Histoire du travail social et de ses professions

Henri Pascal, sociologue, a publié une histoire du travail social : sa professionnalisation, ses évolutions, son imbrication avec d’autres domaines, comme les droits des femmes, les liens avec le politique, les questions éthiques. Ouvrage indispensable pour comprendre ce secteur fondamental de mise en œuvre des politiques sociales. Interview de l’auteur.

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D’emblée, Henri Pascal décrit la pauvreté des temps modernes, celle du prolétariat, bien loin de celle qui frappait jadis les populations (invalidité, errance, famine, épidémies). L’aumône ne suffit plus : à la charité, il faut substituer l’assistance. Parallèlement aux politiques sociales instaurées pour améliorer le sort de la classe ouvrière (comme celles que promeut Léon Bourgeois avec le solidarisme), émerge le travail social, à une date indéterminée, disons vers la fin du XIXe siècle.

Il ne s’agit pas de bienfaisance mais de droits, précisés par des lois et des textes réglementaires. L’ouvrage fait la synthèse de tout ce qui a été publié sur le sujet ainsi que des propres recherches de l’auteur. Il a pour but de montrer que le travail social d’aujourd’hui est l’héritier de cette histoire.

On plonge dans les prémices du service social : le settlement, créé à Paris en 1896 par Marie Gahéry, sur le modèle de celui qui existe déjà à Londres, avec des connotations religieuses. Dans un quartier défavorisé, des femmes « installent » une action sociale auprès de familles nécessiteuses. Au début du nouveau siècle, l’œuvre devient Maison Sociale. La loi de 1901 (sur les associations), avant même la loi de 1905, contraint les ordres religieux à se saborder et les religieuses à redevenir laïques. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces femmes ne sont pas des dames patronnesses mais des militantes engagées, vivant dans les quartiers populaires. Catholiques, elles ne font pas de prosélytisme, « leur action ne vise pas à soulager les misères par la charité, mais à créer une élite populaire ». A l’époque, « le célibat, pour une femme, est la condition de la liberté », car la femme mariée est mineure et dépend totalement du mari. Ainsi, ces femmes célibataires se rendront à leur propre initiative à Londres étudier justement un settlement, mais aussi aux États-Unis, plus précisément à Chicago. Elles auront des entrevues avec les plus hautes autorités de l’État, négocieront avec les pouvoirs publics et mèneront une vie active que le statut d’épouse leur interdisait.

D’autres œuvres, à la même époque, agirent de la même manière, avec installation dans les quartiers populaires, essentiellement sur Paris ou la région parisienne. L’auteur montre les diverses actions menées sur le logement (loi sur les HBM, habitations à bon marché, de 1894), la santé, le travail (mini-bourses du travail), la maternité et la protection de l’enfance.

Le principe du service social est à la jonction entre le christianisme social (catholique ou protestant) et le solidarisme (laïque). Les deux courants, opposés mais impulsant des pratiques proches, ont pour but d’être une troisième voie, ni capitalisme pur et dur, ni socialisme collectiviste et matérialiste. On pourrait considérer que l’on est sur une approche particulièrement modérée face à la dureté des conditions sociales imposées par le système économique libéral. En réalité, les acteurs de terrain sont sur des conceptions plutôt progressistes. Ainsi Henri Pascal donne l’exemple de l’École Normale Sociale, dans laquelle il a enseigné et dont il a étudié les archives : créée en 1911, l’ENS, dans un premier temps, ne professionnalise pas des futures travailleuses sociales mais des militantes des syndicats féminins catholiques. D’un côté, il y a les promotrices, souvent des femmes ayant du temps et des revenus, et les propagandistes, des ouvrières militantes syndicalistes.

La guerre de 14-18 va voir un nombre important de femmes remplacer les hommes dans les usines : les premières assistantes sociales (nommées alors surintendantes d’usine) interviennent auprès des ouvrières.

