Sans-abri: tous des immigrés?

De plus en plus de personnes sont condamnées à vivre dans la rue. Des rapports s'en font l'écho (comme récemment celui de la Fondation Abbé-Pierre ou celui de la Cour des Comptes). Une droite extrême a combattu la venue de réfugiés en prenant soudain la défense des «SDF français», puis, comme «Causeur», elle joue avec les statistiques pour dire que finalement les SDF ne sont que des sans-papiers.

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Le rapport annuel général de la Cour des comptes, rendu public le 8 février, comprend 27 chapitres, dont une étude intitulée L'hébergement des personnes sans domicile : des résultats en progrès, une stratégie à préciser. Ce document de 34 pages rappelle les statistiques d'une enquête de septembre 2016 de l'Insee intitulée "Sans-Domicile 2012" qui dénombrait, en France, plus de 140 000 personnes sans domicile (0,2 % de la population), soit une augmentation de 50 % entre 2001 et 2012 (parmi eux, 30 100 enfants). Si les hommes représentent 62 % de cette population, l'augmentation la plus forte concerne les femmes et les enfants. Le nombre de SDF hébergés a triplé au cours de la même période. L'étude n'évoquait pas la question des migrants (1). Citant également ce document de l'Insee, la Fondation Abbé-Pierre, dans son rapport récent sur Le mal-logement en France (2017), évaluait à 6000 le nombre d'adultes "francophones" sans domicile dormant dans la rue, considérant que le chiffre invoqué par le collectif Les Morts de la Rue concernant le nombre de morts (585 en 2015) était en dessous de la réalité (ce serait autour de 2000). Indiquant qu'en 2012 53 % des SDF étaient des "étrangers", du fait de l'augmentation du nombre de ceux qui sollicitent le statut de réfugiés ne trouvant pas de places dans les Centre d'accueil des demandeurs d'asile (CADA). La Fondation Abbé-Pierre notait également la discrimination qui fait que des étrangers (en règle) ne trouvent pas de logement (2).

Le rapport de la Cour des comptes reconnaît un effort fait par l'État pour mieux accueillir les personnes sans domicile (centre d'hébergement et de réinsertion sociale, résidences sociales, pensions de famille, FJT, sous-location avec accompagnement social). A cela s'ajoute ce qui est prévu pour les étrangers ayant sollicité l'asile, dont les CADA. Le nombre de places a doublé entre 2009 et 2015, pour atteindre 328 000 dans les dispositifs généralistes (logement accompagné et hébergement d'urgence). Par ailleurs, les places pour les demandeurs d'asile se situent à 54 000, soit une augmentation de 27 % en quatre ans, sans pouvoir faire face à la demande (40% d'entre eux devant se débrouiller ou faire appel au dispositif généraliste).

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La Cour rappelle que la loi Boutin du 25 mars 2009 de mobilisation pour le logement et de lutte contre l'exclusion (dite loi Molle) organise l'accueil inconditionnel d'urgence pour les personnes en situation de "détresse médicale, psychique ou sociale". Elle incite à ce que la personne puisse rester dans l'hébergement et être accompagnée. Et elle a prévu un programme d'humanisation des centres, accompli à ce jour de façon imparfaite (au 2/3).

Le rapport note également que des progrès ont été accomplis dans la prévention des expulsions locatives (si le nombre de contentieux a augmenté de près de 13 % de 2011 à 2014, le nombre d'intervention effective avec la police a diminué de 9 %). Christophe Robert, directeur de la Fondation Abbé-Pierre, indiquait, le 3 février sur France Inter, que les expulsions locatives avaient augmenté de 24 % l'an dernier ! Par ailleurs, les préfectures n'utilisent pas assez les contingents de logements qu'elles peuvent requérir au profit des mal logés. De façon laconique, la Cour note que la politique a été "plus active" sur la résorption des bidonvilles, sous-entendu pour l'expulsion des campements (même si c'est sans relogement).

La "poussée migratoire"

Dans chaque département, un service doit être mis en place pour gérer l'ensemble des places d'hébergement (le SIAO, service intégré d'accueil et d'orientation) : 1/4 des départements n'ont pas encore unifié ces services (en particulier sur Paris où cette rationalisation est rendue difficile du fait de la spécificité du Samu social et la "complexité de ses relations" avec les structures d'accueil).

