Psychiatrie : menace sur un lieu de proximité et d'insertion

Un centre de post-cure, qui accueille des patients venus de l'hôpital (psychiatrique) Marchant de Toulouse, est menacé de fermeture. En cette période de restrictions des dépenses publiques, il est considéré comme trop coûteux. Pourtant, il permet à des personnes ne relevant plus de l'hôpital mais pas encore aptes à se débrouiller seules, de leur offrir, avec un bon encadrement, un soutien pour favoriser leur insertion dans la ville.

Un centre de post-cure, qui accueille des patients venus de l'hôpital (psychiatrique) Marchant de Toulouse, est menacé de fermeture. En cette période de restrictions des dépenses publiques, il est considéré comme trop coûteux. Pourtant, il permet à des personnes ne relevant plus de l'hôpital mais pas encore aptes à se débrouiller seules, de leur offrir, avec un bon encadrement, un soutien pour favoriser leur insertion dans la ville.

"Le centre de post-cure Maignan est un lieu d'hospitalisation de moyen séjour (1 an en moyenne), implanté au cœur de Toulouse, pour des patients stabilisés, nécessitant des soins de transition entre un état de crise et l'organisation (ou la réorganisation) d'un cadre de vie en dehors du milieu sanitaire." C'est ainsi que le site officiel du Centre hospitaliser Marchant présente le CPC Maignan (car situé dans le quartier des Minimes, rue Emmanuel Maignan, un théologien du XVIIème appartenant à l'ordre religieux des Minimes, qui fut censuré par les évêques parce qu'il semblait vouloir autoriser l'usure).

Hopital_Marchant_3.jpgHôpital Marchant [site de l'hôpital]

Cette structure (une maison en ville) accueille des patients psychotiques, ou ayant une névrose grave, sans pour autant relever d'une hospitalisation intra-muros, ni pouvoir être autonome. Il leur faut une présence rassurante qui les aide à affronter la réalité de la vie autonome, avant de pouvoir partir et vivre seuls. Ils sont au nombre de dix, et leurs encadrants sont aussi nombreux. Pour l'essentiel des infirmiers qui doivent assurer les 3 X 8, afin d'être présents en permanence, y compris la nuit. Mais aussi une ASH (agent des services hospitaliers), un éducateur, un cadre de santé, des temps partiels de psychologue, psychiatre, assistante sociale.

L'aide au retour à une vie presque normale consiste à accompagner ces personnes afin qu'elles accèdent à leurs droits sociaux, à les aider dans la gestion de leur budget, dans les actes de la vie quotidienne (dont l'acceptation des soins, et, éventuellement, d'une protection juridique, tutelle, curatelle). Mais aussi à réaliser des activités dans le quartier, à rencontrer d'autres personnes, ce qui suppose tout un travail de réseau pour inciter les associations et leurs membres à accueillir des patients, qui, il y a peu, étaient encore enfermés dans l'hôpital. Travail tellement respectable, nécessaire, mais qui, évidemment, requiert des moyens financiers importants. Les personnels se rencontrent régulièrement et se tiennent informés à tout moment des faits marquants. L'approche individualisée de la situation des patients (souvent difficile à effectuer dans l'hôpital) et la possibilité de prendre du temps sont des aspects non négligeables du service rendu à ces patients.

 Or l'Agence Régionale de Santé (l'ARS) pousse, sous consigne du gouvernement et en s'appuyant sur un avis non public de la Chambre régionale des comptes, à réduire les dépenses de santé. L'Hôpital Marchant présente un déficit de 2,5 millions d'euros. Ainsi, chaque pôle de l'hôpital doit se débrouiller pour réduire la voilure de 300 000 €. D'où l'hypothèse qui court de supprimer une structure de réinsertion en psychiatrie qui coûte chaque année 800 000 €. Le ratio, calculé de façon stricte, sans tenir compte des spécificités de la structure (courtes sorties en permission, vacance entre une sortie et une entrée) conduit à exagérer le coût. Or, si le prix de journée est élevé, il ne l'est pas plus qu'à l'hôpital (466 € auxquels il faut ajouter le forfait hospitalier de 13,50 €, à la charge du patient). La Chambre régionale des comptes et l'ARS se fondent sur des éléments comptables, sur des chiffres consultés en chambre, mais elles ne se sont pas rendus sur place.