Dans l’entre-deux guerres, l’action sociale sur le terrain relèvera de deux professions : les infirmières visiteuses dont le diplôme est créée en 1922 (infirmières ayant complété leur formation avec une spécialité dans le domaine de la santé publique que ce soit la tuberculose ou l’enfance) et les professionnelles du service social sur des missions plus strictement sociales (brevet de 1932 d’assistante sociale). Le maire de Suresnes, Henri Sellier, socialiste, très actif dans le domaine éducatif et social, constate que, sur le terrain (dans sa propre ville), ces deux professions se superposent. Une fois devenu ministre de la Santé du Front Populaire, en 1938, il décide de fusionner les deux métiers en un seul, et le nouveau diplôme s’appellera assistant(e) de service social (ou assistante sociale) mais en introduisant une année de formation aux soins infirmiers, suivie de deux années au contenu social (1).

Le « case-work »

Aux États-Unis, Mary Richmond a publié en 1922 un livre qui aborde « le traitement des cas » dans le service social, qui sera rapidement traduit et publié en France en 1926. Elle propose une méthode d’approche, appelée case-work, travail social individuel auprès de la personne en difficulté, fondé sur sa demande, dans la perspective de lui permettre de devenir autonome. La psychologie et même la psychanalyse, en fort développement dans le Nouveau Monde, ne sont pas étrangères à l’apparition d’une telle méthode.

Henri Pascal passe en revue l’apparition des autres diplômes du travail social, dont jardinière d’enfants (qui deviendra éducateur ou éducatrice de jeunes enfants, EJE), monitrice d’enseignement ménager (future conseillère et conseiller en économie sociale et familiale, CESF), éducateurs (le diplôme d’éducateur et éducatrice spécialisée ne sera reconnu au niveau national qu’en 1967), travailleuse familiale (future technicienne de l’intervention sociale et familiale, TISF), les délégués à la tutelle dans une période plus récente. Il déroule également avec une précision remarquable les différentes créations de services et établissements, comme les dispensaires, le service social d’aide aux… émigrants (car à l’époque, après la guerre de 14, il faut secourir ceux qui s’en vont), les centres sociaux.

Cette affiche, souvent attribuée au Ministère de la Santé Publique en 1940 (avant ou après Pétain, sans précision), daterait en réalité, selon le site de l’Université de Stanford, de novembre 1942. Cette affiche, souvent attribuée au Ministère de la Santé Publique en 1940 (avant ou après Pétain, sans précision), daterait en réalité, selon le site de l’Université de Stanford, de novembre 1942.
La période de Vichy est décrite, qui présente l’assistante sociale comme une « mère universelle » : les professionnelles relèvent du Secours National (qui est financé par la vente des biens des Français déchus de la nationalité, c’est-à-dire des Juifs). Des figures célèbres de la Résistance sont assistantes sociales : Jeanne Sivadon, directrice de l’école de surintendantes d’usines et de services sociaux de la rue Princesse, active au sein du réseau Combat, arrêtée, condamnée à mort, condamnation commuée en travaux forcés, puis déportée, et Berty Albrecht, infirmière et assistante sociale, membre du réseau Combat aux côtés d’Henri Frenay, arrêtée par la Gestapo et morte à la prison de Fresnes.

Henri Pascal rappelle que l’enfance inadaptée est l’héritage de Vichy, comme Michel Chauvière l’a démontré (2). Il indique aussi que la liberté surveillée et la délinquance juvénile furent instaurées sous Vichy, dès 1943, mesures reprises et complétées après la Libération. Il décrit par le menu l’extension et la diversification du travail social avec les Trente Glorieuses (qu’il situe, pour le social, entre 1950 et 1980), la progression des interventions en milieu ouvert (à partir de 1958, avec le retour du Général De Gaulle au pouvoir).