Le rapport se penche sur un question d'actualité : celle de  la "poussée migratoire". Les demandes d'asile ont fortement augmenté entre 2013 et 2015 : de 43 %, pour atteindre 59 335 premières demandes (le chiffre souvent invoqué de 80 000 comprend les réexamens après une demande refusée). Sur Paris, 32 000 sont hébergés. Le nombre de demandes d'hébergement non pourvues va croissant (3000 refus par mois pour des familles à la rue). Les personnels écoutants du 115 sont confrontés à de terribles dilemmes : prendre en compte la composition de la famille, l'âge des enfants ou le temps d'errance, mais aussi "la détresse exprimée, telle qu'elle est ressentie par l'écoutant". Cette allusion à la subjectivité des professionnels pose question : car le problème que les "écoutants" rencontrent c'est bien surtout le manque de places disponibles.

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La loi du 29 juillet 2015 sur le droit d'asile, en organisant la répartition des demandeurs d'asile sur l'ensemble du territoire pour les orienter là où il y a moins de tensions quant à l'hébergement (on appelle ça "l'orientation directive"), soulève un problème : car l'accueil dans les centres d'hébergement d'urgence doit être inconditionnel, ce qui est incompatible avec cette mesure spécifique. Des centres d'accueil et d'orientation (CAO) ont été créés dans 62 départements, avec moins de 5000 places (sans parler des places dans les CADA). Entre juin 2015 et août 2016, 27 opérations de "mise à l'abri" (!) ont consisté à démanteler des campements, soit 15300 personnes évacuées (le plus souvent sans propositions d'hébergement).

Ainsi, même si la Cour ne le dit pas explicitement, on peut déduire de toutes ces données que, contrairement à ce que certains s'ingénient à propager, les SDF ne sont pas massivement des réfugiés ou des sans-papiers. Certes, les SDF venant d'autres pays sont de plus en plus nombreux, mais se retrouver à la rue est aussi une conséquence d'une crise économique qui, si elle ne touche pas tout le monde, écrase une partie de la population. Le rapport de la CC écrit : "Tout d’abord, les conséquences de la crise économique de 2008 ont entraîné une augmentation de la pauvreté monétaire de 12,6 % entre 2008 et 2014. Elle concerne désormais 8,8 millions de personnes, soit 14,1 % de la population métropolitaine. Cette évolution a eu un impact sur le nombre de personnes sans domicile." (3)

C'est pourquoi, il importe de contrer le discours d'une droite-extrême qui s'est emparée de la question des SDF pour venir soudain au secours de "nos" SDF français, qui seraient négligés au profit des réfugiés et "autres sans papiers".

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"SDF synonyme de sans-papiers ?"

Ainsi, le mensuel de droite Causeur (sinon de droite extrême à la Zemmour, rivalisant avec Valeurs Actuelles), au sein d'un dossier écoeurant paru le 1er février, demande au grand expert Robert Ménard de livrer "son expertise d'élu sur la politique du logement" et offre une tribune au géographe Gérard-François Dumont, qui sévit à C dans l'air où il a déversé régulièrement son mépris envers les réfugiés et sa hargne à l'encontre de ceux qui leur viennent en aide. Causeur a cru bon d'interviewer sur cette question des sans-abri le sociologue Julien Damon, professeur à Sciences Po. Ce dernier a beaucoup écrit sur la pauvreté et précisément sur les SDF (La question SDF, au PUF, 2002). Son dernier article tente de montrer les dix transformations qui affectent la pauvreté, dont le taux serait par ailleurs stable (paru dans Les Actualités Sociales Hebdomadaires du 27 janvier). Lors de ses interventions publiques, il ne craint pas d'être iconoclaste, afin de se démarquer quelque peu des sociologues plutôt de gauche qui travaillent sur la question des inégalités. Dans Causeur, prudent, il prend tout d'abord le contrepied de l'intervieweur et discute des chiffres (montrant même que l'abbé Pierre ne craignait pas de fournir des chiffres élevés juste pour être au-dessus de ceux invoqués par le Père Wresinski, fondateur d'ATD Quart-Monde). Il accuse même les associations caritatives de dramatiser pour obtenir plus de subventions publiques et de dons privés. Et l'État de minimiser pour réduire ses dépenses. Quant aux Français, ils sont très généreux, plus qu'ailleurs, car ils craignent, plus qu'ailleurs, de devenir SDF !