DSCN9811.JPG[Photo YF]

Le secteur privé lucratif gagne du terrain

Le secteur public est ainsi mis à la diète. Par contre, des centres privés existent et ne sont pas menacés. En Haute-Garonne, le secteur privé en psychiatrie est trois fois supérieur à celui du public (8 sites privés contre 2 publics soit 417 lits publics contre 1060 lits privés ; 5 CPC dont 3 privés). Le groupe Capio, présent dans 4 pays européens, possède 23 cliniques en France avec un chiffre d'affaire d'un demi-milliard d'euros (en 2003, ce groupe a acheté la clinique des Cèdres à Toulouse, la plus grande clinique privée de France). Le groupe Orpea, présent dans 7 pays européens, a tout un secteur psychiatrique privé en France (Clinea) : son site décrit ses "opérations stratégiques" qui consistent ici ou là à acquérir des lits pour gonfler le chiffre d'affaire. L'ARS considère qu'elle n'a pas à intervenir dans ce secteur privé. Ces groupes affichent leurs "valeurs", qui ne sont pas, prétendent-ils, les profits exorbitants qu'ils font sur la santé des citoyens et sur la sécurité sociale, mais des "compétences pan-européennes" (sic) pour assurer aux patients "le plus haut niveau de qualité de prestations et de soins". Evidemment, comme toujours dans les rapports entre public et privé, dans le domaine de la santé, lorsque des malades sont trop gravement atteints, ils sont renvoyés sur le secteur public. Sinon, ils ont des durées de séjour bien plus longues que dans le secteur public (ce qui gonfle le chiffre d'affaire et les bénéfices).

Par ailleurs, l'Hôpital Marchant prévoit de financer, en lien avec le secteur privé, une HAD (hospitalisation à domicile) : 15 lits publics, 15 lits Capio, pour un coût de 2 M€ an (presque le déficit annuel de l'hôpital).

Tout va très vite. Le personnel apprend en avril, par des bruits de couloirs, qu'il existe un risque de fermeture et en mai la menace se précise : on parle réellement de la suppression de ces dix lits.

Aujourd'hui, il serait pourtant préférable de créer d'autres CPC, plutôt que de supprimer les rares qui existent (un centre, comparable à Maignan, a fermé il y a quelques mois à Romilly-sur-Seine). La progression considérable de la population à Toulouse et ses environs, avec de plus en plus de personnes en grande difficulté, justifie qu'on ne lève pas le pied sur ce type de prise en charge. Les concepteurs purement comptables affichent une conception binaire de la société : les gens vont bien, ou ils ne vont pas bien, il n'y a pas de situation intermédiaire. Le malade est supposé guéri, il peut directement rentrer chez lui. Le personnel, qui conteste ces évolutions, ne craint pas de perdre son poste : il ne s'agit pas d'une revendication corporatiste mais de la défense d'un mode d'approche de la maladie mentale, qui a fait ses preuves et que, pour satisfaire nos "experts" qui réclament de façon lancinante la baisse de la dépense, nos gouvernants décident froidement de supprimer.

La Direction devrait annoncer début juillet la décision qu'elle compte prendre. Il semble qu'elle n'exclut pas d'intégrer le CPC intra-muros, ce qui serait un non-sens : l'intérêt de cette maison étant d'être vraiment une ouverture sur le monde extérieur, certainement pas en restant enfermée dans les murs de l'hôpital.

Rassemblement_CPC.jpg24 juin : rassemblement contre la fermeture du CPC Maignan [Photos Alex Lacrampe]

Des membres de l'équipe et une intersyndicale (CGT, Sud et FO) ont rencontré ce 24 juin François Chollet, adjoint de la mairie de Toulouse, président du conseil de surveillance de l'hôpital qui se réunissait dans l'après-midi. Il a écouté le personnel démontrant l'intérêt pour les malades de pouvoir être accueillis un temps dans ce lieu de vie, en ville. Puis, en fin d'après-midi, aux Arènes, lors de l'inauguration d'un immeuble d'habitation hébergeant, au rez-de-chaussée, un Centre médico-psychologique (CMP), le même élu, après avoir accepté que les personnels fassent, en cette occasion, une déclaration publique, a  certes objecté qu'il importait d'optimiser les moyens, mais admis, devant un représentant de l'ARS, combien il est important de faciliter l'insertion de ces patients dans la ville. Wait and see...

