Fraternité, ici et maintenant !

Une famille étrangère est menacée d’expulsion sur un prétexte bénin, alors qu’elle est bien intégrée, très appréciée et qu’elle a une peur panique de retourner au pays. Dans une petite ville du Gers, 200 citoyens, vêtus de blanc, manifestent leur soutien lors de la cérémonie officielle du 14-juillet.

[Photo YF] [Photo YF]

A l’occasion de la Fête nationale, samedi soir à Lectoure, un rassemblement a été organisé pour protester contre la volonté de la Préfecture du Gers (en Occitanie) de procéder à l’expulsion du territoire français d’une famille sans papiers qui sollicitait de la France l’hospitalité. Xhélil Spahi, 40 ans, et Oltania Abrashi, 35 ans, un couple de nationalité albanaise, et leurs deux enfants, Ervin, 13 ans, et Ermes, 5 ans, sont arrivés à Lectoure en mars 2018. Les deux enfants sont scolarisés durant l’année (l’un devait entrer en 5ème et l’autre en CP), et participent aux activités du centre aéré durant les vacances. Ervin fait du foot et fréquente assidument la bibliothèque municipale. Cette famille, bien intégrée à la vie de la cité, où elle réside depuis mars 2018, bénéficie d’un soutien important de la population, en particulier du collectif d’aide aux migrants, SOMILO, qui a organisé leur hébergement et les a accompagnés dans leurs démarches.

Le 13 juillet, à Lectoure, devant le Monument aux morts [Photo YF] Le 13 juillet, à Lectoure, devant le Monument aux morts [Photo YF]

Malheureusement, dans une France qui se ferme de plus en plus à l’accueil de l’étranger persécuté, le statut de réfugiés n’a pas été accordé malgré les menaces qui pèsent sur cette famille en Albanie, au point que le père de famille panique à l’idée de devoir y retourner. Prenant le prétexte d’une infraction bénigne commise par le père (un casque de scooter mal attaché !), la Gendarmerie, qui l’a verbalisé, l’a retenu plus de 21 heures dans ses locaux. La Préfecture en profite pour accélérer une procédure d’obligation à quitter le territoire, aussitôt notifiée avec confiscation du passeport, et confirmée rapidement, le 10 juillet, par le Tribunal administratif de Pau.

[Ph. YF] [Ph. YF]
Cette famille est donc contrainte à quitter le territoire malgré les risques encourus. Voilà comment fonctionne notre pays aujourd’hui : une arrestation sous le prétexte le plus bénin et durant l’été (dans l’espoir que les militants des droits humains aient peut-être baissé la garde), pour exercer les basses œuvres consistant à expulser une famille qui sollicitait de la France une part d’humanité.

Étrangement, la cérémonie officielle de ce samedi se déroulait devant le monument aux morts, avec dépôts de gerbes… pour célébrer la Révolution Française ! C’est donc là que près de 200 personnes, pour la plupart vêtues de blanc, ont manifesté, se tenant par la main, sur fond de banderoles du Réseau d’Éducation Sans Frontières (RESF) : « Solidarité avec les sans-papiers », « Laisser les grandir ici ». Tous s’étaient mobilisés malgré la période, certains revenant spécialement de leur lieu de vacance. Beaucoup connaissent les membres de cette famille, les apprécient et vivent comme une réelle injustice une telle décision administrative. Certains militent ailleurs dans d'autres collectifs de soutien aux migrants. Les Sœurs de la Providence, qui elles-mêmes accueillent sans discrimination une famille de religion musulmane, étaient présentes.

[Ph. YF] [Ph. YF]
Le maire, Gérard Duclos (« socialiste »), a prononcé un discours général quelque peu alambiqué et ambigu, dans lequel il dénonçait certes les territoires où règnent l’esclavage, la torture, la souffrance, mais aussi les guerres de religion et le non-respect des homosexuels, se gardant bien d’évoquer la situation concrète, ici et maintenant, d’une famille en chair et en os, sur sa ville, soutenue par ses administrés. Il refusait qu’un membre actif du collectif puisse prendre la parole pour expliquer le sens de cette action. Le maire, tout à ses ordres donnés aux porte-drapeaux (« garde à vous », « repos »), oubliait que le 14 juillet est l’occasion de fêter aussi la Fraternité.

