L’Homme victime de la « reine rouge »

La pandémie de Covid-19 n’est que le symptôme de l’effet de la « reine rouge », processus qui conduit les groupes d’organismes vivants à leur effondrement. L’Humanité est victime de l’entropie qu’elle crée tout en la qualifiant de progrès. Et notre cerveau, ce grand ignorant, n’est pas équipé pour inverser la tendance. Au bout du processus, la sortie de route.

L’Humanité serait-elle victime d’une malédiction la menant à sa perte ? Disons plutôt qu’elle est victime des lois de la mécanique statistique et de la thermodynamique.

La société humaine, comme la vie sur terre, n’existe et se développe que parce qu’elle sait utiliser l’énergie avec plus ou moins d’efficacité. L’énergie est même à la base de nos constructions sociales1. Et l’énergie principale exploitée est solaire. Lorsque vous mettez une bûche dans votre cheminée, dites vous que c’est l’énergie solaire qui a permis la photosynthèse, donc la pousse de l’arbre qui a fourni votre bûche. Même chose pour le pétrole qui a pour origine l’accumulation de matières organiques qui s’étaient auparavant développées sous les rayons bienfaiteurs. Même vous, cher lecteur attentif, êtes issu d’une longue lignée de vie apparue dans une belle soupe chimique qui n’a pu fonctionner que grâce à notre bon vieux soleil.

Chaque cellule humaine, et donc chaque humain, optimise la dissipation d’énergie comme tout système thermodynamique, c’est-à-dire tout système qui utilise l’énergie et la transforme, généralement en chaleur (forme dite dégradée de l’énergie). L’énergie que vous consommez, votre nourriture, est utilisée par vos muscles pour vous aider à vous sortir du lit le matin, mais surtout à maintenir votre température interne pour le bon fonctionnement de vos organes. Si vous ingurgitez trop de hamburgers, le corps va stocker l’excédent d’énergie sous vos formes « arrondies » pour être utilisée ultérieurement... au cas où vous vous décideriez à faire un jogging. Même chose pour un moteur thermique de voiture : la totalité de l’énergie stockée dans un litre de carburant est transformée (conservée) mais environ 70 à 80 %2 sont « perdus » pour le déplacement. Notamment dispersés en chaleur mais aussi en frottements : gaz d’échappement, frottements de la mécanique, des pneus, résistance de l’air. S’y ajoute le fonctionnement de la batterie d’accessoires intérieurs de plus en plus nombreux. Le reliquat vous propulse vraiment… quand vous n’êtes pas coincé dans un embouteillage. Au bout du compte, le rendement est affligeant mais le système, lui, a optimisé la dispersion de l’énergie du litre de carburant, selon les lois de la thermodynamique qui veut que rien ne se perd dans l’énergie, tout se transforme.3 Bref, nous sommes beaucoup moins doués que la nature pour récupérer l’énergie dans laquelle nous baignons.

L’effet « reine rouge » ou l’auto-destruction

La société thermo-industrielle humaine peut être assimilée à ce que la physique désigne par un système thermodynamique, selon l’hypothèse retenue par l’astrophysicien, François Roddier, spécialiste de la thermodynamique.4

La société humaine s’est développée grâce à l’énergie, en nombre d’individus (il en faut de l’énergie pour se reproduire!) et en technologie. Et sa consommation devient pantagruélique. Ce faisant, elle modifie son environnement, continuellement, de plus en plus intensément et de plus en plus vite, ce qui, en conséquence, lui demande de plus en plus d’énergie pour s’adapter à cet environnement modifié (appauvri ?) et maintenir des conditions de vie acceptables. Le réchauffement climatique induit l’utilisation décuplée de climatiseurs (logements et véhicules) qui eux mêmes alimentent le réchauffement climatique qui va rendre nécessaires de plus en plus de climatiseurs. Et plus vite on dissipe l’énergie, plus vite on modifie notre environnement, plus vite on doit s’adapter… jusqu’à ce qu’on ne puisse plus suivre le rythme à l’exemple des espèces dont la génétique n’évolue pas assez vite. C’est le cas actuellement étudié des arbres dans le contexte de réchauffement climatique qui ne se « déplacent » pas assez vite vers le nord ou en altitude pour retrouver des conditions climatiques adaptées. L’actuelle pandémie (et les suivantes annoncées), sans doute due à un bouleversement environnemental lié à la suractivité humaine, demande un formidable effort d’adaptation à notre espèce avec un coût humain effrayant, mais qui n'empêchera sans doute pas un rebond énergétique (voir plus loin) qui entraînera de nouveaux bouleversements écologiques.

