«Une Grande fille»

Kantemir Balagov, jeune metteur en scène russe (27 ans), surprenant de maturité, réalise là un film époustouflant, dont l'histoire se situe au sortir de la guerre, dans un Leningrad exsangue. Avec deux actrices remarquables.

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Film long (2h17) mais qui nous tient sans cesse en haleine. Deux jeunes femmes se sont connues, dans l’Armée rouge, sur le front, pendant l’interminable siège mené par les armées nazies contre Leningrad durant la Seconde Guerre mondiale (900 jours), épisode effroyable au cours duquel mille habitants mourraient chaque jour (« les chiens ont tous été bouffés »). Balagov s’inspire des écrits de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015, dont l'un des livres s’intitule La Guerre n’a pas un visage de femme (1984). Il va alors lui donner le visage de Iya et Masha, l’une très grande (« la Girafe »), aux cheveux si blonds qu’ils en sont blancs, les cils aussi, inquiète, emmurée, atteinte de tétanie, l’autre, brune, enjouée, pétillante, virevoltante, mais dont le sourire appuyé semble, comme la tristesse d’Iya, tout aussi significatif des drames endurés.

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L’histoire présente de ces deux êtres paumées, logeant dans un appartement communautaire, les confronte aux malheurs qui perdurent, à la souffrance (Stepan, soldat traumatisé, handicapé à vie, réclamant la mort, après avoir dit à sa mère : « désolé qu’il y ait eu la guerre »). Elles sont ballotées par l’amitié, l’amour, le sexe vite fait, le désir d’enfant. Mais toujours avec une telle fatalité qu’on se surprend à leur souhaiter une pause. Lorsque vers la fin Iya sourit, pour la première fois, on se prend à espérer.

La scène au domicile d’une apparatchik peut paraître décalée, nous plongeant dans une autre histoire, et pourtant cette femme ne cherche pas seulement à se justifier (« les héros n’étaient pas seulement au front »), elle exprime une solidarité inattendue avec Masha contre la goujaterie des hommes, la mettant en garde contre son propre fils, emprunté : « j’essaye de te sauver de lui, il te jettera aux ordures ».

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Balagov voulait tourner en noir et blanc : finalement, il a choisi la couleur, parfois prononcée, pour rehausser les contrastes (le vert et le rouge, déjà présents sur l’affiche, conçue comme une peinture), ou sépia ou même lumière digne d’un Georges de La Tour. La scène de Macha et Iya enlacées est de toute beauté, au-delà même des sentiments qu’elle exprime (l’enfant espéré : « il nous guérira »).

Iya, lors de ses crises de paralysie momentanée, restait immobile, on la voyait légèrement hoqueter, comme un arrêt sur image. La musique du générique final l’imite : avec arrêts sur son. Comme pour laisser ce drame en suspens. Très beau film, à voir.

. actrices : Viktoria Miroshnichenko et Vasilisa Perelygina

. sortie en salle le 7 août.

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. Bande annonce 

. à propos de Svetlana Alexievitch, voir mon billet de présentation du film de Pol Crutchen La Supplication (sur un ouvrage évoquant les sinistrés de Tchernobyl, publié par l’écrivaine russe, Prix Nobel de littérature 2015), avec les explications du réalisateur.  

Billet n° 488

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