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2020, théâtrale malgré tout

2020 en dix pièces qui, entre fermetures sanitaires et interdictions culturelles, m'ont marqué au cours de cette étrange année. Les classements sont toujours subjectifs, insatisfaisants, personnels, changeants, inutiles sans doute. Face au covid, le spectacle vivant et, plus largement le monde culturel, vit un confinement total, injuste et incompréhensible. Survivre ne suffira pas.
  1. Mes frères / Pascal Rambert / Frédéric Nauzyciel / La Colline théâtre national

    « Le désir masculin vire à l’obsession, l’isolement, la frustration et la brutalité des hommes à l’encontre de la nature et de l’ensemble des vies qui la constituent. Comme une fable, un poème animiste ou encore un rituel amoureux. Mots à mots. Corps à corps ». A l'intérieur d'une maison en bois, au coeur d'une forêt, quatre frères, bûcherons ou charpentiers, nourrissent le même désir pour Marie, leur sœur et leur servante à l’épaule d’ivoire, pétrie de liberté. Ils brament, feulent, la parade est animale, les fantasmes nocturnes. Pour la première fois, Pascal Rambert écrit un texte qu'il ne met pas en scène, pour Arthur Nauzyciel, par amitié, par complicité et par une conception commune du théâtre qui doit être art.

    Poème sauvage, dévorant, amoureux, violent, « Mes frères » est une tragi-comédie, un conte d’aujourd’hui. Quatre hommes et une femme - formidable et énergique Marie-Sophie Ferdane -, l'histoire terrible d'un engloutissement cannibale en réponse à l'appétit incommensurable du désir masculin lorsque celui-ci devient domination. Médée ne dévore plus ses enfants, elle cuisine ses frères. L’actualité dramatique de la pandémie s'invite dans cette fable noire et cruelle post "Me too", impactant la lecture et la mise en scène de Nauzyciel. 

  2. Le reste vous le connaissez par le cinéma / Martin Crimp / Daniel Jeanneteau / T2G Théâtre de Gennevilliers

    Daniel Janneteau met en scène la pièce du britannique Martin Crimp qui revisite les « Phéniciennes » d’Euripide dans une démarche à la fois antique - dans sa fidélité au texte - et contemporaine - dans l’éclatement du cœur dont les membres deviennent des personnages à part entière, incarnés pour la première fois par les femmes. Il donne à voir une tragédie intemporelle où la violence, omniprésente, est palpable jusque dans la chair du spectateur. Dans ce qui fut autrefois une salle de classe aujourd’hui dévastée, les Phéniciennes tiennent désormais le rôle principal, interrogeant les protagonistes avec un aplomb parfois confondant.

    L’histoire est aussi celle de l’humanité, nue, sans fard ni hypocrisie, où s’exprime cette banalité du mal, si bien définie par la philosophe Hannah Arendt en 1962, en observant Eichmann lors de son procès à Jérusalem. Le choix pour incarner les Phéniciennes de comédiennes amateures, habitantes de Gennevilliers ou de ses alentours, vêtues de leurs habits quotidiens, renforce la contemporanéité du spectacle, les plaçant hors du temps, vestales d’aujourd’hui face aux personnages antiques. Dominique Reymond, époustouflante Jocaste, mère des Phéniciennes et femme d’Oedipe, évoque, dans sa pose lorsqu'elle se tient dos au public, la figure hiératique de Stratonice peinte par Jacques-Louis David à la veille de la révolution française. Jeannetau compose une pièce magnifique, à l’intelligence rare, dans laquelle la tragédie grecque dialogue avec les affres du présent.