C’est ce que le biologiste Leigh van Halen a appelé l’effet de la reine rouge5 qui conduit un groupe d’organismes vivants à un effondrement.

Une sorte d’hypertélie, c’est-à-dire un avantage présenté par les biologistes « comme un phénomène de croissance extrême qui transforme un avantage évolutif en désavantage au point d’accélérer la disparition du porteur ». L’avantage de l’Humanité serait ici son intelligence, sa technicité et sa capacité à utiliser l’énergie (et par conséquent à modifier son environnement fini), qui l’aurait conduite à se développer de manière exponentielle, au point de la menacer dans son existence même.6

L’homme, ce présomptueux

Oui, mais, dira t-on, l’Homme serait assez intelligent pour identifier le problème (bien qu’avec un Trump ou un Bolsonaro, on peut se poser la question…), trouver des solutions, changer de trajectoire.

Sauf que son intelligence a les limites de ses instincts ataviques et de la physique en général.

Ainsi, la pandémie actuelle de Covid-19 trouve sans doute son origine dans les contacts avec une faune sauvage porteuse poussée dans ses retranchements. Cela offre aux agents infectieux de nouvelles chaînes de contamination, comme l’explique dans Le Monde Philippe Grandcolas, spécialiste de l’évolution des faunes, directeur de recherche au CNRS et directeur de laboratoire au Muséum national d’histoire naturelle. L’option de remettre de la distance entre l’Homme et la Nature en redonnant à cette dernière de l’espace, pourrait paraître logique ? « Malheureusement, la période dramatique que nous traversons pourrait exacerber le manichéisme humain, pousser certains à vouloir se débarrasser de toute la biodiversité », poursuit-il, pessimiste. « On ignore simplement que l’origine de l’épidémie de Covid-19 est liée aux bouleversements que nous imposons à la biodiversité. Le silence sur ce point est assourdissant. »7

La rétroaction positive8 de la reine rouge se retrouve aussi dans l’effet rebond : des progrès technologiques permettent d’économiser ou de mieux utiliser l’énergie dans le confort ou les déplacements mais entraînent parallèlement une utilisation et une consommation accrues.

Quelques exemples :

- Contraints par les réglementations et la demande, les constructeurs conçoivent des moteurs thermiques de plus en plus économes et améliorent quelque peu leur rendement. Dans le même temps, ils produisent des véhicules plus lourds (SUV), plus puissants et plus rapides, malgré les radars et les embouteillages, suréquipés9, tandis que les conducteurs y trouvent une (bonne ?) raison d’allonger les trajets habitation-travail ou pour les loisirs.

- L’épidémie de Covid-19  conduit à une chute impressionnante de la consommation de pétrole (et des émissions polluantes, ce qui ne gâte rien) ce qui entraîne une chute tout aussi impressionnante des prix du pétrole et un effondrement des échanges et de l’économie. Les gouvernements et banques centrales annoncent déjà des contre mesures massives pour relancer la croissance dès l’épidémie maîtrisée, dans l’objectif de retrouver à minima le niveau de vie et la croissance antérieurs, la notion de décroissance étant contre intuitive. Il est donc inévitable que la machine reparte à un rythme encore plus soutenu, modifiant toujours plus vite notre environnement.

- Les compagnies aériennes plantent des arbres à chacun de vos trajets : «Un petit week-end à Barcelone ou Berlin, ça ne porte finalement pas à conséquence», raisonne le consommateur. De plus, si les nouveaux avions améliorent leurs performances énergétiques, c’est loin de compenser l’augmentation très importante du nombre d’avions en service et du trafic passagers.10

Les exemples pourraient être ainsi multipliés dans une société capitaliste dont le principal moteur est la consommation.

L’énergie est la clé

Le pétrole irrigue encore à prix d’ami notre économie mondiale et interconnectée. Il existe encore suffisamment de stocks pour saturer totalement en CO2 et autres joyeusetés notre atmosphère.

