Houellebecq et l’évêque, de concert dans l’ignoble

Michel Houellebecq accuse l’État d’avoir accompli ce à quoi la plus grande partie de la famille de Vincent Lambert était acharnée, à savoir : le « tuer ». L’évêque de Montauban dénonce « un meurtre programmé sur ordre d’un médecin ». Je laisse des directives anticipées… pour que des poursuites soient engagées contre de tels individus qui insulteraient de la même manière mes proches.

On se demande un peu en quoi l’avis de Michel Houellebecq sur la fin de vie de Vincent Lambert mérite d’être rapporté sur une demi-page. Mais c’est ainsi : la coqueluche décadente passionne tout une intelligentsia qui est suspendue à ses oracles. Monsieur publie une tribune dans Le Monde de ce 12 juillet. Dès le titre, il plante le décor : « mort pour l’exemple », puis dès les quatre premières lignes il accuse « la plus grande partie de la famille » de s’être acharnée à vouloir « tuer Vincent Lambert ». Plus loin : « fallait-il tuer Vincent Lambert ? ». Façon insidieuse de traiter de criminels, d’assassins, les proches de l’ancien infirmier tétraplégique, en état végétatif depuis dix ans, mort le 11 juillet.

Bien sûr, le nombriliste nous raconte son expérience avec la morphine : heureuse, puisqu’il demandait à mourir, il exigeait qu’on « l’achève » et il a suffi d’une injection de « sœur morphine » pour qu’il change d’avis aussitôt ! Ridicule, mais cela lui permet une tirade, hors sujet, à l’encontre des médecins qui refuseraient à des patients de leur administrer de la morphine par crainte qu’ils deviennent accros. Il ne lui vient même pas à l’idée que certaines douleurs ne sont même pas calmées par la morphine, sinon à très hautes doses. Il avoue ainsi lui-même vouloir inciter les « 95 % de personnes qui se déclarent favorables à l’euthanasie » à y renoncer, puisque jamais elles ne souffriront !

Je passe sur la violence de ses propos à l’encontre des membres de la famille de Vincent, qui l’aimaient et qui estimaient que le respecter vraiment c’était le laisser partir. Mais Houellebecq, pour faire son intéressant et donner le change en laissant croire qu’il puisse contester le pouvoir dominant, s’en prend violemment à la ministre de la santé et des solidarités Agnès Buzin, l’accusant d’avoir porté l’affaire en cassation, Cour qui a conclu à l’arrêt des traitements. Et de se vautrer dans le complotisme, tuer des « handicapés » pour faire des économies ! Rien de moins : voilà à quoi mène l’acculturation politique, économique et sociale. Bien sûr, le tout agrémenté de « respect » et de « dignité ». J’ai nullement envie de connaître l’expérience personnelle de cet écrivain sur un tel sujet mais il donne plus le sentiment de « faire un papier » que de rendre compte de ce qu’est la tragédie d’un être cher plongé dans un état végétatif, pour lequel l’aide à mourir n’a rien à voir avec un meurtre. Avec beaucoup de légèreté, il prétend que « quelques milliers de personnes […] à l’heure actuelle en France partagent [l’état de Vincent Lambert]», alors qu’il est communément admis qu’il s’agit de 1500 personnes cérébro-lésées, pas forcément en état végétatif.

Houellebecq répète ce qu’il a entendu de quelques sommités : Vincent Lambert « n’était même pas en fin de vie ». Il n’était que « handicapé ». C’est ce qu’affirmait le Docteur Philippe Denormandie sur Public Sénat le 20 mai. Alors Houellebecq annone. Sans doute que pour lui, si le père d’un ministre l’a dit c’est que cela doit être vrai. Marie de Hennezel, qui est compétente sur le sujet puisqu’elle a confessé François Mitterrand, s’exprimait de la même façon hier sur LCP, interrogée par Myriam Encaoua dans Ça vous regarde : Vincent n’était pas à l’article de la mort, il pouvait très bien avoir conscience de ce qu’il vivait, reprenant, sans le dire vraiment, tous les arguments controversés des parents sur les petits signes qu’il aurait manifestés. Mais faisant abstraction du fait qu’il avait confié à l’être humain qui lui était le plus proche et le plus cher qu’il ne voulait pas de cette vie-là, si d’aventure il était plongé dans un tel état.