Mai 1968 est le moment où le social est détaché du sanitaire et où le terme travail social, pourtant déjà ancien, prend toute son ampleur. On parcourt les années 1970 avec le numéro de la revue Esprit sur le travail social, qui fera date (qu’on a lu et relu, et dont on a reproduit des articles entiers qu’à l’époque il fallait taper sur stencil et ronéotyper) ou l’affaire Jeanne d’Escrivan (assistante sociale de la Croix-Rouge en fonction à la prison de Fresnes et licenciée pour avoir voulu venir en aide à un prisonnier américain en contactant le consulat).

Puis arrive la victoire de la gauche en 1981 et les promesses de changement, alors que la France s’est profondément désindustrialisée et que l’économie est plus que jamais tenue par la finance. D’où la montée du chômage, la prolétarisation des quartiers (et la politique de la ville pour tenter d’y remédier), l’extension de la pauvreté et l’apparition d’une pauvreté-précarité qui nécessitent des mesures nouvelles : l’État fait appel davantage aux association et instaure en 1988 le RMI (revenu minimum d’insertion) qui exige du service social de travailler l’insertion sociale et professionnelle des plus précaires. Les travailleurs sociaux, contestataires sous la droite, avaient été nombreux à miser sur l’arrivée de la gauche, mais bien vite, une méfiance des politiques à leur égard a conduit à totalement négliger une mobilisation possible et progressiste du secteur. Nicole Questiaux, ministre de la Solidarité nationale, auteur d’une adresse très prometteuse aux travailleurs sociaux (un très bon texte), sera vite écartée. Un véritable gâchis.

Approche individuelle ou collective

La période Mitterrand est tout de même celle de la décentralisation (1983), en particulier pour l’action sociale (1986). Elle change grandement la donne, voit éclore de nouveaux gestionnaires, sensibles à l’idéologie libérale et apparaître une tension entre deux formes de social (qui pourraient être complémentaires mais se déclinent difficilement sur le terrain) : l’assistanciel (approche individuelle) et le développement social (approche collective et « politique »).

Dans un 6ème et dernier chapitre (inclus dans l’édition 2020), sont étudiées les premières années du XXIe siècle (2004 à aujourd’hui) où on assiste à une « refondation » du travail social : avec une multitude d’associations (caritatives) qui sont en charge de l’action sociale exécutée par des travailleurs sociaux et aussi d’énormes associations qui répondent à des appels d’offre et phagocytent des petites associations. Les différents dispositifs d’action sociale se côtoient sans forcément se coordonner. Sous Nicolas Sarkozy, les travailleurs sociaux ont été accusés de favoriser l’assistanat. Sous François Hollande, des États généraux du travail social (EGTS, 2013-2015) sont censés réunir les travailleurs sociaux pour mener une réflexion sur leurs missions. En réalité, dans beaucoup de régions, j’ai pu le constater en Midi-Pyrénées, les participants étaient essentiellement des cadres (de nombreux travailleurs sociaux n’ont jamais entendus parler de ces EGTS).

[Site emploipublic.fr : « éducateur spécialisé : ‘aider les autres à s’en sortir’ »] [Site emploipublic.fr : « éducateur spécialisé : ‘aider les autres à s’en sortir’ »]
Par ailleurs, une proposition essentielle de ces États généraux, comme le regrette Henri Pascal, n’a pas été prise en compte : « adresser un message de politique générale par le Gouvernement en direction des travailleurs sociaux afin de redonner du sens au travail social dans notre pays ». La députée Brigitte Bourguignon, PS, publie un rapport en juillet 2015 (à la demande de Manuel Valls, premier ministre), intitulé Reconnaître et valoriser le travail social. Tout un programme, qui aura pour effet, tout de même, d’inclure une définition de ce secteur dans le Code de l’action sociale et des familles (voir ici en annexe) et l’obtention du niveau licence pour les étudiants effectuant trois ans d’étude (qui étaient assimilés bac+2 jusqu’alors). Cette avancée (réclamée depuis presqu’un demi-siècle) a fait cependant des déçus : les anciens diplômés ne bénéficient pas d’une équivalence, leur diplôme reste minoré. Cette réforme conforte le rapprochement entre métiers du social, conformément aux réformes de tous les diplômes amorcées en 2004, avec une construction de ces derniers par compétences. Elle laisse en suspens le rattachement de ces formations à l’Université, sujet serpent de mer, déjà mis en œuvre dans d’autres pays européens.