Oui mais… À part l’Arabie Saoudite qui vient de lancer des soldes géants pour préserver ses parts de marché et qui a le coût d’extraction le plus faible, les réserves s’amenuisent et sont surtout de plus en plus difficiles d’accès. Du pétrole de schiste américain aux fonds océaniques et polaires, en passant par les sables bitumineux canadiens, quand il faut un à deux barils d’énergie pour aller en chercher dix dans le désert saoudien, il en faut ou faut de quatre à six pour le même résultat dans les sites les moins accessibles. Il faudra donc de plus en plus d’énergie pour aller chercher… de l’énergie.

Oui, mais, l’énergie verte et renouvelable arrive dira t-on avec enthousiasme (sauf quand des éoliennes s’installent près de chez vous!). Si la partie d’énergie solaire qui nous arrive est phénoménale par rapport à nos besoins11, nous sommes beaucoup plus manchots que les arbres et les plantes pour la capter et l’utiliser autrement que pour faire pousser des carottes. Il faut beaucoup d’énergie (pétrole, charbon...) et de ressources minières pour produire panneaux photovoltaïques et éoliennes et capter un mince parcelle d’énergie solaire ou de vent, car là aussi, les rendements sont déprimants.

Même l’énergie de la fusion nucléaire, grand espoir des scientistes, dévorant des budgets (en partie publics) astronomiques, promesse d’une énergie illimitée, ne serait pas une bonne nouvelle. Car une énergie sans limite promet des prix très bas et une augmentation sans doute proportionnelle d’extraction de ressources, de production de biens, de consommation et de déchets. Si on élimine le crack énergétique, on fonce encore plus vite vers le crack des ressources, précipice dont on aperçoit déjà les rebords. L’énergie sans limites ne nous affranchit pas d’un monde de plus en plus étroit et limité. Quant à aller coloniser d’autres planètes...

Notre cerveau, ce primitif

Rien à faire, on ne sort pas de cet effet « reine rouge ». D’autant que notre cerveau, s’il est une belle machine à créer et inventer, est incapable de conceptualiser et donc de maîtriser cette trajectoire tragique. Ce sont les neuro-sciences qui nous le révèlent sous différents angles. Si nous avons fait (enfin les astronautes) quelques allers et retours sur la Lune, la structure profonde de notre cerveau n’a en réalité pas fondamentalement changé. L’un de ses éléments, le striatum, « nous incite à assouvir nos besoins primaires à court terme », comme le relève Grégoire Nieto dans son analyse du livre, Le bug humain, du journaliste Sébastion Bohler, lui-même rédacteur en chef de la revue Cerveau & psycho. Nous sommes capables de répondre avec agilité à un tweet qui nous a passablement agacé ou nous pouvons opérer un demi tour de gazelle face à un danger inopiné. Mais nous ne pouvons pas concevoir le changement climatique ou l’effondrement du vivant à 50 ou 100 ans tant qu’il n’affecte pas profondément notre quotidien et que nous pouvons préserver notre niveau de confort auquel nous sommes désormais habitués et adaptés. « La moindre rétrogradation de ce confort devient un supplice pour notre circuit de récompense », et nous incite à consommer d’avantage pour le maintenir.12

L’Homme est doué de raison, dit-on, mais il est loin de s’être débarrassé de ses instincts primitifs.

« Des barrières mentales nous empêchent de voir la réalité en face et parmi elles la dissonance cognitive », rappelait le journaliste Mathieu Vidard. « Le réchauffement climatique, par les menaces qu’il projette sur notre avenir et par l’ampleur des mesures qu’il nécessite, crée de l’inconfort en remettant trop de choses en question dans notre existence. Et entre la connaissance du problème et la reconnaissance du besoin d’agir, notre réflexe est de refouler ces informations pour éviter d’y penser. »13

Ce qui explique en partie l’indiscipline des Français face aux premières mesures pris au début de l’épidémie de coronavirus. Ce qui explique aussi le succès du système capitaliste qui produit dépendance et inconfort par la frustration tout en y apportant sur un plateau les remèdes par une consommation outrancière.