Puis il assène que les SDF "sont très souvent des anciens 'clients' de l'aide sociale à l'enfance", formule rapide qui aurait mérité d'être précisée (4), pour ajouter dans la foulée que "la majorité [d'entre eux] sont des immigrés sans-papiers ou des ressortissants des pays les plus pauvres de l'Union Européenne". Ce qui permet au magazine de titrer qu'une réalité s'impose : "il est impossible de séparer la question des SDF de celle des migrants". Et Julien Damon insiste : la catégorie des SDF la plus importante ce sont les "immigrés", en situation "grise"  ou "totalement irrégulière". Et de faire un parallèle avec les vagabonds d'autrefois qui venaient d'ailleurs (de la campagne vers la ville) ! On sent que Causeur  boit du petit lait : "Vous voulez dire que SDF est souvent synonyme de sans-papiers ?". Et le sociologue d'abonder : le sans-abri hébergé n'est plus le clochard barbu mais le sans-papiers, à cause de "l'effacement des frontières" et surtout du fait que nulle part les sans-abri sont mieux traités qu'en France. Il conclut sur la nécessité de reconnaître que "la question des SDF renvoie fondamentalement à la question migratoire" et suggère de confier la gestion des SDF aux métropoles (plutôt qu'à l'État). Après avoir relevé la responsabilité de l'Europe, il conclut : "Reste une dernière option : fermer les frontières et reprendre le contrôle national de l'immigration… Tout le reste, c'est du pipeau".

[Photo YF] [Photo YF]

Il va de soi que la question migratoire impacte actuellement celle des sans-abri. Mais qualifier les SDF de sans-papiers n'est pas innocent, alors que les migrants non hébergés sont pour la plupart des demandeurs d'asile (donc ce ne sont pas des clandestins), ce que me confirme des travailleurs sociaux du 115. Sans parler du fait, comme la Cour des comptes le constate, que la crise économique produit de la pauvreté et du SDF. Et du SDF bien franco-français. Il est clair que cette prise de position d'un sociologue de renom satisfait pleinement la rédaction d'Elisabeth Levy dans son combat xénophobe, mais certainement pas la vérité. On peut croire que Julien Damon se soit aperçu, après-coup, de l'instrumentalisation dont il a été l'objet : car il ne cite pas cet article sur son site où pourtant il recense tout ce qu'il produit, ni sur son compte Facebook (5).

Il y a dix ans, Valeurs actuelles, l'hebdo de la droite extrême militant pour la jonction entre FN et LR, agitait déjà le chiffon rouge des SDF majoritairement immigrés, ce qui permettait (sous Sarkozy) de minimiser l'extrême pauvreté bien française. Aujourd'hui, la fachosphère s'empresse à diffuser une vidéo sur Youtube si elle découvre, secouru par les pompiers, un clochard, même fortement alcoolisé, prêt à se plaindre qu'on préfère aider les Arabes et les Noirs. Et cette extrême-droite, dans des textes insipides, verse des larmes de crocodiles en faveur des pôvres SDF français victimes de la concurrence étrangère. Préférence nationale à "nos" clodos, qui font tellement couleur locale dans le paysage.

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Paris, été 2016 [Photos YF]

La gravité de la question des sans-abri, Français ou demandeurs d'asile, avec ou sans papiers, est telle qu'il serait plus judicieux de s'atteler à la résoudre. Il importe effectivement de mettre le paquet sur le logement et de renforcer l'accompagnement afin d'aider réellement des personnes souvent cassées à reprendre pied. Et à traiter de façon plus humaine, plus généreuse et finalement plus efficace la situation des demandeurs d'asile. Pour une fois, je citerai l'Allemagne qui a accueilli tellement de réfugiés, sans les mettre à la rue. Alors que dans nos grandes villes, à Paris en particulier, cette présence de tant d'êtres humains sur des matelas sur les trottoirs est une honte. Cela crée un sentiment étrange : entre refus de voir, et culpabilité. Et ce n'est que la partie visible. Je pense aussi à ce témoignage récent : à Noël, AT accueille chez elle un couple qui est demandeur d'asile. L'homme a été opéré à Nice d'une hernie discale et doit subir des soins infirmiers : 7 infirmières à domicile, contactées, ont refusé de venir, dès qu'il a été indiqué que le patient, qui ne peut pas se déplacer à l'hôpital, est demandeur d'asile (alors que le couple est couvert par la sécurité sociale). Ainsi va la France en 2017.