En conclusion, Henri Pascal, qui a veillé à introduire chaque chapitre par une description du contexte politique et économique, et a parsemé ce manuel de remarques critiques, constate que cette histoire du travail social est ancrée dans une autre histoire, celle de la place des femmes dans la société (voir son interview ci-après). Cette histoire est par ailleurs bousculée par les rapports complexes entre le politique et les travailleurs sociaux qui revendiquent des droits sociaux en faveur des « usagers » qu’ils suivent et pour lesquels ils ont une relation d’empathie. Enfin, elle est confrontée à des tensions permanentes entre légalité et légitimité : en effet, face à une loi injuste, que doivent faire les travailleurs sociaux dont tout le corpus de formation et l’éthique professionnelle (largement abordée dans l’ouvrage) défendent des valeurs humanistes, refusant toute discrimination ? Si le passé éclaire le présent, d’où l’intérêt de bien connaître cette histoire du travail social, il n’empêche que l’avenir, selon Henri Pascal, ne sera déterminé que par ce que les acteurs (politiques, usagers, professionnels) feront de ce secteur en constante évolution.

Cet ouvrage est le bienvenu car il manquait une Histoire d’une telle ampleur. Il est indispensable, pour les professionnels et étudiants du secteur, mais pas seulement : pour les politiques, les journalistes, et tous les citoyens qui s’intéressent aux questions sociales.

. Histoire du travail social, De la fin du XIXe siècle à nos jours, par Henri Pascal, Presses de l’EHESP, 2020 (première édition : 2014).

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(1) C’est le même Henri Sellier, qui crée les HBM (habitations bon marché, ancêtre des HLM) et c’est dans sa commune, avec Gisèle de Failly, qu’apparaissent les premiers animateurs et une pratique sociale fondée sur l’éducation nouvelle (Gisèle de Failly sera la fondatrice des Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active, CEMÉA).

(2) Enfance inadaptée : l’héritage de Vichy, par Michel Chauvière, suivi de L’efficace des années quarante (dans la réédition de 1980).

Article introduit in extremis dans le CASF le 6 mai 2017

Article D142-1-1

Le travail social vise à permettre l'accès des personnes à l'ensemble des droits fondamentaux, à faciliter leur inclusion sociale et à exercer une pleine citoyenneté. Dans un but d'émancipation, d'accès à l'autonomie, de protection et de participation des personnes, le travail social contribue à promouvoir, par des approches individuelles et collectives, le changement social, le développement social et la cohésion de la société. Il participe au développement des capacités des personnes à agir pour elles-mêmes et dans leur environnement.

A cette fin, le travail social regroupe un ensemble de pratiques professionnelles qui s'inscrit dans un champ pluridisciplinaire et interdisciplinaire. Il s'appuie sur des principes éthiques et déontologiques, sur des savoirs universitaires en sciences sociales et humaines, sur les savoirs pratiques et théoriques des professionnels du travail social et les savoirs issus de l'expérience des personnes bénéficiant d'un accompagnement social, celles-ci étant associées à la construction des réponses à leurs besoins. Il se fonde sur la relation entre le professionnel du travail social et la personne accompagnée, dans le respect de la dignité de cette dernière.

Le travail social s'exerce dans le cadre des principes de solidarité, de justice sociale et prend en considération la diversité des personnes bénéficiant d'un accompagnement social.

Interview d’Henri Pascal :

Qu’est-ce qui t’a motivé pour t’attaquer à un tel sujet ?

