La situation syrienne: là où j'en suis de ma réflexion (6)

Ceci est la suite de mon point de vue tel que commencé ici. Je continue de l'écrire par étape, d'une part car j'aimerais prendre le temps et que je n'en ai pas beaucoup et d'autre part parce que je m'en voudrais de ne  pas disséquer ma pensée, afin de la partager au mieux , et au plus respectueux, avec vous.

 

Ma réflexion cette semaine a été très alimentée  par mon actualité personnelle, puisque j'ai eu un tas de nouvelles de mes différents contacts. Je vais donc plutôt être dans le factuel pour ce papier. Un peu d'éléments en commun avec ce que l'on voit dans la presse, mais toujours pas "raccord"...

 Le seul point commun indiscutable, c'est que c'est dur à vivre.

 Dans le désert, comme je le disais, l'ambiance est à la fuite et à la peur constante de l'arrivée d'inconnus.

Notre village s'est fait surprendre trois fois  Il a fallut prendre des mesures.

 J'imagine ma valeureuse belle mère impotente, hissée sur un tracteur, avec tout ce qu'il y a de matelas et de couvertures dans la maison ou sous la tente qu'on laissait toujours devant. Cette dernière a été démontée à la hâte par "ceux qui étaient là". Donc sur une plateforme accrochée au tracteur, nous avons la grande tente de cérémonie (tu parles d'une cérémonie....) qui est ouverte sur le devant, mais je me souviens que mon beau frère avec une technique en or pour la fermer quand même, la tente koweiti qui est belle et blanche mais froide à crever, la tente du père de mon beau père (je parle de lui après, mais là j'essaye de rentrer dans mon sujet en restant en état d'écrire). Donc cette tente est bien parce qu'elle est chaude et imperméable puisqu'elle est totalement traditionnelle (à l'opposition de la chic tente koweiti): le toit est en poils de dromadaire qui gonflent en cas de pluie et les cotés en poils mouton qui arrêtent le vent. Par contre j'ai compris qu'il y avait un problème de piliers pour cette tente, car ils ont été brûlés dans une attaque qu'à subit le village. ça souciait mon beau frère cette absence de pilier, j'ai l'impression que ça a même un peu retardé le départ parce qu'il esperait en récuper d'autres ailleurs. 

Espérons qu'ils ont trouvés quelque chose à l'arrivée. Les tentes donc. Tout ce qui est transportable en matière de tapis de sol, de couvertures, de bâches et de coussins durs. Ensuite les énormes bidons pour stocker l'eau. Ensuite les sacs de riz, farine, sel. Ensuite le matériel pour cuire, les bouilloires, et plus une bouteille de gaz. Quelques plats. des outils (ceux que les différents attaquants ont laissés) pour creuser ou casser la pierre.  On bâche au mieux. On monte ma belle mère soit sur l'ensemble, soit sur les côtés du tracteur (je ne sais pas quel tracteur ils avaient). elle devait avoir 4 gallabiyés (deux légères et deux chaudes) à même le corps. Au moins 4 foulards. A mon avis, elle avait pris une couverture pour elle parce qu'elle je ne lui connais pas de vrai manteau, chaud.

 Sur la bâche on entasse les enfants avec chacun une à deux poules dans les bras. Les grandes filles prennent les plus petits sur elles, ou les enfants qui ne restent pas tranquilles. On rajoute deux, trois moutons et une chèvre.

Je n'ai pas réussi a savoir avec combien d'enfants ma belle mère est partie exactement car si j'ai bien compris, "on en a rajouté". Des enfants de disparus (on a pas mal de disparus dans la famille. Un coup des gars qui débarquent sans prévenir, dont on ne sait que rarement ce qu'ils défendent, ou sous les ordres de qui...). Je sais donc qu'il y avait aussi certains de mes petits neveux.  A ça, on rajoute des enfants de voisins pour qui les parents ont trop peur, ou la mère est enceinte. Une vraie colonie en tout cas....J'ai bien l'impression qu'il y avait au moins 10 à 15 enfants entassés là-haut. avec en plus ma belle soeur qui est très débrouillarde mais encore enceinte (du quatrième) et sans doute une vieille grand tante éloignée qui n'a plus de dent, ni beaucoup de chair mais qu'on ne pouvait pas laisser là parce qu'elle est trop lente.

 On ne pouvait pas la laisser là, à cause de l'histoire du père de mon beau père.

 Il était dans son manzoul (pièce de repos et de réception pour les hommes) avec son fils et son petit fils. Un jour j'écrirai un livre sur cet homme de 105 ans qui n'a jamais regardé la TV, qui a été cheichk et qui, pendant 70ans de sa vie, a fait 30 kilomètres par jour pour rapporter de l'eau.

Un redoutable joueur de tric trac et de mengalé (le mengalé se compose de 7 trous en ligne X 2). 

Des yeux de feu et un regard coquin sous une tonne de keffieh divers.

C'est de lui dont mon mari m'avait dit "ne t'inquiète de rien, s'il nous rejette, on se sauvera..."

Ce n'est pas du tout ce qui s'est passé: Il m'a donné son prénom et j'en ai fait bon usage. Cet homme m'a fait vivre une des cérémonies les plus émouvantes de ma vie (mais là, ce n'est pas le moment pour vous raconter...)

Bref 105 ans.

Ils buvaient le thé.

Arrive , très énervé, un connard en jean, treillis et cagoule qui lui demande "Hajj, tu planques des hommes?"

