Retraites : réforme injuste et injustifiée

La réforme ne fera que des perdants alors même que les comptes sont, comme Edouard Philippe l’a reconnu, quasiment équilibrés. Description du boulgui-boulga du haut-commissaire à la radio après son admission au conseil des ministres.

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Alexandra Bensaïd disait avec raison dans son émission On n’arrête pas l’éco sur France Inter samedi matin que, dans la réforme des retraites, les perdants savent qu’ils le seront, les gagnants eux ne le savent pas. Car il n’y en aura pas : Christian Chavagneux (Alternatives économiques) le confirme. Le taux du PIB consacré aux retraites restera à 14 % : certes le montant de 320 milliards augmentera peut-être si le PIB progresse mais pas au rythme des nouveaux retraités. Par ailleurs, le taux de croissance stagne sous Emmanuel Macron, et l’Italie et l’Allemagne (que les néo-libéraux nous ont tant vantée) sont en récession. Le Conseil d’Orientation des Retraites (COR) considère [voir Le Monde de ce 16/09] que le système est «quasiment revenu à l’équilibre depuis 2017» soit un déficit de 0,1 % du PIB (2,9 Md€). Le Premier Ministre l'a lui-même reconnu dans son discours la semaine dernière devant le Conseil économique social et environnemental (CESE). Au grand dam de ceux qui dramatisent depuis des années la situation pour obtenir une réforme systémique et à terme un système par capitalisation faisant la part belle aux assurances privées. Le COR, dont les analyses varient tous les 6 mois, pense que la situation va s’aggraver d’ici 2022 (0,2 % de déficit, ce qui reste relativement faible) mais admet que la situation doit s’améliorer vers 2040. Bien sûr, cette réforme Macron intervient alors que le chômage reste élevé (ce qui est mauvais pour l’entrée des cotisations), la croissance plafonne et les baby-boomers sont encore nombreux. Mais ces derniers ne vont pas tarder à disparaître ce qui allégera la charge des pensions de retraites.

Le rapport Delevoye cherche à rassurer en affirmant que le nouveau système garantira les droits acquis dans l’ancien système… mais c’est bien parce que le nouveau sera moins favorable que l’ancien. On peut s’attendre d’ailleurs à une forte pression sur les retraités nés avant 1963 (non concernés par la réforme). La même propagande, qui est parvenu à convaincre les jeunes générations qu’elles n’auront pas de retraite pour qu’elles acceptent n’importe quelle réforme, répandra l’idée d’une injustice face à tous ces retraités qui auront de meilleures retraites. Et l’on cherchera à faire admettre de nouveaux reculs.

Devant le CESE jeudi dernier, citant Rousseau, le Premier ministre a dit sa foi dans « le contrat social qui nous lie les uns aux autres » et « cette belle idée que la nation prend soin de ses aînés », « cycle solidaire entre les travailleurs d’hier et travailleurs d’aujourd’hui ». Et même que : « la retraite par répartition est un trésor national ». Mais pour ajouter que tout cela est menacé, d’autant plus que toutes les réformes précédentes n’ont rien réglé sur le long terme. D’où le projet d’un « système universel de retraite » pour remplacer ce système vieux de 70 ans ! Il dit redouter le déficit tout en étant obligé d’admettre, comme indiqué plus haut, que « le système, pour l’heure, n’est pas très loin de l’équilibre ». Comme cet argument dessert la nécessité de la réforme, il n’insiste pas trop mais dit vouloir faire œuvre de justice : « ce qui est en jeu, ce n’est pas un sujet d’équilibre comptable, c’est un sujet de justice, un sujet de justice entre les générations ».

Pour ce faire, il faut que les Français travaillent plus longtemps : d’ailleurs, c’est ce qu’ils font puisqu’ils partent, dans le privé, en moyenne à 63,5 ans pour avoir une meilleure pension, et d’en déduire de façon quelque peu cynique que cela prouve que les Français n’ont plus ce tabou (« ils ont déjà un peu tranché le débat »).