Au point de départ, ma rencontre avec l’histoire  du travail social s’est faite en fin des années  1970. A cette période j’étais formateur  (cadre pédagogique permanent comme on disait à l’époque) à l’Ecole Normale Sociale. Yvonne Knibiehler, historienne ayant mené des travaux sur l’histoire des femmes, avait lancé une recherche sur l’histoire des assistantes sociales, partant du constat que les assistantes étant à plus de 95 % des femmes leur histoire ne devait pas être sans lien avec l’histoire des femmes. L’équipe autour de Knibiehler m’a interpelé ainsi qu’une formatrice Bernadette Blanc nous demandant d’aller voir ce qu’il y avait comme archives dans les placards de l’ENS, école fondée en 1911. Ce que nous avons trouvé nous a surpris : l’ENS était surtout une école de formation pour les militantes des syndicats féminins catholiques. De ce travail de recherche sur l’ENS est né mon intérêt pour l’histoire du travail social. Dès le début des années 1980, j’ai commencé à faire des cours sur cette histoire et, pour cela, à me documenter sans cesse sur le sujet. Après mon départ à la retraite j’ai continué à avoir quelques interventions sur ce sujet, j’ai participé à des réseaux associatifs comme le Réseau Histoire du Travail Social avec Brigitte Bouquet et, au niveau de la région Provence Alpes Côte d’Azur, l’Association Provençale pour la Recherche en Histoire du Travail Social (APREHTS). Pour mes cours, pour développer les associations précitées, j’avais accumulé au fil des ans une importante documentation. En tant que retraité j’avais un peu plus  de temps  j’ai donc décidé de me lancer dans l’écriture d’un livre, dans l’intention de faire connaitre aux travailleurs sociaux leur histoire qui n’était pas celle de quelques dames patronnesses ou de gentils scouts. La première édition du livre est sortie en 2014. Cette deuxième édition comporte un chapitre nouveaux sur les dernières années et a apporté parfois quelques modifications, précisions à la première édition. 

Henri Pascal [Photo YF] Henri Pascal [Photo YF]

 Peux-tu développer ce que tu dis dans ton livre de ces femmes qui, célibataires, vont se révéler des pionnières, actives et, somme toute, assez modernes ?

En fin du XIX et début du XXe, les femmes n’ont pas accès à l’Université, elles sont soumises, de par la loi, à leur mari, bien sûr elles ne votent pas  et n’ont accès à aucun poste de pouvoir. Dans cette période il y a, parmi les femmes, des courants revendiquant une égalité face à la loi, l’accès à l’université. Il s’agit là de femmes de la bourgeoisie (de la petite à la grande) tandis que les femmes du peuple travaillent souvent en usine, dans l’agriculture, et comme domestiques. Les idées du  mouvement de « réforme sociale », surtout celles du catholicisme social touchent un certain nombre de femmes. Ainsi inspirées par l’encyclique pontificale Rerum Novarum (1891), Andrée Butillard et Aimée Novo se lancent dans la création de syndicats féminins catholiques avant de fonder l’Ecole Normale Sociale. Dans la période de séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’Eglise appelle à la mobilisation des femmes catholiques, notamment pour remplacer le personnel congrégationniste dans l’enseignement. Et le pape Pie X  appelle, en 1904,  les femmes chrétiennes à « aller au peuple », « à lui rendre service ». C’est ce que font des femmes catholiques qui investissent aussi l’action sociale en participant à la création de nouvelle modalité d’action, comme les Résidences sociales. Cela ne va pas toujours avec les attentes des parents pour qui le destin d’une jeune femme est le mariage ou, parfois, le couvent.  D’où  des conflits comme le montre l’enlèvement de Marie Jeanne Bassot par sa famille. Ces femmes sont célibataires car c’est la condition de leur liberté : elles ne peuvent s’installer pour vivre dans un quartier ouvrier, elles ne peuvent courir d’un foyer de tuberculeux à un autre pour donner des conseils de prévention, elles ne peuvent  prendre en charge la direction d’une école en étant dans les chaines du mariage. Et parfois, l’appartenance à une congrégation ou un tiers ordre religieux est la cause du célibat, et peut être, pour certaines, sa protection.