On fait un geste pour la planète en triant avec soin ses déchets et on s’autorise un petit voyage à Marrakech pour rétablir l’équilibre. La chercheuse en neuroscience comportementale, Sylvie Granon, explique aussi que, pour le cerveau, « le changement est extrêmement énergivore et stressant pour l’organisme qui va essayer de diminuer l’impact de ce stress en adoptant les comportements les plus automatiques et les plus rassurants possibles ».14

Les blocages sont enfin et surtout collectifs. Nous sommes piégés par des verrouillages socio-techniques (les choix précédents de la société thermo-industrielle) ou socio-économiques (le capitalisme puis le néolibéralisme) qui nous enferment dans les choix de nos prédécesseurs.

Nous restons donc sur la même trajectoire tant que nous ne sommes pas au pied du mur vers lequel nous nous dirigeons en accélérant avec constance. L’effet de la reine rouge est aussi semble t-il ancré dans notre cerveau.

Le renversement du capitalisme par un système qui reste à inventer ; la décroissance ; l’autolimitation de la population humaine ; la préservation des biotopes contre les intérêts économiques, sont autant de sujets qui fâchent voire provoquent des mouvements sociaux.

Et qui ne sont donc pas politiquement envisagés.

Les moyens de conjurer l’effet de la reine rouge sont encore à inventer.

 

1 : https://www.monde-diplomatique.fr/2013/11/CRETOIS/49814; https://www.monde-diplomatique.fr/2017/07/IRIGOYEN/57701; ou

https://blogs.mediapart.fr/dominique-boury/blog/140717/nucleaire-etou-renouvelables

2 : Difficile de connaître le rendement réél assigné au déplacement du véhicule. Les rendements des moteurs annoncés par les constructeurs, s’ils se sont améliorés avec l’électronique, sont indiqués pour des conditions d’utilisation irréalistes, comme la consommation d’ailleurs. Mais quelles que soient les données prises en compte, le rendement est déplorable.

3 : C’est ce qu’on appelle l’entropie : si les transformations d’énergie étaient réversibles (un rendement de 100%) elle serait réutilisable. L’entropie est égale à zéro. Un objet lancé dans le vide gardera l’élan initial (l’énergie) sans jamais s’arrêter tant qu’il ne rencontre pas d’obstacle. L’énergie perdue dans le moteur d’une voiture ne sera jamais récupérée pour sa traction : on dit que l’entropie augmente.

4 : François Roddier, « Thermodynamique de l’évolution. Un essai de thermo-bio-sociologie », éditions Parole, coll. Le temps d’apprendre.Voir aussi son site https://www.francois-roddier.fr/ et ses conférences notamment https://www.youtube.com/watch?v=H7ErDjEOogg

5 : Ibid., chap. 6 p 65

6 : https://blogs.mediapart.fr/michel-joli/blog/140320/coronamorphose

7 : https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/04/04/pandemies-nous-offrons-a-des-agents-infectieux-de-nouvelles-chaines-de-transmission_6035590_1650684.html

8 : En cybernétique, la rétroaction positive traduit l’auto accélération d’un système, vivant ou mécanique. La succession d’augmentations consommation d’énergie-dégradation de l’environnement-vitesse d’adaptation-consommation d’énergie etc relève bien d’une rétroaction positive.

9 : L’emploi spécialisé de la préposition sur- indique bien l’idée d’excès d’équipements, bon nombre étant des gadgets inutiles mais vendeurs selon les as du marketing. Le mythe de l’abondance (surabondance?) sans limite est toujours vivace dans la société de consommation bien que mortifère.

10 : https://www.mediapart.fr/journal/france/280320/comment-vivre-sans-aeroports

11 : https://jancovici.com/transition-energetique/renouvelables/pourrait-on-alimenter-la-france-en-electricite-uniquement-avec-du-solaire-ou-de-la-biomasse/

12 : https://blogs.mediapart.fr/gregoire-nieto/blog/241019/notre-maison-brule-et-nous-nous-enfermons-linterieur et Sébastien Bohler, « Le bug humain », éd. Robert Laffont, 2019.

https://www.cerveauetpsycho.fr/

13 : https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-carre/l-edito-carre-29-novembre-2018

Voir aussi https://blogs.mediapart.fr/gregoire-nieto/blog/241019/notre-maison-brule-et-nous-nous-enfermons-linterieur

14 : https://reporterre.net/EN-BEDE-Pourquoi-ne-fait-on-rien-face-au-drame-ecologique

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