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Il ironise sur l’impossibilité pour un salarié de savoir à l’avance combien il aura de retraite. Alors que la retraite par points sera plus transparente. Et de faire référence aux complémentaires (Agirc-Arrco) dans le privé qui sont calculées par points et non contestées (cela représente 82 Md€ soit le quart des retraites du pays).

Occasion pour moi de témoigner : ayant une carrière partagé entre public et privé, si je peux comprendre le calcul de ma retraite sécurité sociale (du privé), ma retraite du public, j’ai dû faire totalement confiance à la complémentaire, car je n’ai aucun élément pour m’assurer que le nombre de points attribués et la pension correspondante répond à un calcul correct, et pas seulement parce que cette caisse complémentaire a basculé dans le privé et a été dirigée par un frère de Nicolas Sarkozy. Attention : je ne suspecte pas une malhonnêteté, mais le système par points est tout sauf une preuve de clarté.

Je continue dans les confidences : ayant cotisé 24 années dans le privé (avec des salaires variables, Smic à une époque, ou rémunérations de cadre), je dégage pour cette période, avant impôt, 1069 euros nets par mois, soit 12.828 euros par an. Avec la réforme, pour cette même période, avec le même revenu, pour 28 % de cotisations (salariales et patronales), le montant de la pension annuelle serait de 5913 €. Le rapport Delevoye a eu beau présenter des chiffres plus avantageux, on sait que le mode de calcul a été contesté car cherchant à valoriser le projet de réforme. Tout réside dans la détermination de la valeur du point (actuellement annoncé comme étant de 5,5 € de pension annuelle pour 100 euros cotisés). Je n’ai pas fait le calcul pour ma retraite du public, car il est évident que la réforme sera un recul : je précise cependant que pour 19 années retenues, je perçois une pension à peu près du même montant (pour des rémunérations de chef de service puis de directeur) : si ma pension est basée sur les six derniers mois (système tant décrié par ceux qui n’ont cessé d’agiter ce brûlot, souvent sans bien connaître comment cela fonctionne), le salaire de référence retenu n’est pas celui que je percevais mais 80 % seulement de ce salaire (la prime de directeur n’est pas prise en compte), ce qui fait qu’au final ma retraite publique ne m’assure pas un taux de remplacement plus avantageux que dans le privé.

Si l’exemple personnel que je donne peut étonner (sans doute parce qu’il est établi sur seulement 24 années), par contre il y a un moyen relativement simple de comparaison entre ancien système et nouveau : l’ancien c’est grosso modo une pension à 75 % du salaire (sécurité sociale et complémentaire) pour une carrière complète soit l’équivalent de 9 salaires mensuels sur l’année ; l’éventuel futur système ce sera une pension de 5,5 % de 28 % de cotisations sur la totalité du salaire [5,5 € sur 100 € cotisés, les cotisations patronales et salariales représentant 28 % du salaire sur la durée de la carrière de 42 ans] ce qui donne pour une année de retraite l’équivalent de 7,76 salaires mensuels [Pension annuelle = Sm (Salaire mensuel) x 42 x 12 x 28 % x 5,5 % = 7,76 Sm]. Ce qui signifie que les futures pensions seront à 86 % de ce qu’elles étaient auparavant [7,76/9]. Et je pars d'une situation figée, en euros constants : sur la durée d'une carrière, ces 5,5 € pour 100 € cotisés perdront de leur valeur alors qu'actuellement les salaires passés sont revalorisés en tenant compte de l’inflation.

. Présentation du calendrier et de la méthode de la réforme des retraites, site du gouvernement, CESE, Palais d’Iéna, 12 septembre 2019. 