  3. Une costilla sobre la mesa : Padre / Angelica Liddell / La Colline théâtre national

    Comment sortir d’une œuvre d’Angelica Liddell ? Comment revenir à la réalité, à ce monde si profane ? Après « Madre », bouleversent requiem à une mère désormais chérie, « Padre », l’enterrement du père, s’inspire de Sacher Masoch pour évoquer les souvenirs d’une fille avec son père. Domination, soumission, animent une relation autoritaire dans laquelle le dominant devient le dominé, la fille devient le père à la faveur de la dégénérescence d’un corps autrefois respecté, craint. Les scènes, véritables tableaux confondant de beauté comme cette Madone que l’on croirait tout droit sortie de l’atelier d’Antonello Da Messine, sont sublimés un peu plus par l’intensité bouleversante de la musique baroque, musique sacrée, stabat Mater accompagnant le père une dernière fois. Celui-ci est représenté tantôt âgé, tantôt enfant tantôt homme. Il lave symboliquement les fesses souillées de sa fille. Maintenant qu’il est incontinent, l’enfant répétera les gestes du père. La religion catholique traverse bien entendu la pièce. Doloriste et aliénante, elle est présente dans les moindres gestes, les moindres rituels qui rythment nos sociétés judéo-chrétiennes.

    « Ne me touche pas » dit le père dans la force de l’âge, se tenant droit sur un monceau de terre qui le relie encore un peu au monde des vivants, à sa fille se précipitant à ses pieds. Quatre énormes Vénus, ayant ouvert de manière époustouflante le premier tableau, sidèrent par la simple nudité de leur corps hors norme, transcendent les canons de la beauté contemporaine. Avec leurs corps gigantesques, traditionnellement cachés, interdits de scène, elles les nouvelles Vénus, dans la lignée des déesses mères préhistoriques, des nus féminins de Rembrandt, des jeunes femmes au bain de Courbet. L’omniprésence de ces corps cyclopéens et triomphants force le spectateur à contempler ce qu’on lui a (récemment) appris à dédaigner. Angelica Liddell, sublime putain mystique, se fait notre miroir pour donner à voir ce paradoxe insupportable, la sublime beauté du monde est inséparable de la fange des hommes.  

  4. Aux éclats... / Nathalie Béasse / Théâtre de la Bastille

    Au Théâtre de la Bastille, Nathalie Béasse ouvre la saison comme une évidence. « Aux éclats... », spectacle à l'infinie délicatesse, est aussi une installation plastique, une chorégraphie poétique pour trio burlesque qui bascule soudain dans le tragique. Aller au bout de la chute, accepter l'incertitude, lâcher prise enfin et se laisser engloutir par l'immense beauté d'un monde.

    Plus qu’une succession de saynètes, « Aux éclats... » est une histoire de métamorphoses. Nathalie Béasse met en scène des tableaux vivants qui trouvent leur origine dans les gestes de faire, les actions dérisoires du quotidien : « Ce sont d’autres matières que les textes littéraires et théâtraux qui m’inspirent... » précise-t-elle, poursuivant : « C’est un magasin de farces et attrapes, c’est un tour de magie, ce sont les gens dans le public, c’est une matière de tissu, un velours vert très précis, c’est une musique, c’est une définition, c’est un bruit, c’est un poème ou une chanson, c’est une glissade, c’est un fil qui traîne, c’est une cravate mal mise, ou un scotch collé à la chaussure...[7] ». Nathalie Béasse privilégie l’humanité qu'elle donne à voir sans fard ni masque. Si la solitude est très présente dans ses créations, elle se dissout presque aussitôt dans l’idée de « faire corps ». Chez elle, les hommes qui tombent se relèvent presque toujours. Nathalie Béasse n’a pas fini de nous bouleverser.

  5. Une femme se déplace / David Lescot / Théâtre de la Ville au Monfort Théâtre

    Avec « Une femme se déplace », David Lescot s’empare du genre très codifié de la comédie musicale, ici à tendance surnaturelle. Amenée par l'irrésistible Ludmilla Dabo ainsi que dix comédiens-danseurs-chanteurs et quatre musiciens live, la pièce livre le portrait poétique et plein de fantaisie d'une femme d'aujourd'hui. Une magistrale histoire d'émancipation qui se chante et se danse.