L'autre répond doux-amer "A 105 ans ô mon fils, on rend surtout des comptes à Dieu "

L'autre est emmerdé manifestement. Quelque soit son boss, il doit avoir un père, ce gars là....

"Hajj, il faut partir, nous, on doit prendre ta maison de toute façon"

Le vieil homme se lève, cherche ses chaussures en plastiques s'appuyant sur son petit fils (marié récemment,  deux enfants dont un encore dans le ventre maternel), et sur son fils (frère de mon beau père, keffieh blanc. Sourire parfait en permanence sur les lèvres)

Y'a t-il eu un quiproquo?

L'intrus a-t-il été dépassé par la situation?  par cette noble caravane qui quittait, à son rythme, le manzoul?

Est-ce que la cagoule l'a rendu sourd?

Je n'ai pas bien compris ce qui a sauté, ni comment, ni pourquoi, mais l'ancêtre et son petit fils sont morts, sous les yeux du fils et père. Sans plus d'explication.

Mes respects et mon Amour à vous deux.

Allah maak Jedde. Dammak hon, mahé.

 

Ainsi a-t-on considéré que la place de la grand tante éloignée était sur le tracteur avec une poule sur le coeur et ses tatouages comme toute protection.

 Le tracteur est parti cahin caha avec sa lourde plate accroché à l'arrière, dans un endroit qui n’intéresse personne, loin de tout.

J'ai compris que la voiture de mon beau frère ne les a rejoint qu'après, "par mesure de sécurité". Il a dû aider à installer avec le chauffeur du tracteur et quelques gars venus en renfort. Je ne sais pas s'ils ont résolus cette affaire de piliers.

Maintenant, il fait des aller et retours quand il peut, mon cher beauf, mais j'ai compris qu'il y avait au mons 150 km dans chaque sens...

En attendant , cette petite bande doit s'arranger "comme elle peut", elle aussi. Le désert, on connait...

Dire que je ne suis pas  un peu inquiète serait exagéré.

Je repense à ma belle mère qui m'a dit, un jour de confidences féminines, qu'elle avait passer à peu prêt 30 ans de sa vie donner le sein....Là, ça doit être le tour de ma belle soeur, avec toute cette  joyeuse équipe de bambins.

 

Côté Damas, certains de ceux qui étaient partis à l'étranger sont revenus, car ils n'arrivaient pas à vendre et qu'ils ont eu peur des pillards.

Ils n'arrivent pas à croire que ça ne va pas se calmer.

Au téléphone, ils n'avaient pas l'air d'être au courant pour le nouveau groupe constitué de l'opposition.... Je n'ai même pas osé parler du nouvel "ambassadeur syrien en France", ils m'auraient pris pour une folle, et eux-même luttent pour ne pas tomber dans ce mot là.

Ils n'ont pas l'air d'avoir de souci pour trouver à manger et considèrent donc qu'ils sont chanceux.

J'ai suggéré l'idée d'une "attaque massive" comme on lisait ici, mais j'ai bien compris que ce n'était pas leur préoccupation. 

"Une attaque massive de qui, tu veux dire?"

J'ai arrêté là.

 

Un autre contact, qui venait de passer la frontière turque. (pour sortir de Syrie)

"Tu es passé facilement?"

"Oh oui, j'étais seul et maintenant c'est l'ALS qui fait passer."

"Mais on a pas chercher à te retenir? Tu es en age de te battre!"

"A 42 ans ? mais non mais non. C'était des syriens là, au poste frontière, ils m'ont foutus la paix. Les étrangers ça aurait peut-être été différent, je ne sais pas, j'ai évité leur tour de garde..."

"Et tu n'es pas furieux contre Bachar?"

"Oh mais tu m'emmerdes avec tes questions sur Bachar, ça va la philosophie ! Enfin on en est pas là maintenant! Celui qui gagnera c'est celui qui larguera du poulet et des couvertures au dessus de la Syrie, je te le dis moi. C'est ce qu'il nous faut là, et c'est surtout ça le problème, tu vois."



Je voudrais vraiment remercier tous les gens qui réagissent à cette démarche et m'écrivent sur ce site ou par ailleurs. Je lis tout et tous ces commentaires m'enrichissent au plus au point. On me pose beaucoup de questions aussi. Je vais essayer d'y répondre dés la semaine prochaine en faisant un papier qui regroupe un peu commentaires, critiques et questions.

A  mercredi prochain.


Précédents billets sur le même thème:

Là où j'en suis de ma reflexion...(1)

Là ou j'en suis de ma reflexion...(2)

Là où j'en suis de ma reflexion...(3)

Là où j'en suis de ma reflexion...(4)

Là où j'en suis de ma reflexion...(5)

Là où j'en suis de ma reflexion...(7)

+ mes papiers sur la Syrie:

Le dernier billet de la série "Ma Syrie" 

Lien vers "Ma Syrie" (20)

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Lien vers "Ma Syrie" (8) (Journée de la femme)

Lien vers "Ma Syrie" (7)

Lien vers "Ma Syrie" (6)

Lien vers "Ma Syrie" (5)

Lien  vers "Ma Syrie" (4)

Lien vers "Ma Syrie" (3)

 Lien vers "Ma Syrie" (2)

Lien vers Ma Syrie (1)

La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

(cliquez ici pour avoir accès au septième article de cette sériesur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au sixième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

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(cliquez ici pour avoir accès au quatrième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

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(Cliquez ici pour avoir accès au premier article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

 


 

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