La situation commence à changer dans la période d’entre-deux guerres. La quasi-totalité des travailleuses sociales est célibataires, à quelques exceptions près comme Hélène Vialatte qui fut directrice de l’Ecole des Surintendantes. Si le célibat reste une situation de liberté par rapport au mariage et l’appartenance soit à un tiers ordre, soit à une congrégation, est assez présente, s’ajoute à cela deux éléments. Tout d’abord le déficit démographique est fort :  les hommes morts de la guerre (1,5 million), auxquels s’ajoutent des milliers d’invalides de guerre, manquent sur le « marché du mariage ». Puis il y a aussi la ruine de nombreuses familles de petite ou moyenne bourgeoisie suite à la guerre, les filles doivent trouver du travail puisque les hommes à marier ne sont pas légion. Enfin il faut ajouter que de nombreuses femmes bourgeoises s’étaient engagées comme infirmières durant la première guerre mondiale ; cette expérience a laissé de fortes traces. Comme le déclare bien plus tard Ysabel de Hurtado, fondatrice du service social scolaire sur Paris et de bien d’autres services tout au long de sa carrière, en 1919, fille de banquier, elle ne se voyait pas replonger dans la vie mondaine qui avait été la sienne avant-guerre. Et les mouvements féministes, auxquelles adhèrent certaines travailleuses sociales, ont aussi conduit certaines à leur engagement professionnel.

Il faut aussi remarquer que le célibat n’est pas une figure exceptionnelle parmi les femmes exerçant une profession qualifiée, comme les assistantes sociales, dans la période d’entre-deux guerres et  dans la vingtaine d’années qui a suivi la Libération.  Puis  l’on est progressivement passé de mademoiselle à madame.

L’association GREHSS (Groupe de Recherche en Histoire du Service Social) publie, sur le site du CEDIAS (www.cedias.org  rubrique dictionnaire) un dictionnaire biographique du service social. A ce jour une cinquantaine de biographies ont été publiées, montrant bien la variété des formes d’engagements dans cette profession.

On sent chez les professionnels en fonction, dans tous les secteurs (établissements, milieu ouvert), une fatigue, une perte de sens, une colère parfois. Tu dis que l’avenir sera ce que tous les acteurs feront de ce secteur. Peux-tu en dire plus ? Comment serait-il possible de mieux unifier ce secteur particulièrement diversifié et lui redonner espoir et motivation ?

C’est vrai qu’actuellement  de très nombreux travailleurs sociaux tiennent un discours assez morose, s’appuyant sur certains traits de la situation présente : gestion bureaucratique de l’action sociale,  financement loin d’être à la hauteur des besoins sociaux, le bénévolat opposé comme un modèle plus efficace que le travail social, le retour du discours sur les bons et mauvais pauvres….. On pourrait multiplier. Là un regard sur l’histoire est utile. Il faut bien voir que des initiatives de travailleurs sociaux sont devenues progressivement des éléments de politique sociale. Quand des travailleuses sociales, dans les années 1920, ont commencé à réaliser des enquêtes sociales pour éclairer les décisions du tribunal pour enfants, quand elles ont  mis en place des alternatives à l’envoi en maison de correction, elles ont inventé ce qu’est aujourd’hui l’action éducative en milieu ouvert. Quant à l’unification du secteur il serait peut être  bon de s’interroger, d’abord, sur l’inflation des diplômes, donc des métiers correspondants qui sont couvert sous l’étiquette travail social et en sont parfois loin. Reste qu’il faut voir que les mobilisations pour changer le travail social, en faire ce qu’il doit être, c'est-à-dire un outil au service de la population et non au service de l’institution employeur, restent l’essentiel, quelles que soient les formes de ces mobilisations.