    David Lescot réussit à s’emparer d’un genre qui se joue en permanence sur un fil. Il livre un spectacle entièrement structuré par la musique et la danse, où tout est réglé au millimètre près, où tout s’enchaine remarquablement. « Une femme se déplace » est une réflexion sur la vie et sur le temps, à l’image de ces « dettes de temps » que Georgia doit à sa mère dépensière. Désormais sans ressource, sans domicile, âgée, cette femme a besoin d’attention. Georgia, qui jusque là se contentait de payer pour la tenir à distance, va devoir apprendre à partager son temps et son espace avec cette génitrice encombrante. En faisant le choix de la comédie musicale, dont il signe le texte, la musique et la mise en scène, David Lescot porte un regard décalé sur les épisodes compliqués qui construisent nos vies, y instille un peu de légèreté. En vedette, Ludmilla Dabo imprime le tempo, donne le rythme, alterne entre douceur et gravité à la perfection. Pour ces deux là, le ciel peut assurément attendre.

  6. Qui a tué mon père / Edouard Louis / Thomas Ostermeier / Théâtre de la Ville

    On se souvient de la magnifique création de Stanislas Nordey il y a un an et demi à La Colline.Thomas Ostermeier se saisit de « Qui a tué mon père » d’Edouard Louis avec une idée formidable : faire jouer à l’auteur son propre rôle. Sans rien perdre de sa force politique, la pièce devient alors une bouleversante déclaration d’amour filial. Cette caractéristique, très présente dans le livre, s’impose ici comme une évidence. Installé à son bureau en train d’écrire le texte, Edouard Louis s’adresse directement à son père à travers un fauteuil qui restera vide, allégorique. Debout, au micro, il se remémore les souvenirs de son enfance. L'auteur apporte une incontestable note sensible, une proximité intime qui emporte le spectateur dans ce voyage intérieur.

    Aucun point d’interrogation ne vient conclure l'intitulé de la pièce. Edouard Louis nomme clairement les assassins de son père. Si cela a pu choquer quelques lecteurs et bien plus de critiques, c’est qu'il transgresse l'interdit de la réalité politique. Le théâtre passe par la fable. C’est précisément en cela que la pièce est libératoire. Chirac, Bertrand, Sarkozy, Hirsch, Hollande, El Khomry, Macron... Les noms des responsables politiques au pouvoir sont ainsi égrainés pour mieux les placer devant leurs responsabilités. Edouard Louis, en habits d’apprenti sorcier, épingle leur photo sur un fil, leur jette des sorts. Chacun est accompagné d’un attribut : poumon, colonne vertébrale, cœur... Ils se partagent le corps du père, le dépècent, l'assassinent un peu plus chaque fois. Ici, point d'impunité, Edouard Louis place les élus de la République face aux conséquences de leurs actes lors de chacun des votes auxquels ils prennent part. En convoquant sur scène, dans la présence absence du père, les corps habituellement omis des classes populaires qui n’intéressent le théâtre qu'à la condition de la fable, donc de leur mise à distance par la désactivation de l’immédiateté, Edouard Louis annule cet exercice hérité du glorieux et écrasant passé du théâtre français. Ce soir, les spectateurs ont porté en triomphe la pièce, ovationnés l’auteur et le metteur en scène. Nous n’avons plus besoin de la fable pour faire théâtre

  7. Entreprise / Jacques Jouet / Rémi De Vos / Georges Pérec / Anne-Laure Liégeois / Le Volcan Scène nationale du Havre

    Dans "Entreprise", Anne-Laure Liégeois décline trois pièces d'entreprise à l'humour grinçant. A la commande faite à Jacques Jouet sur les effets tyranniques du marché, répondent deux textes à succès de Rémi de Vos et de Georges Perec, écrits respectivement il y a 20 et 50 ans. Ils forment un triptyque théâtral sur le travail et son évolution, servi par trois comédiens formidables.