En ce début février, une petite fille, Chiara, est morte à Nice, dans l'incendie de l'appartement de ses parents : l'électricité avait été coupée, et on se chauffait à la bougie (Le Parisien  du 27 janvier). Au moment du pic de froid, 460 personnes ont été hébergées à Lyon dans des structures qui ont fermé dès que la température a légèrement remonté (voir France3-régions). Entre Porte de la Chapelle et Porte des Poissonniers, 500 Roms vivent dans un bidonville le long de la voie de chemin de fer désaffectée. Des femmes avec des poussettes vont chercher du bois sur les chantiers pour chauffer les baraques qui sont sans eau courante. Ils devraient être incessamment délogés (RFI).

 

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(1) Économie et Statistiques, n°488-489, 2016. Le rapport de l'Insee explique la méthodologie utilisée pour pouvoir recenser les SDF, en Europe. Pour la France, on s'appuie sur les centres d'hébergement, les associations d'aide, le Recensement de la population (le dernier date de janvier 2016) étant incomplet quant à l'évaluation du nombre de sans-domicile.

(2) L'état du mal-logement en France (rapport annuel 2017, 430 pages).

(3) Le rapport de la Cour aborde également les liens entre l'état et les structures d'accueil, les mineurs isolés étrangers, très succinctement, se contentant d'évoquer le fait que des départements (en évitant de les nommer, juste en citant dans quelles régions ils se trouvent : ARA et PACA) refusent d'accueillir à l'Aide Sociale à l'Enfance des mineurs malgré une ordonnance judiciaire. Le rapport se termine par des recommandations dont les suivantes : privilégier le logement accompagné plutôt que l'hébergement d'urgence ; accélérer la récupération par les préfets du contingent de logements sociaux. L'hébergement des personnes sans domicile : des résultats en progrès, une stratégie à préciser (34 pages).

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(4) L'étude de l'Insee que je cite plus haut parle de 23 % de sans domicile ayant connu un passage à l'ASE ou à la PJJ (alors que 2 à 3 % de la population française a connu un tel placement). Cela signifie nullement que ceux qui ont bénéficié d'un placement dans leur enfance se retrouvent souvent à la rue. La revue Lien social vient de publier un dossier fort intéressant de Jacques Trémintin sur le sujet (n° du 2 au 15 février : Itinéraire des enfants placés).

(5) Le texte de Julien Damon, paru le même jour, le 1er février, sur le media européen en ligne Telos, est plus pertinent, dans lequel il traite des raisons qui font que les SDF refusent les solutions d'hébergement : Les bonnes raisons des SDF.

 

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France 5 le 14 février : Le monde en face, Femmes invisibles, survivre dans la rue.

 Rappel :

- les mineurs isolés étrangers, voir article sur la situation à Toulouse : Jeunes isolés à la rue.

- Un toit sur la tête, documentaire d'Olivier Cousin sur les actions militantes à Toulouse du GPS (groupement pour la défense du travail social), et du CEDIS (collectif d'entraide et d'innovation sociale), pour occuper des bâtiments vides et organiser l'hébergement de sans-logis.

 Voir :

- Des familles sans abri menacées d'expulsion à Bordeaux, par Mathilde Goanec sur Mediapart.

 

. Par ailleurs, les idéologues de LR poursuivent leur stratégie de culpabilisation des plus démunis :

- dans le Nord, le RSA est suspendu brutalement à plus de 400 personnes ou le montant est réduit de 100 € pour 7500 d'entre eux (mesures qui existent déjà depuis l'invention du RMI lorsque les engagements ne sont pas tenus, mais qui sont manifestement mises en œuvre ici massivement pour faire des économies et rassurer les classes dites moyennes). Voir FranceInfoTv.

- dans le Haut-Rhin, voir article de Mathilde Goanec : RSA contre bénévolat, le Haut-Rhin passe en force

 

Billet n° 306 

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