________

L'Hôpital Marchant a été gravement touché par l'explosion d'AZF le 21 septembre 2001. Suite à cette tragédie qui fit 31 morts à Toulouse et plusieurs blessés dans l'hôpital, ce dernier fut évacué (350 patients, 1000 employés). Un an plus tard, les patients commencent à revenir : le retour s'est échelonné jusqu'en 2005. L'hôpital a été entièrement restructuré (avec une énorme enveloppe fournie par le groupe Total, ce qui aurait permis à beaucoup de directeurs et sous-directeurs de rénover leurs bureaux) et la direction en a profité pour fermer des lits et ouvrir des CMP (centre médico-psychologique) et des CATTP (centre d'accueil thérapeutique à temps partiel). Ce sont des structures d'accueil de jour, alors que le CPC évoqué dans ce billet consiste à accueillir jour et nuit, hors de l'hôpital, les patients non encore aptes à retourner chez eux.

Un hôpital de jour qui accueillait quelques étudiants également la nuit voit sa section de nuit fermée à partir du 20 juin.

_______

Les Ides de mars :

Avec la circulaire du 15 mars 1960, la psychiatrie est incitée à s'ouvrir sur l'extérieur. La "sectorisation" doit favoriser le maintien ou le retour à domicile du malade mental. Mais, il faudra très longtemps avant que l'hôpital psychiatrique et ses soignants prennent en compte cette injonction réglementaire.

L'arrêté du 14 mars 1986 a défini les équipements et services qui ne relèvent par de l'hôpital intra-muros, dont le CPC : " des centres de post-cure : unités de moyen séjour destinées à assurer, après la phase aiguë de la maladie, le prolongement des soins actifs ainsi que les traitements nécessaires à la réadaptation en vue du retour à une existence autonome " (art. 2).

La circulaire du 14 mars 1990, signée Claude Evin, reconnaissait déjà que le dispositif de la politique de santé mentale était "confronté aux contraintes de la maîtrise des coûts de santé", mais elle insistait sur une meilleure organisation des secteurs psychiatriques, afin de favoriser l'insertion des personnes malades.

Si un centre de post-cure peut être éventuellement implanté dans l'enceinte d'un établissement hospitaliser, il doit être nettement différencié des locaux d'hospitalisation à temps complet. Si l'on veut travailler l'insertion sociale, il est évident que l'implantation au cœur de la ville est nettement préférable.

Quelques exemples de CPC : Sarzeau dans le Morbihan, de La Chicotière (association Les Apsyades) à Nantes, Centre de la Thébaudais (géré directement par l'Assurance maladie, groupe Ugecam), La Métairie ou le Centre René Capitant  à Paris. Ne pas confondre le CPC avec un centre de post-cure alcoolique.

________

Qu'est-ce que tu fou là ?

Au commencement, une folle envie née de la rencontre entre deux « théâtreux » un peu aguerris, qui se croisent parfois dans un centre de formation en travail social. Ils se rejoignent autour de la découverte de Psychiatrie Déconniatrie suite de 19 variations autour des liens entre folie et poésie, ouvrage de Serge Valletti, inspiré par les écrits de François Tosquelles, un psychiatre qui a laissé une trace profonde à Toulouse et bien ailleurs…

Mise en scène : Eric Raphael. Acteurs : Bahya Bouhenna, Betty Durand, Laurent Jeanmougin, Jacques Jouves, Vanda Mayonove, Eric Raphael, Fabienne Raphael, Mustapha Samr, Didier Vigouroux.

Citons François Tosquelles : "La qualité essentielle de l’homme c’est d’être fou. Et que tout le problème c’est de savoir comment il soigne sa folie. Si vous n’étiez pas fou, comment voulez-vous que quelqu’un soit amoureux de vous, pas même vous. Et que les fous que l’on met dans les asiles psychiatriques, c’est des types qui ratent leur folie. L’essentiel de l’homme c’est de réussir sa folie…"

La troupe a joué Qu'est-ce que tu fou là ? à Balma le 17 juin. Elle joue à la rentrée : je donnerai ultérieurement les dates et les lieux.

Les_Grands_Dysferents.jpgAffiche de la Troupe de théâtre Les Grands Dysférents


Billet n°205

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Et la richesse ruissellera sur les pauvres

Des enfants sont pauvres, leurs parents aussi

"La lutte des classes n'est pas républicaine"

La loi du marché : c'est l'humiliation

La solidarité à rude épreuve


Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.