Bertie Albrecht, infirmière puis assistante sociale, qui éditait une revue "Le Problème sexuel" en 1933, sur la planification des naissances. Résistante, elle est morte en prison après avoir été arrêtée par la Gestapo. Bertie Albrecht, infirmière puis assistante sociale, qui éditait une revue "Le Problème sexuel" en 1933, sur la planification des naissances. Résistante, elle est morte en prison après avoir été arrêtée par la Gestapo.
Aujourd’hui il faut poser des actes dans l’exercice professionnel, des actes qui privilégient l’aide à la personne plutôt que le respect de la loi et des décisions administratives. C’est ce qu’ont fait des assistantes sociales, au risque de la prison et, parfois, de la mort, quand, sous Vichy, elles ont aidés des personnes à survivre, à échapper au sort qui leur était promis. C’est ce qu’ont fait des assistantes sociales quand, avant 1975, elles ont utilisé des aides financières légales pour aider une femme à aller se faire avorter en Grande-Bretagne ou en Belgique. On peut trouver d’autres exemples de ce positionnement dans toutes les professions du travail social. Quand, dans les années 1970, un éducateur achète des préservatifs en prévision d’un stage d’adolescents il n’est pas tout à fait dans la légalité, et il est licencié pour incitation de mineurs à la débauche.

Il faut souvent de la patience pour voir enfin les résultats des mobilisations. Les assistantes sociales ont commencé à revendiquer l’équivalence de leur diplôme avec la licence il y a plus de cinquante ans. Dans les années 1989-1992 elles se sont massivement mobilisées pour cette revendication, mobilisations à laquelle le ministère a répondu en les engluant dans une participation à des commissions sur d’autres sujets. Aujourd’hui cette revendication est satisfaite.

L’espoir et la motivation passent par la conviction que le travail social est utile à de larges franges de la population. Il suffit de voir l’histoire du travail social pour constater soit qu’il a accompagné des changements sociaux favorables aux plus démunis, soit qu’il a permis à ces mêmes personnes à se protéger des risques d’exclusion. Nous sommes peut-être aujourd’hui dans la deuxième figure. Et pour tenir, il faut jouer collectif, que ce soit dans les associations professionnelles et/ou les syndicats ou que ce soit dans des collectifs regroupant personnes concernées, travailleurs sociaux et militants. Par exemple, je pense aux nombreux collectifs locaux, prenant en charge des mineurs non accompagnés, souvent laissés à la rue.

. Henri Pascal anime le Groupe de recherche en histoire du service social (GREHSS), qui édite une revue numérique : Les Temps du social.

. La construction de l’identité professionnelle des assistantes sociales, L’Association nationale des assistantes sociale (1944-1950), par Henri Pascal, aux Presses de l’EHESP, 2012.

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Dans cet ouvrage, Henri Pascal dresse l’histoire du métier social le plus ancien à travers son association professionnelle, l’ANAS, créée en 1945, peu avant l’instauration d’un secret professionnel qui lui est attaché. Comme pour l’histoire du travail social, l’auteur veille à toujours bien camper le décor politique, économique et social général et la place des assistantes sociales, de leur formation, des services qui les emploient, au sein des politiques sociales et de l’action sociale. Il évoque combien le médical a été présent dans cette profession, mais démontre aussi que la volonté de l’extraire du sanitaire a été bien antérieure à sa concrétisation après mai 1968. Il décrit les pionnières, les battantes du début, les enjeux d’une professionnalisation qui consistait à affirmer qu’il s’agissait d’un métier et à extraire ainsi l’intervention sociale des approches charitables (condescendantes et aléatoires). Ouvrage complet, fort documenté, manuel évidemment précieux pour les professionnel·les et les étudiant·es, mais aussi pour tout citoyen qui s’intéresse à l’émergence d’une politisation du social, au sens noble du terme.

 

Billet n° 598

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