    Avec sa compagnie le Festin, qu’elle crée en 2014 en la baptisant du nom de la pièce antique de Sénèque, qu'elle a traduite et mise en scène deux ans auparavant, Anne-Laure Liégeois revient très fréquemment, presque inexorablement, aux problématiques liées au travail et à sa défense. « Entreprise » lui permet de monter pour la troisième fois « L’augmentation » de Georges Perec et pour la seconde le Simon de Vos, indiquant sa fidélité aux textes, pour ne pas dire son obsession. Chez elle, l’engagement apparaît comme une nécessité face à l’urgence d’un monde qui lentement se retrouve de plus en plus à la dérive. La metteuse en scène place la question des luttes sociales au cœur de son travail artistique en envisageant le théâtre comme un outil de révolution, opposant le rire à la violence du quotidien. En retrouvant deux pièces qui furent des succès lorsqu’elle les créa, elle invente les déclinaisons d’un triptyque qui raconte une histoire de l’entreprise par le rire, pour « dire ce qui fut inventé, ce qui sera (mais pas que). »

  8. L'aventure invisible / Marcus Lindeen / T2G Théâtre de Gennevilliers

    Entre Théâtre et performance, l’aventure invisible de Marcus Lindeen interroge l’identité en croisant le parcours de trois vies extraordinaires : celui d’une neuroanatomiste américaine renommée ayant subi un accident vasculaire cérébral qui lui a fait perdre totalement la mémoire, celui d’un libraire parisien souffrant de la maladie dégénérative de Recklinghausen, aussi appelée « syndrome d’Elephant Man », seul homme au monde à avoir reçu deux greffes totales de visage, et celui d'une cinéaste queer qui utilise l’art comme un rituel mortuaire pour entrer en contact avec la photographe surréaliste Claude Cahun. Le metteur en scène suédois tisse leurs récits sensibles en mêlant leurs voix. Dans cette conversation à trois, les spectateurs sont installés au plus près des comédiens, partagent leur intimité, et signe une invitation à mieux penser qui nous sommes, et combien.

  9. Nickel / Mathilde Delahaye / Nouveau théâtre de Montreuil

    Mathilde Delahaye conte trois temps de l’histoire d’un lieu, occupations futures nées dans les ruines du capitalisme, réjouissants possibles où l’humanité se réinvente dans ses marges, où les derniers sont enfin les premiers. « Nickel » est une rêverie sensorielle, un songe dans lequel le langage passe par les corps plutôt que les mots, un futur dans lequel la vie se réinvente après le chaos.

    Mathilde Delahaye envisage l'espace scénique de la pièce comme « un espace système, une usine monde » en perpétuelle transformation comme en témoignent la troublante beauté des décors. Cette partition de l'espace répond aux « partitions de textes et de corps » où la parole est envisagée comme matière musicale énonçant un état du monde et les tentatives de résistances et d'inventions fragiles, transitoires, dans lesquelles s'inventent les nouvelles formes de sociabilité qui feront les sociétés de demain. A la croisée des arts, convoquant le théâtre, la danse, la performance, les arts visuels, le spectacle se révèle en œuvre d’art totale invitant le public à éprouver de nouvelles sensations, des émotions jusque-là inédites. Après la chute du capitalisme, la possibilité de vivre. « Nickel » possède l’indéniable beauté des songes.

  10. Pièce d'actualité n° 15 : La trêve / O. Coulon-Jablonka / S. Khatami / A. Carré / La Commune - Centre dramatique national d'Aubervilliers

    À La Commune - CDN d'Aubervilliers, Olivier Coulon-Jablonka, Sima Khatami et Alice Carré donnent la parole aux invisibles. « La trêve », pièce d'actualité n°15, fait entendre les récits des vies abîmées des résidents de la Cité Myriam au Fort d'Aubervilliers, bientôt détruite. Réfugiés, précaires, ces effacés de la République occupent la scène et livrent une admirable et bouleversante leçon de courage.

    Sur scène, les occupants précaires des tours racontent, sont écoutés. La marge devient alors le centre. En extériorisant les récits de leur vie douloureuse, ils retrouvent une certaine estime d’eux même, une dignité qu’ils croyaient perdue. Leurs témoignages révèlent l’envers du décor du Grand Paris tout en suscitant l’espoir d’une rencontre.

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