 . voir mon précédent billet : Condamné à la peine de vie.

L’évêque ignoble

Montauban avait déjà une maire ignoble (on ne va pas rappeler ici toutes ses exactions, dont son refus d’héberger les sans-abri). Voilà que l’évêque de la cité a régulièrement twitter pour s’en prendre aux proches de Vincent Lambert, qui souhaitaient que cette vie végétative, qui durait depuis dix ans, s’arrête (conformément à des vœux que Vincent avait autrefois exprimés à son épouse).

Voici les propos odieux que cet évêque, Bernard Ginoux, a diffusés :
« Vincent Lambert récupéré pour la cause de l'euthanasie. L'ignoble s'affiche face à la dignité de ceux qui l'aiment vraiment. »

« Vincent Lambert meurt peu à peu, tué par des pouvoirs inhumains. Aumônier d'hôpital j'ai vu des fins sublimes. Celle -ci est un martyre. »

« Vincent Lambert. Rien ne justifie la mort qui vient peu à peu. C'est un meurtre programmé sur ordre d'un médecin. La barbarie en marche... »

Voici ce que j’ai déposé sur son compte Twitter :
« Je vais laisser des consignes pour que s'il m'arrive la même chose que Vincent Lambert, des poursuites judiciaires soient engagées contre un évêque qui exprimerait un tel mépris envers mes proches. » 

 Médecin traité d’assassin 
Les parents Lambert accuse le médecin-chef des soins palliatifs et de l’unité des cérébro-lésés de Reims, qui a procédé à l’arrêt des traitements (dont l’hydratation et la nutrition) de Vincent Lambert, d’être un assassin. Ils veulent le poursuivre pour « meurtre avec préméditation ». L’avocat du couple s’exprime de la même manière. Sauf que ce médecin agit envers un tétraplégique, en état végétatif depuis dix ans, comme la Cour de cassation, la plus haute juridiction française, l’a décidé, et ce conformément au souhait de l’épouse du patient et d’autres membres de la famille. Donc accuser ce médecin de la sorte est une diffamation. Le médecin est lui-même très discret et le procureur a tenu à préciser que l’autopsie ne relevait nullement d’une enquête « pour tentative de meurtre » : ce genre de démenti est déjà lourd, car il distille malgré tout de la suspicion. Le procureur n’aurait-il pas pu carrément menacer de poursuites judiciaires ceux qui s’en prennent à un médecin qui exerce ses fonctions en respectant la loi en vigueur et en se comportant comme un être humain ? 
Bien souvent, les médias invitent des praticiens des soins palliatifs, car ils tiennent des propos mesurés, souvent considérant que la loi Claeys-Leonetti est suffisante et qu'il n'y a pas nécessité de légiférer à nouveau. France Inter abordait hier soir une nouvelle fois le sujet au Téléphone sonne, mais, signe des temps, deux médecins se prononçaient ouvertement pour un dépassement de la loi actuelle, la sédation étant une pratique hypocrite car elle peut conduire à une longue agonie même si le patient est traité pour ne pas souffrir. Un seul médecin (de soins palliatifs) était sur une position plus favorable au statu quo. Personne ne s’est étonné cependant que trois (seuls) médecins débattent du sujet, comme si cela ne concernait que la médecine !

. Pétition de l’Association Le choix – Citoyens pour une mort choisie, en vue de la légalisation de l’aide active à mourir : ici.

. voir mon billet sur l’Association Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD) et sur la pratique en Belgique, avec un rendu compte des propos de François Damas, médecin à Liège : Moi Président, et le droit de mourir dans la dignité.

. Les deux dernières chroniques sont parues sur mon compte Facebook le 11 juillet.

 

Billet n° 480

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