Lectoure [DR] Lectoure [DR]
. L'Etat n'avait pas daigné envoyer un représentant, ni Préfète ni Sous-Préfète : surcharge de cérémonies, sans doute, à moins que l'annonce de cette démonstration de fraternité ait fait reculer ces officielles. Après la cérémonie, le maire s'est rapidement éclipsé, tandis que les manifestants chantaient, tapaient des mains et lançaient des slogans de solidarité. J’ai interrogé une élue du canton, Valérie Manissol (Droite et Centre) : elle m’a confié qu’elle n’excluait pas d’interpeller la Préfète du Gers sur cette situation dramatique.

. SOMILO est un des collectifs que j’ai rencontrés pour rédiger mon article publié sur ce blog sur Les collectifs d’aide aux migrants.

[Photo YF] [Photo YF]

 Selon que vous serez…

… puissants ou misérables, la Gendarmerie vous rendra blanc ou noir. La même Préfecture du Gers a mis Mariane, une jeune femme sénégalaise, au Centre de rétention administrative (CRA) de Cornebarrieu (près de Toulouse). Elle vivait auparavant en Italie, à Sienne, avec sa famille, quand elle a croisé en avril dernier le chemin d’un restaurateur qui lui a fait miroiter un emploi en Suisse, puis à Saint-Mont dans le Gers, au sein du restaurant du Monastère de Saint-Mont. Ce monastère, à l’histoire millénaire, était la propriété de Jean-Claude Paris, ancien de Canal Plus et président d’I-Télé (époux de Françoise Laborde, ancienne présentatrice du journal télévisé de France 2 et originaire de Saint-Mont) : il a vite été revendu à la coopérative Plaimont Producteurs, leader des vins du Sud-Ouest. Et l’hôtel-restaurant de luxe confié à des gérants belges, Jean-Paul et Béatrice Tossens.

[Ph. Site du Monastère] [Ph. Site du Monastère]
Se plaignant des conditions d’emploi et de l'absence de salaires versés, Mariane s’est adressée à deux reprises à la Préfecture du Gers qui l’a renvoyée sur l’employeur qui n’avait fait aucune déclaration de travail. C’est alors que la Gendarmerie est intervenue : constatant le travail illicite, mais ne relevant aucune infraction à l’encontre de l’employeur, la maréchaussée, sur ordre de la Préfecture, a conduit Marianne en rétention. L’absence de constat de la Gendarmerie complique la défense de ses droits. Cependant, elle a été libérée du CRA, suite à une décision d’Anne Maffre, juge des libertés et de la détention (JLD) du Tribunal de Grande Instance de Toulouse, ce samedi 13 juillet. Cette magistrate était saisie pour se prononcer sur la régularité de la procédure de rétention : dans ses propos tenus à l’audience, elle a longuement détaillé les conditions indignes de vie et de travail de cette femme dans ce coin éloigné du Gers, dans un restaurant huppé, et ce pendant trois mois. D’autres personnes seraient employées dans les mêmes conditions. La juge était elle-même scandalisée que le couple employeur ne pourrait être poursuivi qu’aux Prud’hommes, faute de verbalisation par la Gendarmerie. Chose rare, il en était de même pour la représentante de la Préfecture de Haute-Garonne présente à l'audience. Le Cercle des Voisins, groupe de bénévoles venant en aide aux personnes retenues au CRA, prend en charge Mariane depuis sa sortie du centre. Elle devrait regagner l'Italie mardi 16 juillet.

. C’est avec le soutien de ces bénévoles du Cercle des Voisins, très actifs, que j’avais pu enquêter sur le Centre de Rétention de Cornebarrieu : Centre de rétention, de l’intérieur.

 

Prétextes…

Un étranger en situation irrégulière, souvent dans l’attente de décisions suite à des recours, peut donc faire l’objet d’une OQTF parce que la lanière de son casque de scooter est mal attachée. Même si le scooter est parfaitement en règle. D’autres ont été expulsés ou menacés de l’être pour « non-port » de ceinture de sécurité. On connaît des étrangers au sort incertain paniquer en voiture, car la moindre infraction commise par le conducteur peut entraîner une procédure à leur encontre. Je suis preneur d’informations sur ce sujet (en commentaire ou sur mon adresse mail indiquée ci-dessous).

 

Billet n° 481

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