur les plateaux de télé, d’être grassement rémunérée par des labos et de bientôt toucher le « jackpot avec le traitement de la Covid ». A toutes ces attaques, elle a répondu et des journaux s’en sont faits l’écho. Là, Ruquier lui pose de longues questions, certaines en dehors de son champ de compétence, et lui lance la question qui tue (ou qui voudrait tuer) : pourquoi autant s’inquiéter avec le coronavirus puisque 99,965 % des citoyens survivent ? Et pour en rajouter une couche, Monsieur l’animateur montre son savoir en démographie : la France compte habituellement environ 500 000 morts par an, « pourquoi je devrais m’intéresser plus au 200 ou 300 morts du Covid qu’au 1300 autres morts qu’il y a chaque jour en France ? ». Au début, je croyais qu’il faisait un peu de provocation pour mettre en lumière une réponse sérieuse. Mais Karine Lacombe a eu beau lui dire que la Covid ce ne sont pas seulement les morts (au nombre élevé) mais les séquelles que subissent de nombreux malades, il continuait invariablement à asséner ses chiffres destinés à semer le trouble et à satisfaire bien des « experts » des réseaux sociaux, pour qui 66 000 morts c’est peanuts alors même que les confinements ont réduit la mortalité et qu’il est vraisemblable que des décès dus au coronavirus n’ont pas été comptabilisés. Sans parler du fait que l’on a connu une période où le nombre de morts dépassait largement les 1000 par jour (ce que connaissent les Anglais aujourd’hui, après l’avoir connu au printemps dernier). Par ailleurs, minimiser la gravité de cette épidémie sous prétexte que le pourcentage de décès rapporté au nombre global de décès est infime c’est comme dire que le tabac (avec 77 000 morts par an) c’est sans importance ou les 10 000 suicides ce n’est que broutille, car il y a tellement de Français qui ne se suicident pas. Avec la Covid-19, il va de soi que les solutions ne sont pas simples à trouver, qu’il y a toute raison de critiquer un gouvernement qui a commis de nombreuses erreurs, mais rien ne permet de dire qu’il ne fallait rien faire alors même qu’il s’agit d’un virus virulent et qu’il est dans le pouvoir des pouvoirs publics d’en freiner les effets morbides et mortels.

Billet n° 595

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