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Billet de blog 18 déc. 2020

Crimes d’État

Chroniques sur trois émissions récentes : France Inter, Affaires sensibles retraçant les crimes coloniaux de la France à Thiaroye, à Sétif et sur le chemin de fer Congo-Océan. France 5 : un documentaire sur Le Livre noir témoignant des massacres perpétrés par les Nazis en URSS. LCP : les conditions dantesques de vie au Goulag entrainant la mort d’un très grand nombre de zeks.

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Affaires coloniales

 France Inter diffusait le 15 décembre une émission de Fabrice Drouelle (série Affaires sensibles) : Décolonisations françaises. En introduction, il évoquait pêle-mêle quelques massacres perpétrés par la puissance coloniale dont :

Tirailleurs sénégalais

- celle de Thiaroye, au Sénégal, où 70 tirailleurs sénégalais, rapatriés des combats pour libérer l’Europe, furent froidement exécutés par la gendarmerie française et les troupes coloniales tout simplement parce qu’ils réclamaient leur solde (drame qui a été largement renseigné par l’historienne Armelle Mabon qui au terme de ses recherches conclut plutôt à des centaines de morts) ;

- celle de Sétif, Guelma et Kherrata, dans le Constantinois algérien, où « entre 7000 et 15 000 Algériens périrent », crime contre l’humanité (puisque l’armée française a bombardé des villages) qui fut présenté comme de « regrettables incidents » ;

-  celle de la construction de ligne de chemin de fer reliant le Congo à l’océan, entre 1921 et 1934 où 2000 Africains moururent à la tâche, dit Drouelle (mais il fait passer une bande sonore citant Albert Londres : 17 000 morts dans ces travaux forcés, dont le promoteur avait déclaré que l’on pouvait « accepter le sacrifice de 6000 à 8000 hommes ». D'autres sources parlent de 20 000 morts).

Sétif et le Constantinois, 8 mai 1945

Et bien d’autres (n’était pas cité par exemple le massacre de Madagascar suite à l’insurrection de 1947 réprimée par les troupes coloniales, soit des dizaines de milliers de morts)  : où et quand l’État français rappelle à sa population, à ses enfants, que la République légale a été capable de telles exactions tandis qu’il ne cesse de se parer des atours de la respectabilité républicaine, agitant la devise à tout vent ? Certains font des gorges chaudes quand on parle de repentance : je ne sais quel mot il faut employer, je sais que ces faits devraient être régulièrement rappelés aux citoyens et que les cérémonies publiques devraient aussi commémorer ce qui est la honte de la France. [16 décembre]

Chemin de fer Congo-Océan

Le Livre noir

France 5 présentait le 13 décembre un documentaire passionnant, Vie et destin du Livre noir, la destruction des juifs en URSS. Des militants russes du Comité antifasciste juif, dont Solomon Mikhoels (directeur de théâtre), se rendent aux États-Unis à l’été 1943. Là, Albert Einstein les invite à réaliser un ouvrage d’enquêtes, un livre noir, sur les exactions criminelles et exterminatrices des troupes nazies lors de leur entrée en URSS à partir de juin 1941. Le journaliste et écrivain Vassili Grossman (qui a couvert la bataille de Stalingrad et écrira le monumental roman Vie et destin) participe à l’élaboration de ce document, avec Ilya Ehrenbourg, écrivain soviétique.

Massacre de Babi Yar en Ukraine

Mais les autorités soviétiques, staliniennes, interdisent la parution de cet ouvrage sur les crimes nazis parce qu’il donne trop de place au Juifs, parce qu’il met en cause des Russes qui ont collaboré avec les Allemands pour rafler des Juifs qui allaient être fusillés, parce que des extraits ont déjà été diffusés aux USA et d’autres ont été produits au procès des dignitaires nazis à Nuremberg. Des militants du comité antifasciste sont exécutés. Staline plonge dans une véritable paranoïa antisémite qui ne cessera qu’avec sa mort en 1953.

Le Livre noir est interdit, il ne sera publié en Lituanie qu’en 1993 (et chez Actes Sud en 1995, 1130 pages) et en Russie.. en 2010.

Le documentaire, réalisé par Guillaume Ribot et Antoine Germa, est d’une très grande qualité, bien construit, limpide, présentant des images rares. Occasion de plonger ou replonger dans le livre de Vassili Grossman, Vie et destin mais aussi dans Le Livre noir toujours accessible en librairie (Solin/Actes Sud). [14 décembre]

Ilya Ehrenbourg

. visible jusqu’au 13/01/2021 : ici.

Goulag, une histoire soviétique

LCP diffuse une série documentaire, réalisé par Patrick Rotman, racontant et expliquant le Goulag, des origines jusqu’à sa disparition définitive à la fin des années 1950.

Ces camps de prisonniers (zeks) étaient installés pour la plupart dans la Kolyma (cinq fois la superficie de la France). Occasion de se souvenir de Varlam Chalamov, le grand écrivain des camps que j’ai placé dans mon panthéon, pour avoir été bouleversé par son témoignage dans ses trois volumes publiés chez Maspéro de 1980 à 1982 (Kolyma). Il faudrait consacrer des pages et des pages à cet homme fascinant : il a décrit, avec une précision, sans pathos, « ce monde qui écrase l’âme et la corrompt », cette vie tragique où ce n’est qu’au-delà de moins 50 ° que les sorties sur chantiers étaient supprimées. Dans ce continent perdu, pour les zeks oubliés de tous, l’hiver durait 12 mois, le reste c’était l’été.

[site LCP]

Le premier épisode (Origines 1917-1933) diffusé le 14 décembre était suivi d’un Débat-doc avec Nicolas Werth, co-auteur du documentaire, historien spécialiste de l’Union soviétique. Les camps de prisonniers ont été installés dès 1918, mais leur développement a lieu sous Staline en 1929, lors de la collectivisation forcée des koulaks. Il s’agit d’un système esclavagiste d’un  rendement économique faible. Le détenu est nourri non pas en fonction de ses besoins mais de ce qu’il a produit. La mortalité sera élevée (en 1942-43, elle est de 15 à 20 %), et pourtant ce n’est pas un système d’extermination, la finalité n’est pas la mise à mort. Ce taux baissera au début des années 50 car il s’agit d’économiser la main d’œuvre. On évalue, dit Nicolas Werth, à deux millions le nombre de morts dans les camps soviétiques, sans parler de ceux qui sont morts des séquelles du camp (après avoir été libérés) et des « déportés spéciaux » qui étaient abandonnés en rase campagne. Et sans compter les membres des familles (mortalité infantile énorme). 5 millions de zeks furent libérés avec la déstanilisation, mais dans les années 70, il y avait encore 800 000 à un million de citoyens soviétiques enfermés.

Redifffusion : les 20 et 21 décembre.

 2ème épisode : Prolifération 1934-1945 : 21, 27 et 28 décembre.

3ème épisode : Apogée et agonie 1945-1957 : diffusion 28 décembre et 4 janvier.

. Goulag, une histoire soviétique.

. Les deux premières chroniques ont été d'abord publiées sur mon compte Facebook dans une version plus succincte. 

Billet n° 593

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et .

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