Condamné à la peine de vie

Un homme, qui avait exprimé son souhait de ne pas subir d’acharnement thérapeutique, est condamné dans le "couloir de la vie à tout prix". Des spécialistes s’opposent à l’arrêt des soins estimant que Vincent Lambert a une « physiologie qui fonctionne comme vous et moi » ! Mais un professeur de médecine reconnaît enfin que, « depuis des générations », on procède à des euthanasies.

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C’est le Docteur Philippe Denormandie (le père du ministre), chirurgien neuro-orthopédique à l’hôpital de Garches, qui a déclaré que Vincent Lambert avait « une physiologie comme vous et moi » sur Public Sénat dans l’émission On va plus loin lundi 20 mai. Il est co-signataire d’une tribune (« pétition », dit-il) parue dans l’édition papier du Monde daté du 21 mai intitulée Laisser mourir, faire mourir ou soigner ? (on devine le parti pris). Sur le plateau de télévision, il s’invoque de son expérience (« des patients en EVC-EPR, j’en ai opérés des centaines ») pour manifestement désavouer l’équipe qui traite du cas de Vincent Lambert. Il dit penser aux 1700 patients qui sont « pauci-relationnels » [« je ne sais pas si vous en avez visités »]… « qui ont une vraie utilité sociale ». Assimilant manifestement des cas, certes très graves, à l’état végétatif de Vincent Lambert.

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EVC-EPR : état végétatif chronique (disparition complète des possibilités relationnelles avec persistance des fonctions végétatives nécessaires à la vie) et état pauci-relationnel (état de conscience très altérée  mais qui autorise des capacités réelles de communication et vérifiables par l’entourage immédiat).

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De son côté, François-Xavier Bellamy s’est prononcé contre l’arrêt des soins, dénonçant le culte de la performance, l’atteinte grave aux droits des handicapés et le non-respect de la dépendance, qui serait perçue comme une vie indigne d’être vécue. Or la situation de Vincent Lambert n’a rien à voir avec le respect que l’on doit aux personnes handicapées, et leur droit de vivre dans les meilleures conditions possibles. Il est une personne qui n’a plus le moyen d’exprimer la moindre intention, il n’a plus la possibilité de vivre la moindre vie sociale. Il avait le droit de penser, quand il était valide, qu’il ne voudrait jamais être confronté à cela, il a le droit aujourd’hui d’être libéré de cette vie qui n’en est pas une. Par ailleurs, assimiler l’état de Vincent Lambert à celui de la dépendance (des personnes âgées dépendantes) me parait non seulement une erreur mais carrément inacceptable, et même insupportable. C’est, sous couvert d’une réflexion prétendument humaniste, manipuler le débat.   

On sait que Bellamy a poussé le bouchon jusqu’à chercher à piéger, en vain, Emmanuel Macron, lui intimant de se prononcer sur le sujet. Sur France Inter, le 20 mai, il déclare que « même une vie qui peut sembler inutile est une vie profondément humaine ». On croit rêver : voilà que le représentant d’un parti qui ne brille pas par son humanisme (sur les moyens à donner aux Ehpad, par exemple, qui ne cesse de réclamer la réduction des dépenses sociales et qui est intraitable envers les migrants) vient l’agiter là dans un tel contexte, instrumentalisant cette affaire tellement douloureuse. C’est ce comportement qui est indigne.

Les proches de Vincent Lambert qui se prononcent pour la fin de vie n’auraient pas le respect de la vie ? Les médecins seraient des « criminels, des monstres, des nazis », comme l'a dit Madame Lambert-mère ? Qui a fait suivre l’épouse de son fils pour tenter de démontrer qu’elle avait quelqu’un d’autre dans sa vie et qu’elle n’avait donc plus d’attachement pour Vincent ! Mme Lambert-mère qui fait une vidéo, mise en ligne par l’hebdo d’extrême-droite Valeurs Actuelles, laissant croire que Vincent interagit et verse une larme (« mise en scène instrumentalisée » a dit le neveu). Et des avocats qui hurlent « Victoire » et « on a ga-gné, on a ga-gné » après la décision de la Cour d’Appel, osant parler de « remontada » ! On est dans une « hystérisation » de l’affaire, comme l’a dit dans l’émission C dans l’air, sur France 5, Damien Legay, chercheur et membre du Comité national d’éthique du funéraire.