Une réforme avant la réforme

Il me semble qu'on a peu relevé le fait que des mesures seront sans doute prises avant 2025, date d'entrée en vigueur progressive de la réforme. En effet, Edouard Philippe, laconique, a dit qu'il va demander au COR "quelle devrait être l'ampleur des mesures qu'il faudrait, selon lui, prendre pour en garantir l'équilibre en 2025". Cela signifie que l'équilibre devra être atteint avant même 2025 : peut-être en accélérant l'exigence prévue par François Hollande en 2014, à savoir les 43 ans de cotisations, bien avant la date prévue (2035).   

Le gloubi-boulga du haut-commissaire

[Photo site France Inter] [Photo site France Inter]
Le 13 septembre, Jean-Paul Delevoye était l’invité de France Inter qui se vante d’être la première radio à l’inviter (en réalité : depuis qu’il est entré au gouvernement). Et lui de dire qu’il a beaucoup d'estime pour cette radio ! Pour ma part, je me précipite sur mon calepin : que va-t-il dire de nouveau ? Rien. Je n’ai pu relever que des lapalissades, des lieux communs, des propos ésotériques et des réponses emberlificotées : comme lorsqu’interrogé pour savoir si le montant du point pourrait à l’avenir baisser, il répond : « Non… il pourra s’adapter ». Et tout est à l’avenant. Il nous cause de « gap », de « système paramétrique ». Il dit : « votre âge à vous c’est ce qu’on appelle le taux de remplacement » (n’importe quoi). Il nie que l’âge pivot soit l’âge d’équilibre (!), il dissocie à tort âge de fin de décote et âge du « taux plein ». On ne comprend rien de son explication sur 43 ans de cotisation et sur âge de départ. Il va jusqu’à dire, alors qu'il parle de l'âge de départ en retraite : « si vous estimez que le montant de votre retraite par rapport à votre salaire est suffisamment élevé, 60, 65, 70, vous décidez de partir ». Vous avez bien lu : 60 ! Parle-t-il de l'âge, ou du taux de remplacement ? Il est tellement précis qu'il a oublié d'être plus clair.

Il renvoie une fois de plus l’impression qu’il ne maîtrise pas bien son sujet, se gargarisant de mots comme par antiphrase : visibilité, transparence, clarté, convergence… Finalement, ce qui était surtout à noter c’est la tension qui a semblé exister entre Demorand et Salamé dans la gestion de l’entretien. Mais à 13h, France Inter n’avait rien à exploiter de cette interview et n’en a donc pas donné le contenu.

Il va de soi que, sur certains points, les défenseurs de la réforme annoncée peuvent relever des améliorations, comme les 5 % par enfant et dès le premier enfant pour les femmes (ou à partager entre la mère et le père), ainsi que la pension minimale de 85 % du Smic (1000 euros). A noter cependant que l’on ne sait toujours pas si ces 1000 € seront une aide sociale (et donc soumise à plafond de ressources) ou un droit à une vraie pension minimale. Et ce montant ne sera assuré que « pour une carrière complète », ce qui en limite d’emblée la portée, car ceux qui ont des pensions basses c’est le plus souvent parce qu’ils n’ont pas cotisé assez longtemps. Mais les flottements de Jean-Paul Delevoye à chaque fois qu’il vient sur un plateau, outre sa personnalité, s’expliquent peut-être bien par la difficulté de défendre une réforme qui, de toute évidence, est un recul social majeur.

. émission de 7/9 de France Inter : ici.

Lire sur ce blog :

. Retraites : le subterfuge d’Emmanuel Macron, 28 août.

. Retraites : portion congrue, 7 août.

Lire sur Mediapart :

. Réforme des retraites : "Nous, petits libéraux, on ne peut pas suivre", par Mathilde Goanec, 16 septembre.

. Réforme des retraites : les questions qui fâchent, par Dan Israel, 19 juillet.

. Retraites : la justice illusoire d’un système individualiste, Romaric Godin, 18 juillet.

 

 Billet n° 494

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