Accélération de fin de vie

Le Professeur Jean-Michel Gracies, dans C à vous, sur France 5 le 20 mai (vidéo : ici) admet que des euthanasies, « sans le dire à tout le monde, sinon aux proches », ont lieu et depuis longtemps (il dit : « depuis des générations »). C’est courageux de sa part (alors même qu’il a signé la pétition que j’évoquais plus haut) car jamais cela n’est reconnu publiquement. C’est pourquoi Jean-Luc Romero, président de l’association du droit à mourir dans la dignité (ADMD) insiste autant. Un aveu : quand j’avais 18 ans [il doit bien y avoir un demi-siècle], j’ai passé plusieurs mois en stage dans un hôpital en médecine hommes, en automne-hiver. Les décès dans ce service étaient nombreux. Chaque jour, l’infirmière chef de service nous annonçait que M.X avait « glissé » dans la nuit. On ne m’a jamais dit que des euthanasies étaient pratiquées mais j’en étais convaincu et cela ne me choquait aucunement. Les malades, dans la journée, souffraient et certains nous demandaient de les faire mourir. C’est pourquoi je pensais qu’on avait dû les aider à partir.

Aujourd’hui, j’ai une autre intime conviction : parmi ceux qui s’opposent publiquement à « des traitements d’accélération de la fin de vie », certains, comme jadis pour l’avortement, y ont recours pour leur proche et y auront recours pour eux-mêmes car ils savent comment procéder, mais, hypocrites, contestent que ce droit soit accordé à tous.

 Fin de vie

[Ph. YF] [Ph. YF]
France Inter, une fois de plus, pour traiter de la fin de vie, invitait lundi soir au Téléphone sonne une médecin des soins palliatifs (seule invitée). Dont l’avis est respectable mais tendancieux : pourquoi n’avoir pas invité également un responsable de l’ADMD, l’association pour le droit de mourir dans la dignité ? Toutes les interventions de ce médecin vont plutôt dans un sens restrictif, c’est-à-dire dans le sens d’un accord a minima avec la loi Léonetti, allant jusqu’à dire que les "directives anticipées" ne peuvent être respectées impérativement, contrairement à ce que dit la loi. Ce que disent les médecins confrontés à des cas tels que celui de Vincent Lambert plusieurs fois par an, c’est ceci (témoignage que j’ai reçu) : « nous arrêtons les thérapeutiques actives en respectant les vœux du patient et après procédure collégiale… comme dans toutes les réanimations de France ».

Je ressens beaucoup d’émotion : envers l’épouse de Vincent Lambert qui lui avait exprimé son intention à ce qu’il n’y ait pas d’acharnement thérapeutique. Bien sûr la douleur des parents ne peut être négligée mais les propos de la mère et des avocats parlant de "crime d’Etat" sont insupportables. Pour ma part, je serais pour que des poursuites soient engagées contre des avocats qui traitent de criminels ceux qui veulent que Vincent soit enfin un « homme libre » (comme l’a dit son épouse) et les médecins qui procéderont à cette fin de vie.

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Aujourd’hui, on a même droit au Pape qui vient se prononcer non sur le sujet en général mais sur le cas précis de Vincent Lambert ! De quoi je me mêle ? Les décisions administratives ou judiciaires se succèdent et se contredisent : elles font penser à ces condamnés à mort aux Etats-Unis qui attendent toujours, dans le couloir de la mort, une décision de la Cour suprême, qui reporte année après année le moment fatidique. Là, à l’inverse, dans ce couloir de la vie à tout prix, le moment de la délivrance est sans cesse reporté. Pas sûr que cela réglera tout, mais il importe plus que jamais que chacun signe ses « directives anticipées ». Je pense qu’il importe même d’y préciser que l’on refuse non seulement l’acharnement thérapeutique mais aussi le maintien en vie si l’on devait se retrouver dans un état végétatif, avec tous les organes vitaux (poumons, cœur, rein) fonctionnant à peu près normalement (sous réserve d’alimentation et d’hydratation), car, apparemment, cela ne s’appelle pas acharnement thérapeutique. J’ai le droit de ne pas souhaiter cette vie-là non plus, quoi qu’en pense le Pape et M. Bellamy !

. accès au formulaire des directives anticipées et notice sur le rôle de la personne de confiance sur le site de l’ADMD : ici.

Musée Bourdelle, Paris [Photo YF] Musée Bourdelle, Paris [Photo YF]

Liens avec des billets sur le sujet sur Social en question :

. Moi Président, et le droit de mourir dans la dignité, 17 mars 2017.

. Anne Bert, il y a un mois, 2 novembre 2017.

. Pouvoir abréger ses souffrances : un droit fondamental, 17 décembre 2013.

 

Billet n° 469

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